Chapitre 15

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Aussitôt déposé au cœur de sa villa, tel un colis entreposé soigneusement, le président repartit au travail. Réunions, visites, assemblées du Conseil et autres entretiens… La cellule de crise ouverte depuis l’attaque du septentrion battait son plein.

Heureusement – ou pour son plus grand malheur – Muhammad se fit un plaisir sclérosé de guider l’invité à travers la demeure labyrinthique. On aurait pu y caser vingt fois l’appartement – pourtant impressionnant – d’Edmond. Il allait sans dire que luxe et faste imposaient la norme dans ce dédale de couloirs marbrés, halls charpentés de piliers ouvragés et de puits de lumière naturelle. L'acteur renonça rapidement à chercher un intérêt à chacune de ces salles. La plupart n’étaient vraisemblablement pas faites pour être utilisées. Il se sentait comme le héros déchu de sa pièce, s’émerveillant comme il s’horrifiait du palais ridiculement riche de Giovanni Belamonte.

Durant la visite, ils croisèrent quantité de serviteurs. Petites mains passées maîtres dans l’art de la discrétion, Hélios les remarquait pourtant de ses yeux explorateurs et s’étonna d’y trouver une majorité de blancs. Il se risqua à poser la question, s’attendant à une nouvelle pirouette d’esquive de la part de Muhammad. Aussi, fut-il surpris quand son guide lui répondit sans détour :

— Nous choisissons souvent notre personnel parmi ceux qui viennent accomplir l’Entelechia. La plupart sont très heureux de rester.

— Était-ce mon cas ?

Muhammad fit mine de ne pas avoir entendu et l’entraîna vers un patio où fleurissait une roseraie. Hélios soupira : s’attelait-on à lui cacher quelque chose ou la perte de ses souvenirs attisait-elle sa paranoïa ?

Les jours passaient et la balance pencha en faveur des soupçons. Livré à lui-même, seul comme il ne l’avait jamais été, l’acteur habitué aux frénésies sociales du Givre d’Or goûtait au désœuvrement ici. Muhammad lui avait bien indiqué une bibliothèque garnie d’œuvres de théâtre, mais le passionné ne se trouvait plus le goût de la lecture, perdu dans le flou de sa situation.

Hélios avait alors essayé d’engager la conversation avec ces invisibles qui lustraient les sols et polissaient les bibelots en permanence ; la plupart lui renvoyèrent une expression mutique et désemparée. Puis ils s’excusaient platement et prétextaient une autre tâche à terminer, de préférence loin de lui. L’un d’entre eux finit par lui avouer entre des lèvres frémissantes :

— Je n’ai pas le droit de vous parler.

Ainsi le glas tombait. De coqueluche du Givre d’Or, le voilà rétrogradé au rang de pestiféré dans le palais le plus féérique qui soit. Quelle situation cocasse ! Si Carine et Edmond étaient là, ils en riraient avec lui. Mais ses amis étaient traqués. Et seraient exécutés comme ce malheureux sénateur s’ils décidaient de le retrouver.

Son cœur se serra.

Peu importe l’espace alloué, l’atmosphère l’étouffait ici. Les jardins environnants pouvaient bien s’étendre sur des centaines de mètres ; au bout, de hautes murailles et des miradors veillaient à protéger l’enceinte de toute intrusion. Ou de toute sortie. Excédé, Hélios finit par demander à Muhammad dans un élan de psychose :

— Suis-je prisonnier ?

Le pauvre homme-robot le dévisagea, pour la première fois, avec une expression de surprise.

Le soir même, Kengé vint enfin le trouver.

Hélios s’était installé dans une bibliothèque plein sud. À cette heure, les rayons vespéraux baignaient les lieux d’une douce lueur fauve. Les ventaux extérieurs battaient au vent et faisaient danser les colonnes particulaires entre les rangées de papiers. L’acteur s’absorbait sans conviction dans la lecture d’une œuvre fade, incapable d’assimiler ces mots malgré ses facultés de mémorisation. À quoi bon ? Il ignorait s’il pourrait remonter sur les planches un jour.

Des étoffes bruissèrent ; quelqu’un entrait. Hélios ne releva même pas le nez de sa lecture sans saveur. Il s’agirait d’un énième serviteur disposé à l’ignorer.

— Les sœurs Carmine ? Bon choix. J’apprécie grandement Levetti.

