Chapitre 13-2

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— Entrez.

La voix rugueuse du général leur parvint derrière la porte entrebâillée de son bureau. Kosan le découvrit enseveli sous une montagne de documents, rapports divers et notes internes. Même si leur groupe d’insurgés restait de taille modeste, sa volonté de concentrer tout le pouvoir autour de sa figure autoritaire faisait de Cassendi un homme débordé.

Débordé, mais efficace.

Il se leva pour les échanges formels de poignées de mains ; signe qu’il accordait à ses deux visiteurs une estime au-delà du simple subalterne. Légitime pour Lupin qui assurait mille et une fonctions de la logistique, au recrutement, en passant par la liaison avec les réseaux de la Surface. La force militaire du général s’effriterait comme un château de sable sans l’investissement du directeur. Quant à Kosan, Cassendi avait eu besoin de son statut de membre du Conseil. Cette révérence aurait-elle encore cours après son échec ?

Deux persiennes d’un bleu électrique, fichées sur un visage taillé à la serpe, le détaillaient avec gravité. Nul jugement : le général ne cherchait pas un coupable de leur déconvenue ; il voulait comprendre. Son nez aquilin se redressa, altier, et sa barbe noire soignée frémit sous une inspiration. Presque aussi haut que Kosan, le militaire pouvait se targuer d’être l’unique blanc capable d’impressionner un membre du Conseil.

Cassendi était une exception. Non natif des Ailes, le loup aux dents longues s’était hissé dans les Nuages trois décennies plus tôt lors de l’Entelechia. Son génie stratégique avait rapidement attiré l’attention du pouvoir. Il devint conseiller du sénateur Dirion, lequel accéda à la présidence quelques années plus tard et nomma Cassendi à la tête de l’état-major. Les politiques se succédaient, mais le général demeurait en place. Indéboulonnable, il fit régner un ordre irréprochable au sein des Nuages et était réputé comme celui qui murmurait aux puissants. Sous sa houlette, les querelles entre les clans furent pacifiées et Monade connut un âge d’or. Jusqu’à l’arrivée de Kengé. Ce dernier entreprit de réformer l’armée, de la refondre en une milice à son service, contre ses opposants. Cassendi avait freiné des quatre fers et fut discrètement évincé.

Après cela, le célèbre général disparut dans l’ombre… pour mieux fomenter sa sédition. Paradoxalement, c’était ce vieux renard qui maintint si longtemps le système en place que les révolutionnaires avaient érigé en symbole de l’opposition.

Kosan n’était pas foncièrement convaincu de ce choix, mais il devait reconnaître le travail habile de Cassendi pour rassembler les différents courants rebelles sous un même étendard : les Traversseurs. À l’heure actuelle, ils constituaient son seul levier crédible pour réaliser ses desseins.

— Merci d’être venus. Lupin, pourriez-vous aller dire à Richter qu’il a mon accord pour la prochaine transaction sur Icos ? Je souhaiterais qu’il maximise la quantité d’armes. Nous avons besoin de refaire nos réserves, maintenant que la branche de Havane nous a rejoints.

Lupin tira une moue pincée, il n’appréciait pas d’être réduit au rang de simple coursier alors qu’il savait ce qu’il valait. Surtout s’il s’agissait d’un prétexte pour le congédier et s’entretenir seul avec Kosan. Mais l’aura d’autorité du général n’admettait pas la contradiction. D’un hochement de tête poli, il s’éclipsa.

— Je t’offre quelque chose à boire ? proposa Cassendi en lui désignant le cercle de fauteuils d’un salon improvisé.

Kosan s’y installa et songea à son verre de whisky abandonné dans ses quartiers. Il n’avait plus envie d’alcool.

— Un thé sera parfait.

La théière posée sur le bureau était encore chaude. Cassendi la rapporta sur la table basse et versa deux tasses. Il attendit que Kosan se requinque d’une gorgée avant de prendre la parole.

— Comment te sens-tu ?

Un ersatz de sourire tordit les lèvres de l’Aile.

— Mieux qu’il y a une heure.

