Chapitre 14

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— Regardez mon pointeur et essayez de le suivre, s’il vous plaît.

Hélios peinait à garder ses pupilles concentrées sur le point filant. Irrité par la lumière crue et son corps perclus de douleurs, il n’aspirait qu’à retrouver un sommeil salvateur. Mais il savait – lorsqu’on l’eut informé de la date – que les médicaments l’avaient assommé déjà trop longtemps. Aidé d’infirmiers, il était parvenu à se lever, à délasser ses muscles flétris depuis quelques jours et s’était surpris de retrouver ses tendons et articulations en lieu et place. Même les bandages avaient découvert un corps intact et neuf. Pour la deuxième fois, la technologie régénératrice des Ailes l’impressionnait. Il venait de vivre une résurrection. Sans l’intolérable tiraillement de ses os fraîchement ressoudé, il se serait demandé s’il n’avait pas rêvé cette chute.

Cette soirée cauchemardesque.

L’infirmier l’ennuya encore plusieurs minutes avec ses exercices et conclut que son fonctionnement cérébral était opérationnel. Il allait pouvoir quitter l’hôpital.

La nouvelle le réjouissait peu et l’angoissait beaucoup. Quelles options s’offraient à lui désormais ? Allait-on le pousser dans l’ascenseur après avoir lavé sa mémoire une nouvelle fois ? Ou l’accuser de complicité avec les rebelles ? Que risquait-il ? Sadaou Kengé s’était appliqué à le rassurer, mais Hélios se demandait s’il n’avait pas simplement halluciné sa venue. Aucun membre du personnel soignant n’avait mentionné cette visite. Ceci dit, aucun n’avait été causant tout court, hormis les questions concernant son état de santé.

Se faire la malle en douce ? L’idée lui avait traversé l’esprit. Vite abandonnée. Un charmant square verdoyant était visible de sa fenêtre… perchée au cinquième étage. Il va sans dire qu’Hélios était à présent vacciné des acrobaties. La porte ? Des gardes se relayaient devant en continu « pour sa sécurité ».

Ses inquiétudes ne se tarirent pas lorsqu’à travers le hublot de l'entrée, il aperçut un homme en uniforme déployer une sorte de badge. Le vigile s’écarta pour le laisser rentrer. Noir, comme tous ceux de sa caste, carré et en costume sombre assermenté du sigle des Ailes, l’inconnu attarda à peine son regard sur le patient et s’adressa directement à l’infirmier.

— Commandant Malongwi de la division antiterrorisme. J’aurais besoin de poser quelques questions à Monsieur LaCiodat avant son transfert si vous le permettez.

Un transfert ? Où ça ? De quoi parlait-il ? Hélios jeta au soignant le regard désespéré du noyé à la recherche d’une bouée en plein naufrage. Hélas, il se contenta d’acquiescer à la demande du policier et quitta la chambre sans plus de cérémonie.

En tête-à-tête, Malongwi put concentrer sur lui une attention inquiétante. Il prit le siège qu’occupait le soignant en déroute et le fixa de ses iris noirs. Hélios se savait bon comédien, mais il fut bien incapable de masquer son anxiété. Son stress risquait-il de le rendre suspect aux yeux de l’enquêteur ? Alors même qu’il n’avait rien à se reprocher ?

Le blessé remarqua à peine l’attaché-case déposé sur la table duquel Malongwi tira deux photographies. L’acteur les identifia immédiatement : Lupin et Kosan.

— Connaissez-vous ces individus ?

La question lui administra un électrochoc. Ce Malongwi attaquait l’interrogatoire sans préambule. Hors de question de céder du terrain tant que la situation ne lui apparaissait pas clairement. Il ne connaissait pas Kosan, mais Lupin était son directeur. Une personne qui l’avait aidé, poussé vers l’avant, quelqu’un qu’il pouvait ériger en ami, voire en père d’adoption. Il ne pouvait risquer de le trahir en s’ouvrant inconsidérément à son sujet.

L’acteur rangea son angoisse au placard et releva le menton pour affronter l’attitude effrontée de l’assaillant. Il se saisit de sa voix ingénue pour répartir.

— Pourquoi demandez-vous ? Ont-ils des ennuis ?

— Je suis celui qui pose les questions, rétorqua le commandant sans ciller.

Raté. Résigné, Hélios cherchait la réponse la plus neutre qu’il puisse produire quand la porte s’ouvrit à la volée. Même Malongwi sursauta en découvrant la silhouette de son président. Il se leva d’un bond et esquissa un salut obséquieux que l’acteur jugea d’un froncement de sourcils.

Ainsi, Hélios n’avait pas rêvé sa visite. Paré de son sourire chaleureux, Sadaou Kengé dévisagea le patient avec une certaine tendresse, puis se détourna vers l’enquêteur avec une froideur autrement plus solennelle.

— Inspecteur, pourrais-je m’entretenir avec vous deux minutes, s’il vous plaît ?

— Bien sûr, Kengé-dao.