Hélios cligna des yeux, tiré d’une torpeur trop longue par cette voix familière. Kengé bascula dans son champ de vision et n’attendit pas sa permission pour installer ses fastes atours dans le fauteuil d’en face.

— Pas moi, s’entendit-il répondre. Son style est trop pompeux.

Le sourire de Kengé se mut en un rictus amer. Hélios se mordit la lèvre en se rappelant à qui il avait affaire. Oh, et puis tant pis ! Cet homme le gardait enfermé depuis près d’une semaine dans sa villa. Il n’avait pas à user d’une reconnaissante déférence à l’égard son geôlier.

— Il est vrai que cet auteur a un sens du mélodrame exacerbé et un certain penchant pour l’exagération.

— La démesure, vous voulez dire.

À sa surprise, son attitude effrontée ne désarçonna pas Kengé qui persistait à le dévisager de ses pupilles malicieuses.

— Tu n’as pas changé.

Hélios referma le livre d’un coup sec et se prostra bras croisés dans son trône.

— C’est-à-dire ?

— Ton caractère. Même pétri d’inquiétudes, tu n’as pas froid aux yeux. Tu ne t’en laisses pas conter. Encore moins maintenant que tu as pris de l’assurance.

L’acteur sentit son ascendance postiche fléchir. Le gouffre se creusait entre eux : il ne savait rien de ce personnage ; Kengé connaissait les failles de son passé. La bile remontait alors qu'il se rappelait ses paroles dérangeantes à sa première visite. « Nous avons eu une liaison. »

Le Nerf analysait son vis-à-vis dans les moindres détails : de son menton relevé, narquois, à sa main allongée sur l’accoudoir où coulait une perlée de tresses. En façade, Kengé était bel homme, au même titre qu’un Kosan. Cela ne suffisait pas. Hélios ne parvenait à percer derrière cette carapace ce petit détail qui aurait pu le faire flancher.

Certes, l’acteur avait connu son pesant d’hommes avant l’Entelechia, lorsque sa vie nécessitait cette activité. Mais de l’amour pour l’un d’eux ? Jamais. Il s’en était toujours gardé. En redescendant avec sa mémoire évidée, sa bisexualité lui avait même paru comme un songe lointain. Il avait essayé avec Edmond. Juste une fois, pour être sûr. Aucun ressenti. Il avait achevé d’enterrer cette partie de lui avec sa vie de paria.

En revanche, il se souvenait du Sans Nom déterminé se rendant au Cœur. Il aurait pu mimer l’attachement pour Kengé. Par intérêt. Mais une Aile de son envergure se serait-elle laissé berner ?

— Expliquez-moi ce qu’il s’est passé il y a deux ans, asséna-t-il, la bouche sèche.

Le rire enjoué du président, presque communicatif, dénoua une partie des nœuds qui entortillaient ses nerfs.

— Je vais te décevoir. L’histoire n’est certainement pas aussi romanesque que les pièces que tu aimes jouer. Tu es monté ici, comme bon nombre, pour te faire un nom, mais ton caractère belliqueux et borné déplaisait à l’Aile qui t’employait pour ses tâches domestiques. Elle parlait de te renvoyer en bas alors que tu venais de commettre un manquement quelconque à l’étiquette au gala que sa famille organisait. J’ai surpris l’altercation, un peu par hasard, et lui ai demandé de te léguer à moi, à la place.

Hélios leva un sourcil dubitatif. Le classique du prince qui s’entiche de la pute ? Il n’y avait bien que les contes pour débiter pareilles sornettes. Mais pourquoi Kengé chercherait-il à lui mentir ?

— Pourquoi ?

— Va savoir, soupira-t-il avec mélancolie. Peut-être cette flamme qui brille dans tes yeux sombres ou cette force de caractère que je t’ai décrite.

Cette fois, l’acteur se détourna. Cela ne l’aida pas à esquiver la gêne que lui imposait Kengé. À quoi jouaient-ils, lui et Kosan, pour lui faire la cour ainsi ?

— Et maintenant ?

— Maintenant quoi ?

— J’étais peut-être assommé de médicaments, mais je me rappelle de ce que vous avez dit à l’hôpital. À propos du fait que nous aurions eu une liaison…

— Avons eu.

Sa rectification, ferme, obligea Hélios à fermer les yeux une seconde. Lorsqu’il les rouvrit, le tableau d’un Kengé dans l’expectative ne s’était pas dissipé.