— Que t’a dit Lupin au juste ?

Kosan soupira et s’affala dans le cuir rigide.

— Que Kengé détenait Hélios.

— Oui et non. Il ne compte pas l’inculper pour l’attaque du soir du septentrion.

L’Aile fronça des sourcils, fleurant la mascarade.

— Qu’a-t-il l’intention de faire de lui alors ?

Cassendi renvoya un sourire compatissant par-dessus sa tasse.

— Aucune idée, mais je doute qu’il le laisse partir simplement, sachant la pression qu’il peut exercer sur toi par son biais.

Kosan grinça des dents. Un otage… Évidemment. Un otage que Cassendi n’aurait aucun scrupule à sacrifier si les circonstances l’imposaient. Le général éventa ses angoisses d’un revers de main.

— Il ne lui fera pas de mal. Il a besoin de lui. Nous verrons ce que nous pourrons faire quand il sera sorti de l’hôpital et que nous en saurons plus sur la situation. Pour l’instant, il me faut ton rapport.

Le général se pencha sur lui avec intensité. Kosan baissa les yeux, honteux et intimidé. Il n’était pas du genre à coucher les oreilles, habitué depuis le plus jeune âge à asservir les autres sous son influence. Aujourd’hui, son sort dépendait du bon vouloir de cet homme et l’Aile avait failli à la décence élémentaire en se morfondant trois jours durant. Cassendi s’était montré suffisamment patient.

— Le plan s’est déroulé comme prévu. Je me suis retrouvé seul avec Kengé, j’ai pu le tuer…

Son interlocuteur figea son geste, incrédule, le thé à un pouce de ses lèvres.

— Sauf que ce n’était pas Kengé, souffla Kosan.

— Une doublure ?

— Pire : un automate au lévitorium. C’était bluffant. Je n’y ai vu que du feu jusqu’à ce que l’enveloppe éclate. Il avait la même personnalité, les mêmes mimiques… Je croyais que le consortium avait mis ce projet en pause parce qu’ils n’avaient pas réussi à produire des prototypes crédibles. Comment Kengé a-t-il pu se retrouver avec une prouesse pareille entre les mains sans que le Conseil ne soit au courant ?

Cassendi se leva, un air inquiet accroché à sa face ; il n’affichait néanmoins aucune surprise. Quelles que soient les informations qu’il s’apprêtait à lui dévoiler, Kosan s’irritait de ne pas en avoir disposé avant. La démarche martiale de son hôte l’arrêta devant une rangée de tiroirs d’archives. Après de longues secondes d’un silence de feuillettement de papiers, il tira un dossier qu’il déposa sous le nez de Kosan.

« Programme Mirage »

Le premier feuillet était estampillé du sceau secret de l’armée. L’ancien membre du Conseil parcourut le document succinct.

— Lev’Energies a autorisé l’armée à utiliser ses brevets pour développer leurs propres prototypes ?

— J’ai eu vent de ce projet juste avant de quitter mes fonctions. Les négociations avaient été effectuées dans mon dos. Apparemment, les nouveaux pions placés par Kengé avaient déjà la volonté de m’évincer. C’était il y a trois ans, j’ignorais complètement que la division recherche était parvenue à un tel aboutissement.

— Comment ont-ils fait ? s’étonna Kosan.

Le plus grand spécialiste du lévitorium – le consortium – avait lui-même fait chou blanc. Par quel miracle les ingénieurs de l’armée avaient-ils accompli ce prodige ? Kengé croisa les mains sous sa barbe.

— Je ne peux qu’émettre une hypothèse. Il peut s’agir de la raison pour laquelle le projet fut accepté en catimini. Ils savaient que je n’aurais jamais approuvé.

Kosan leva un sourcil, l’encourageant à poursuivre. Mais la silhouette fière du général se tassa sous le poids des remords.