Sans se faire prier, le commandant suivit le président hors de la chambre. Le metteur en scène observa, sidéré, la pièce de théâtre muette qui se jouait derrière l'oculus. Le sujet ? Lui, à tous les coups. Quand Malongwi revint, il récupéra son porte-document et y rangea précipitamment les photos. Puis il tendit une main polie à Hélios.

— Pardon de vous avoir dérangé pendant votre convalescence. Je n’aurais pas besoin de vous poser d’autres questions. Passez une agréable journée.

Il tourna les talons et disparut aussi vite qu’il était apparu. Hélios envoya un regard médusé à Kengé, imperturbable dans le décor minimaliste de sa chambre. Comment pouvait-il se permettre d’user de passe-droits aussi criants sans que cela ne semble décoiffer la moindre de ses tresses ? Quel pouvoir détenait-il exactement pour intercéder dans une enquête antiterroriste en moins de vingt secondes ? Et surtout, qu’attendait-il de sa part en retour ?

Hélios se rétracta sur sa chaise, méfiant ; Kengé lui renvoya un sourire solaire.

— Je suis navré de cette visite. Une simple procédure. J’espère qu’il n’a pas été invasif à ton égard.

L’acteur ouvrit la bouche, prêt à déblatérer sa litanie de questions. Maintenant qu’il se sentait en meilleure forme, il entendait bien poursuivre leur conversation surréaliste d’il y a quelques jours.

Une invasion de nouveaux intrus avorta sa tentative. Une demoiselle joviale, serrée dans un tailleur coupé au millimètre, intervint, carnet en main.

— Kengé-dao, votre rendez-vous de quinze heures avec le délégué aux affaires internes est en attente. Dois-je le reporter ?

— Merci Lydia. Ce ne sera pas nécessaire, je vais le rappeler dans la voiture. Nous y allons tout de suite.

Deux nouveaux hommes surgirent dans l’embrasure. Aujourd’hui, sa chambre calme se transformait en moulin. L’un se positionna aux côtés de Kengé en garde du corps avisé, l’autre se précipita sur Hélios et se pencha vers lui. Main sur les cuisses, son sourire niais semblait taillé pour un enfant.

— Avez-vous besoin d’une aide pour vous déplacer ?

Perdu, Hélios mit quelques secondes avant de comprendre qu’on s’adressait à lui.

— Non, merci. Ça ira.

Il regretta son assertion lorsque ses muscles courbatus se contractèrent sous l’effort. On lui tendit un manteau et Monsieur Garde du Corps le poussa délicatement – mais fermement – vers la sortie, tandis que Monsieur Sourire Niais l’encourageait à prendre son temps – mais pas trop quand même. Plus prompte qu’une réclame publicitaire, Madame Secrétaire déblatérait le planning de la journée à un président mutique. Hélios aussi adoptait le silence. Il s’efforçait de suivre la cadence à travers les couloirs stériles de l’hôpital.

L’escorte d’hommes armés s’agrandit autour de la petite troupe régalienne, sous les yeux effarés des spectateurs. Hélios ne se sentait pas rassuré alors même qu’ils s’attelaient à leur mission de protection.

Ils s’engouffrèrent dans un ascenseur. Des ailes de témérité poussèrent à l'acteur. Il profita d’un rare blanc de Lydia et du rapprochement tacite dans l’enceinte confinée pour glisser à Kengé :

— Où allons-nous ?

Le président ne coula même pas un regard sur lui, mais Hélios savait qu’il l’observait en biais, dans les miroirs de la cabine.

— Chez moi, répondit-il avec un naturel désarmant. C’est l’option la plus sure.

— Ai-je d’autres choix ?

— Nous en discuterons plus tard.

L'acteur grinça des dents. Il n’appréciait guère de se faire balader de la sorte, mais pour l’heure, il préférait suivre ce personnage haut en couleur plutôt qu’échouer entre les griffes de la division antiterrorisme.

Le jeune Nerf comprit une volonté de discrétion autour de son évacuation quand l’ascenseur ouvrit ses grilles sur un parking enténébré. Une large berline flottait dans l’attente de leur arrivée. Un des hommes de main s’installa à l’avant ; les autres se répartirent dans les véhicules environnants. Lydia s’engouffra sur l’immense banquette en vis-à-vis ; le président à sa suite. Hélios hésitait, mais le type au sourire niais le poussa d’une main intransigeante. L’acteur soupira et renonça à se demander ce qu’il fichait là. Peut-être bénéficierait-il d’un répit, plus tard, seul à seul avec Kengé. À en croire le babillage incessant de Lydia, il lui serait difficile de libérer un créneau.

Le véhicule quitta à peine le parking que, déjà, la jeune femme tendait un combiné au président pour son entretien avec le délégué aux affaires internes. Hélios s’émerveilla de découvrir un téléphone au sein même d’une voiture. Ils étaient rares à la Surface. Il se remémorait un Lupin crâneur lorsqu’il appelait dans son bureau faste des Alpines. Le monologue de Kengé avec l’appareil se perdit dans un jargon de termes techniques et abscons. Rien qui ne le concerne lui ou sa troupe. Hélios décrocha et se tourna vers la vitre teintée.