— Au passé, oui. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Son regard le pénétra le temps que le soleil disparaisse derrière la colline.

— Il en est ce que tu voudras, finit-il par soupirer. Mes sentiments ne sont pas morts, sans ça je ne serais pas venu à ta représentation. Je ne suis plus qu’un inconnu pour toi. Je ne m’attends pas à ce que les choses redeviennent comme avant.

Dans la pièce assombrie, Hélios crut voir une voile triste embrumer son visage. Sa superbe se fanait au fil de cette conversation. L’acteur ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine peine.

— Je ne suis pas fermé. C’est juste que cette histoire me semble si… improbable. J’aurais sans doute plus de facilité à accepter ce passé si vous et votre personnel se montraient plus expansifs sur le sujet. Vos domestiques refusent carrément de me parler.

— Et je le déplore. Je te l’ai dit : les lois de l’Entelechia nous musèlent, et mes gens craignent de les enfreindre.

— Mais ces lois sont absurdes ! Je suis coincé ici puisque vous m’y contraignez. Il devrait y avoir des exceptions pour des cas pareils. Vous êtes aussi buté que Kosan sur le sujet.

Une raideur tendit ses muscles. La même aura effrayante qu’à l’annonce de la sentence de mort de ce sénateur émanait du président. Hélios se fustigea de cet impair.

— Pardon… Je suppose que je n’aurais pas dû prononcer ce nom.

— Chez les Ailes, nous avons ce vieux proverbe qui dit : « Ne parle pas du mal que tu ne souhaites pas invoquer. »

— D’accord, accepta Hélios sans autre alternative. Puis-je quand même vous poser une question à ce sujet, s’il vous plaît ?

Kengé ne le regardait plus. Il hocha mécaniquement la tête.

— Pourquoi Kosan vous déteste-t-il ?

— Il veut ma place, tout simplement. Il est issu d’une longue noblesse. Sa famille a tenu les rênes du pouvoir pendant les trois générations précédentes. Il a démarré avant moi en politique et ne se voyait pas ailleurs qu’à la présidence. Il considère que je lui ai ravi son dû.

Un haussement d’épaules leste accompagna son explication. Il ne lui disait pas tout. Tant pis. Hélios n’était pas en position d’insister. Et leurs affaires les regardaient, eux.

La pente avait assez glissé. Kengé se repositionna. Penché en avant, coudes sur les genoux et mains croisées dans une attitude professorale.

— Pour en revenir au sujet, je te déconseille d’essayer de parler avec les domestiques si tu ne veux les mettre dans l’embarras. J’accepte de prendre le risque de te révéler des informations que tu devrais ignorer parce que je sais que je peux te faire confiance. Pose-moi directement tes questions concernant le passé.

Pris au dépourvu, Hélios improvisa.

— Vous aimez le théâtre ?

Kengé ouvrit des yeux comme deux phares, puis étouffa un rire. Hélios afficha une moue vexée, mais il était ravi de le surprendre. Rien ne servait de s’engouffrer là où le bonimenteur l’attendait s’il escomptait démêler le vrai du faux.

— Pardon, oui, bien sûr, j’adore ça. Nous y sommes rendus à de nombreuses reprises.

En moins de trois mois ? Avec son emploi du temps chargé comme une pièce burlesque ?

— Et y retourner ?

Hélios voulait le tester, savoir quelle excuse il allait pouvoir inventer pour le garder enfermé. Sa suspicion était mauvaise langue : un sourire solaire rayonna sur la face sombre.

— Avec plaisir. Demande à Muhammad de te trouver le programme des représentations. Je dégagerai une soirée pour toi. Par contre, nous éviterons les théâtres en plein air sur des îles isolées si tu le veux bien.

Hélios lui accorda un rire gêné, puis accepta le compromis sans enthousiasme. Dans sa situation, ce genre de divertissement n’était pas prioritaire. L’acteur kidnappa encore quelques minutes du temps présidentiel pour parler théâtre : un terrain sur lequel il prenait ses aises. Il espérait effriter la carapace de l’Aile ; le stratagème remporta un succès relatif.

Kengé s’épanchait volontiers sur le récit de leurs sorties, les ponctuait d’anecdotes cocasses : les débats incessants qui animaient l’entracte, comme les moments d’obscurité dont leurs mains baladeuses profitaient pour se rejoindre.

