Chapitre 16

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Les rayons du soleil s’abattirent sur sa bastille céleste. À travers les rideaux, leur douce tiédeur caressait un visage terni de fatigue. Hélios avait à peine fermé l’œil ; ressassant sans fin sa conversation avec Kengé.

Il fallait qu’il quitte cet endroit.

Cette certitude avait tourné en circuit fermé dans le moteur de ses réflexions nocturnes. À l’aube, il accouchait de cette résolution nourrie. Il allait redescendre.

Les couvertures valsèrent sous le coup d’une main rageuse. Au terme d’une toilette sommaire, il enfila pantalon de toile, chemise et veston sans manches aux motifs à carreaux. Des vêtements de Nerf. Tant mieux, il ne serait pas senti à l’aise dans les boubous colorés dont s’attifaient les Ailes haut placés. Quoiqu’il s’agissait encore d’un détail pour lui rappeler ce gouffre qui le séparait de ces gens.

Hélios ne jeta pas un regard au plateau du petit-déjeuner qu’une main invisible avait déposé dans l’antichambre. Son pas martial le conduisit directement au bureau de Muhammad. Il s’y trouvait sans faillir. Ce bonhomme étrange cultivait l’art de se rendre disponible en toute occasion. C’était à se demander quand il dormait.

Penché sur une marée de papiers, l’intendant tenait d’une main son front lourd, de l’autre, un stylo à la plume hésitante. Comme la plupart des pièces de la villa, son bureau irritait les yeux de ses murs trop blancs et de ses colonnades aux dorures longilignes. La décoration art nouveau à l’élégance feutrée des Nerfs manquait à Hélios.

Sa poitrine se serra. Muhammad leva un regard interrogateur sur lui ; Hélios attaqua sans préambule.

— Je veux retourner à la Surface.

Phénomène rare : une subduction broussailleuse joignit ses sourcils. Il ne souriait pas et cette anomalie perturbait l'acteur. Par chance, l’Aile ne demanda pas de précisions. Kengé l’avait-il mis au parfum de leur discussion ? Il ôta ses lunettes et frotta les rides fatiguées de son front. Après un long silence, il déclara :

— Je vais faire préparer une voiture.

*

Dans la berline qui filait à travers les rues ensoleillées, Hélios tâtait fébrilement ses poches bien légères. On lui avait rendu ses papiers, seul effet rescapé de son « accident ». Le reste avait brûlé avec la maison de ce sénateur. Le metteur en scène avait accueilli la nouvelle avec un pincement au cœur. Tant d’heures de travail des costumiers et décorateurs... Réduites à néant.

Il était reconnaissant à Muhammad de s’être activé dans l’heure. Kengé n’était pas encore levé et personne n’avait insisté pour que son protégé lui dise au revoir. Pire ; le remercie. Tant mieux. Hélios aurait été capable de revenir sur sa décision sous le joug de son autorité.

Mieux valait qu’il découvre sa disparation quand il serait trop tard. Mieux valait fuir cet endroit maudit qui lui volait sa vie pour la deuxième fois. Mieux valait tout oublier.

Ses palpitations s’accélèrent, aussi vite que cette voiture traversait le paysage urbain. Au détour d’un carrefour, Hélios aperçut la silhouette familière de l’infâme goutte jaunie. Le Cœur. La sueur dévala sa nuque.

Il s’était juré ne jamais remettre les pieds dans cet antre de cauchemar ; voilà qu’il y fonçait, moteur à plein régime. L’ex-Sans Nom aurait aimé crier au chauffeur de ralentir, d’emprunter des détours, mais, du coin de l’œil, Muhammad le guettait. Il ne devait pas afficher sa faiblesse.

Ses doigts déboutonnèrent son col et ses yeux se rivèrent sur le dossier de cuir de la banquette. Le Nerf vida ses pensées pour le reste du trajet. La méthode de méditation que lui avait enseignée Carine pour vaincre le trac aidait. Hélas, l’arrêt définitif de la voiture coupa sa transe.

Le sourire niais de Muhammad avait reconquis ses traits.

— Ce fut un plaisir de vous accueillir, Monsieur LaCiodat. Bon retour chez vous.

Hélios n’avait jamais eu autant envie d’arracher cette comédie de son visage. Mais, en dépit de leurs mystères et des circonstances, ces Ailes s’étaient montrés hospitaliers. La décence élémentaire ne lui permettait pas de les envoyer paître.