Le monde extérieur défilait sous ses yeux ébahis. Rien à voir avec la nature tranquille de l’île de la représentation. Pour un peu, Hélios se croirait presque de retour dans les allées baroques et ocre du Givre d’Or. Un détail, cependant, ne trompait pas : ce soleil éclatant qui baignait les avenues larges et en faisait étinceler la propreté immaculée. Au contraire de la Surface où le Nerf s’était attaché au charme vieillit des blocs d’habitations, l’île centrale des Nuages avait à cœur de se démarquer par son architecture moderne et sophistiquée. L’absence de brouillard étirait la visibilité sur des immeubles vitrés, à la réverbération douloureuse pour les rétines. Il porta son attention plus loin, sur un horizon vallonné de collines boisées, où tranchait l’ardoise des toits de quelques luxueuses villas.

La voiture lévitait hors de l’amas urbain vers ces espaces plus aérés. Pour passer le temps, Hélios se mit en tête de deviner quelle demeure pourrait bien être celle du président du Conseil.

— Je suppose que vous n’avez pas souvenir de Centrale ?

La question fusant de Sourire Niais l'arracha à son jeu. Apparemment, son interlocuteur n’attendait pas une réponse qu’il semblait déjà connaître. Il enchaîna :

— Je m’appelle Muhammad, je l’un des coordinateurs du personnel du président. Je suis aussi là pour aider à votre intégration sur Centrale et répondre à vos questions si celles-ci ne dépassent pas le cadre de mes attributions.

Hélios planta un regard froid dans le bonhomme aux bajoues rebondies et au nez épaté. Il ressemblait à un foutu robot avec ses mots policés et son attitude inchangée. Pourtant, il était au courant de sa première venue sur les Nuages.

— Vous ai-je déjà rencontré il y a deux ans ?

Son sourire poli le narguait presque.

— Cela fait malheureusement partie des questions dépassant mes attributions, mais si vous le souhaitez, je peux vous présenter les structures importantes de Centrale devant lesquelles nous passons. Par exemple, le clocher sur votre droite a été offert il y a quinze ans par la délégation des îles Améthyste en symbole de la réconciliation des clans Fusabi et Marlowe qui…

Affligé par cette honteuse tentative de détournement, Hélios ne put que se laisser bercer par le babillage de Muhammad. Ce flux d’informations étrangères perdit vite le Nerf encore convalescent.

De son côté, Kengé acheva sa conversation téléphonique. À peine raccroché, l’appareil maléfique sonna de nouveau, apportant une pause bénéfique à la visite guidée de Muhammad. Lydia décrocha. Après avoir plaqué sa paume sur le combiné, elle chuchota :

— Le procureur en charge du procès contre M’Bahla souhaite s’entretenir avec vous pour savoir ce que vous plaidez contre l’ex-sénateur.

Cette fois, Hélios dégrafa son attention de la vitre et glissa un regard subtil vers le président. Il avait déjà entendu le nom de M’Bahla de la bouche de Kosan. C’était sur son île que leur représentation avait eu lieu. Et maintenant, on lui intentait un procès ? Était-il lui aussi de mèche dans cette affaire terroriste ? Il serait plus rapide de se demander qui ne l’était pas…

Une autre pensée fugace titilla son esprit alors que Kengé, pensif, roulait quelques tresses entre ses doigts : était-il normal de consulter directement un politique dans une affaire de justice ? Quand bien même cette dernière concernait de près Kengé, l'acteur ressentait la même ingérence dérangeante qu’avec le commandant Malongwi plus tôt.

— Qu’il exige la peine de mort.

L’annonce nonchalante du président fit tressaillir Hélios comme Lydia.

— En êtes-vous certain, Kengé-dao ? Les preuves indiquent seulement une complicité lointaine et…

— Il faut bien un exemple. M’Bahla est l'unique figure politique éminente qui ait pu être arrêtée dans cette débâcle. Croyez bien que je déplore une peine si sévère, mais je refuse que nos opposants nous pensent laxistes. Nous ne pouvons nous permettre d’apparaître en position de faiblesse. Tout individu lié de près ou de loin à cet attentat devra être jugé avec la même fermeté.

Hélios ne manqua pas le regard livide de Lydia, à son égard. Il sentit la moiteur de ses paumes lorsqu’elles se crispèrent contre ses genoux. Si l’on en était à condamner à mort un sénateur pour son implication indirecte, qu’allait-il advenir de lui, un ex-Sans Nom ?

Lydia se ressaisit néanmoins et transmit la réponse de Kengé au procureur avec un professionnalisme irréprochable. Le Nerf sentit une main rassurante caresser son bras. Kengé se pencha pour lui souffler à l’oreille.

— Ce que je viens de dire ne te concerne pas. Je sais que tu es toi-même victime dans cette affaire. Tu ne risques rien sous ma protection.

Comment le savait-il ? Il n’eut pas le loisir de le demander. Kengé reprit sa position initiale. En face, Muhammad lui renvoyait le même sourire confiant ­­– sa seule parure faciale.

Puisque Kengé ne semblait pas décidé à ouvrir une conversation franche devant ses collaborateurs, Hélios se renfrogna dans la banquette confortable. Il guetterait une occasion propice de lui parler. Seul à seul.

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