— Tu n’es pas sans savoir que le lévitorium perturbe les communications dès lors qu’il n’est plus confiné dans une enceinte. C’est la raison pour laquelle le projet de Lev’Energies patinait : ils parvenaient à concevoir des robots très crédibles auxquels l'élément donnait vie. Hélas, il était impossible de les commander à distance. Je me souviens d’un scientifique du consortium qui avait adressé une demande particulière au comité d’éthique sous Mombase. Demande évidemment rejetée. D’après lui, une interface biologique permettrait de s’affranchir des interférences du lévitorium…

La bouche de Kosan s’ouvrit d’effroi.

— Vous voulez dire que…

— Je n’en sais rien, trancha Cassendi. Mais il est en effet possible que l’armée ait implanté du lévitorium sur des organismes humains pour les transformer en pantin téléguidé.

L’Aile se releva, main plaquée sur un visage ruisselant. Il se sentit étouffer dans l’étroit bureau sans hublots. Il aurait aimé sortir prendre l’air, mais il dut se contenter de faire les cent pas sur le tapis délavé.

— Où ont-ils trouvé leurs cobayes ?

Cassendi lui renvoya une grimace amère. Il n’avait pas besoin de répondre : Kosan savait avant de poser la question. Les tributs. Ces gens qui venaient se perdre seuls dans les Nuages, prêts à prendre tous les risques pour de malheureux crédits. Personne pour les pleurer, personne pour remarquer leur disparition. Des gens comme Hélios.

Kosan reprit la parole pour chasser les pensées obscures qui le tourmentaient.

— Cela ne m’étonne même pas. Après le projet de l’Œil, ils ne pouvaient pas s’arrêter en si bon chemin…

Mombase l’avait soumis au vote du Conseil, à l’époque de son mandat. Kosan préférerait oublier qu’il avait voté pour. Il le regretterait toute sa vie. Se dire qu’il s’était laissé convaincre par les promesses sécuritaires de Kengé – alors défenseur du projet – n’amoindrissait pas sa culpabilité. En revanche, ce programme Mirage n’avait bénéficié d’aucun aval politique. Une preuve de plus que le président actuel considérait, au mieux, les organes démocratiques comme une gêne.

— Et maintenant, qu’est-ce que vous envisagez ? risqua l’Aile.

Cassendi secoua la tête avec dépit.

— Je vais discuter avec Marghal et Taylor de ces nouveaux éléments. Nous avons grillé notre effet de surprise avec l’attaque du septentrion. L’armée est sur le qui-vive ; mieux vaut faire profil bas en attendant de dénicher de plus amples informations. Qui sait si Kengé ne cache pas d’autres projets secrets… Quant à toi, je suppose que je n’ai pas besoin de te dire de ne pas quitter les Traversseurs : tu es recherché activement. Ils offrent une récompense généreuse à quiconque livrera des informations à ton sujet.

Kosan n’était pas assez stupide pour se ruer à la rescousse d’Hélios, mais il y avait songé. Cassendi se devait de lui rappeler les risques.

— J’ai une totale confiance en l’équipage de mon bâtiment, mais je ne peux garantir ta sécurité si tu débarques. Je ne doute pas que Kengé exigera une peine exemplaire si tu es capturé. Ton ami M’Bahla a déjà été arrêté pour complicité.

L’information voila son cœur en peine. Le sénateur faisait partie des dommages collatéraux qu’il aurait préféré éviter.

— Et pour Hélios ?

Il passait pour obsessionnel sur le sujet ; tant pis.

— Tu te rappelles de Maryssa ?

Une des nombreuses domestiques de la résidence de Kengé. Bien sûr, Kosan ne connaissait pas son nom lorsqu’il l’avait croisé lors de ses rares visites dans la demeure présidentielle. Il l’avait appris en la retrouvant dans le bastion des Traversseurs. Une espionne de choix. Ses interactions étaient limitées pour préserver au mieux sa couverture.

— Elle sera à Icos lorsque nous y débarquerons, l’informa Cassendi. Elle saura peut-être nous en dire plus au sujet de ton ami. D’ici là, sois patient, je t’en prie.

Ses billes d’acier pénétrantes appuyaient la mise en garde explicite. Les deux hommes s’étaient tout dit. Kosan prit congé.

Il n’était pas prisonnier, mais c’était tout comme.

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