Cette confession embrasa son être d’une chaleur nouvelle et d’idées osées. Il se rappelait les réactions que le baiser de Kosan avait suscitées. Magma d’émotions contrastées, terrifiant et indéfinissable. Pourtant, il en avait acquis la certitude d’avoir connu l’Aile. Est-ce que récidiver avec Kengé pourrait lui en imprimer de nouvelles ?

Son hôte se tut, avisant son trouble.

— Tout va bien ?

— Oui, c’est juste que je me demandais si… Est-ce que je peux vous embrasser ?

La surprise anima ses traits. Hélios le sentit prêt à se dérober : l’entreprise était prématurée. Pourtant, après quelques battements de cœur, Kengé se leva et se pencha délicatement sur lui. Il frémit. Kosan l’avait pris par surprise ; pas le temps d’appréhender. Là, il eut tout le loisir de regretter ses paroles.

Ces lèvres se posèrent sur les siennes. Une nidation tendre et chaleureuse, un effleurement de plumes douces à son contact. L’étreinte se prolongea, s’intensifia, puis se retira comme une vague chaude au bord de la plage.

Rien de plus. Pas de tempête, de bourrasque déversant son maelstrom d’émotions contradictoires ; violentes. Un baiser agréable, mais rien de plus.

À portée de son souffle, Kengé le scrutait ; deux billes d’obsidienne perçant dans le noir, dans l’attente d’un verdict. Hélios baissa la tête et souffla piteusement :

— Désolé.

— J’aurais tellement voulu que tu te souviennes.

L’amnésique adopta un silence peiné. Kengé l’interpréta comme la fin de leur discussion. Il tourna les talons dans un frou-frou d’étoffes.

— Vous aviez dit que je serais libre, l’arrêta Hélios. Libre de choisir de rester ou repartir.

Le président stoppa net, accrocha une main sur le sommet feutré du fauteuil.

— En effet. Je ne te retiens pas si tu souhaites redescendre.

— Je pense que ce serait pour le mieux. Je n’ai pas ma place ici.

Les doigts se crispèrent sur le dossier.

— Je ne te retiens pas, mais, comme je te l’ai dit, tu es plus en sécurité ici qu’en bas.

— Je prendrai le risque.

Les ongles s’enfoncèrent dans le tissu.

— Cela me peine, mais c’est ton choix. Il y a cependant un léger problème avec ça…

Nous y voilà... Les palpitations d’Hélios s’accélérèrent quand Kengé se retourna vers lui.

— Tu es resté plus longtemps que prévu dans les Nuages, tu as vu des choses que tu n’aurais pas dû voir… L’administration du Cœur ne te laissera pas reprendre l’ascenseur sans effacer ta mémoire.

Son sang ne fit qu’un tour ; Hélios bondit de son siège.

— C’est une blague !

— Je crains fort que non.

— On m’avait promis que cela n’arriverait pas si je remontais dans les Nuages !

Hélios criait. Kengé en perdit son sang-froid et fit de même.

— Kosan t’avait promis ! Et ce chien t’a menti, au cas où ce ne serait pas encore clair !

— Ne me sortez pas cette carte-là ! Je vous ai vu intercéder avec cet enquêteur à l’hôpital. Vous n’avez qu’à me débarquer à la Surface avec l’un de vos dirigeables.

— Comme si cela pouvait être aussi simple ! Je me suis porté garant de toi auprès de la division antiterroriste pour qu’ils ne t’inquiètent pas. Tu n’imagines pas les ennuis que j’aurais si je te laissais dans la nature sans le moindre contrôle ! Pars si tu veux, mais pas sans te plier aux lois des Nuages.

La tempête passée, Hélios se sentait bien fragile. Petit arbuste fier aux ramures soufflées par l’orage, il tremblait désormais sur ses racines. Il avait dépassé la limite et Kengé le remettait à sa place. Pour autant, cela ne l’empêchait pas de bouillir d’une injustice profonde.

Le président ne semblait pas plus à l’aise. D’un geste maladroit, il franchit l’espace entre eux et traça de ses doigts une ligne le long de sa mâchoire. L'acteur frémit, écœuré, mais craignait de le repousser.

— Je suis désolé. Je te promets de chercher une solution pour rendre cette situation moins pénible.

Dans un soupir, le président baissa la tête et s’éloigna. Hélios demeura un moment debout, immobile. Cette conversation avait comblé certaines inconnues et apporté de nouveaux problèmes.

Il n’était pas prisonnier, mais c’était tout comme.

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