— Merci. Adieu.

Son sourire exaspérant se transforma en un rictus énigmatique.

— À votre place, j’éviterais de parier sur le fait que nous ne nous reverrons plus jamais.

Il tendit la main ; Hélios la serra sans cacher son désarroi. Comme Kengé, Muhammad lui faisait l’effet d’un chat jouant avec un mulot. Maudites Ailes ! L’acteur ne s’était jamais senti aussi impuissant, aussi balloté qu’entre leurs courants capricieux.

C’est avec un air hautain et aigri qu’il claqua la porte de la berline.

Ses talons frappèrent le pavé, l’éloignèrent de ses geôliers. Un nuage passa et masqua le soleil éblouissant du matin. Dans un réflexe, Hélios releva la tête et manqua de défaillir.

Le Cœur étalé sous ses yeux lui paraissait immense.

Cette prison lisse et jaunie enfermait dans sa cloche la détresse des âmes égarées, condamnées à l’oblitération. Tout ça parce qu’elles n’avaient pas le bon goût de naître au sommet de Monade. Accouchées du brouillard, au brouillard elles retourneront.

Bientôt son tour.

Il secoua violemment la tête. Il n’aurait qu’à expliquer sa situation particulière. Il n’était pas venu pour l’Entelechia, sa présence résultait d’un malheureux accident et il était sous la protection du président. Qui oserait s’en prendre à la mémoire d’un invité d’honneur ?

Un pas en avant.

Une avalanche de sensations confuses prit d’assaut son crâne. Des halos lumineux saupoudraient sa vision, des silhouettes enténébrées s’affairaient autour de lui, le goutte-à-goutte d’un liquide argenté lui fracassait les tempes. La nausée monta ; il vacilla. Une grande inspiration emplit ses poumons, puis les hallucinations s’estompèrent aussi brutalement qu’elles s’étaient imposées. Souvenirs ou délires d’un cerveau qui s’efforçait de combler le vide amnésique ? Il ne le saurait jamais. Seuls persistaient la terreur, la certitude, le refus de revivre cela.

Deux pas en arrière.

Non, il ne pouvait pas renoncer. Rester sur les Nuages était inenvisageable. Une vie l’attendait en bas. Certes, Lupin et sa compagnie ne seraient plus là pour l’accueillir, mais son nom embrasait suffisamment le Givre d’Or pour qu’il retrouve une troupe sans tarder. Il remonterait sur les planches, jouerait avec passion et s’abreuverait des acclamations du public.

Il tassa ses peurs et reprit la marche.

Mais une question continuerait à le hanter tel un lent empoisonnement. Qu’était-il arrivé à ses camarades ? Monter ensemble, redescendre seul, amputé de ses souvenirs. Pourrait-il retrouver une existence tranquille sans savoir ? Probablement pas. Edmond et Carine comptaient parmi ses meilleurs amis. Même cet insupportable coureur de David lui manquerait.

Il s’arrêta.

« L'anguille sournoise de l'adversité rampe
Pour susurrer frayeur et animer la fuite
Quelle bravoure il faut tenir dans sa conduite
Pour défaire un adversaire de cette trempe »

L’acteur déconfit soupira. Voilà que Pietro Da Fiori fanfaronnait conseils à son oreille. Il n’avait pas tort. La vraie bravoure n’était pas d’affronter un nouvel effacement mémoriel, mais de rester et comprendre. Pour quelles raisons ses amis ne lui avaient-ils rien dit ? Où se terraient-ils désormais ? Pourquoi Kosan s’était-il donné tout ce mal pour se débarrasser de lui ? Et surtout, que lui cachait Kengé ?

Il le découvrirait. Et l’Aile risquait fort de se brûler les plumes à jouer sa mascarade contre meilleur acteur que lui.

Hélios serra les poings et redressa le menton. Adieu maudite goutte jaune ; qu’elle s’efface à jamais de sa vision. Il redescendrait avec sa mémoire et des réponses.

Il retourna vers la berline qui n’avait pas bougé d’un millimètre. Le sourire narquois de Muhammad le cueillit.

— Vous avez changé d’avis ? demanda-t-il avec une ingénuité forcée.

L’acteur ne se donna pas la peine de répliquer. Il tourna son regard à travers la vitre et la voiture traça le chemin inverse.

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