Chapitre 17

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Les costumes tournoyaient sur scène en volutes colorées. Les pirouettes de danseurs munis d’éventails singeaient les envolées d’aras à la pleine lune. Hélios avait découvert ces animaux exotiques pas plus tard que la veille, en accompagnant Kengé pour une visite de courtoisie dans la demeure d’un élu du Conseil. Bien sûr, le Nerf n’avait pas été convié à leur réunion, aussi s’était-il perdu dans les allées de la ménagerie enchâssée sous une verrière cuivrée. En admirant les plumages chatoyants des volatiles, il avait compris la fascination des Ailes et leur volonté de les imiter dans leurs spectacles. En revanche, il s’attristait de les savoir prisonniers pour le plaisir égoïste des yeux de quelques nantis.

Oserait-il la comparaison avec sa situation s’il avait été aussi attrayant que ces nobles oiseaux ? Il coula un regard discret vers Kengé, absorbé par la performance scénique. Puis se renfrogna dans son fauteuil en soupirant.

Six jours depuis son départ avorté, six jours qu’il jouait la comédie auprès de son « hôte » dans l’espoir de consolider sa confiance. Mais Kengé n’avait pas dévoilé la moindre intention néfaste à son égard. Il ne lui avait posé aucune question sur sa troupe ou Kosan. À croire que l’Aile reprenait le cours de leur histoire là où elle s’était arrêtée il y a deux ans.

Hélios serait presque tenté d'accorder foi en sa sincérité. Il s’était même laissé convaincre par cette sortie au théâtre. Le Nerf s’était attendu, naïvement, à retrouver les codes austères de la tragédie dont raffolait le Givre d’Or. Assister à un tel déferlement de sons et de couleurs l'émerveillait.

Le Dais du Loup appartenait pourtant au répertoire des drames classiques. Peu jouée, car ses orientations oniriques ne trouvaient pas d’écho dans les tendances actuelles, cette pièce n’en demeurait pas moins un chef-d’œuvre. C’était la première fois qu’il la voyait interprétée de manière si… originale.

L’acteur principal s’élança pour réciter un dernier monologue. Les mots s’évaporèrent crescendo de sa bouche et se muèrent en psalmodie gutturale. Son corps vibra dans une transe déchaînée au rythme des tambours. Hélios dressa un sourcil sceptique, puis se laissa porter par le bouquet final : une explosion de danses et de musiques entraînantes.

Le rideau se ferma et un tonnerre d’applaudissements baigna la salle. Kengé s’y joignit avec retenue, son invité l’imita. Puis le duo quitta la loge dans une trainée de gardes. L’acteur peinait à s’habituer à leur présence discrète. Il reporta plutôt son attention sur le président qui lui rendit un sourire.

— As-tu aimé ?

Le metteur en scène se gratta un menton dubitatif.

— Ma foi, je ne m’attendais pas à ça. C’était… inspirant.

Son hôte pouffa d’un rire attendri, qu’il étouffa aussitôt qu’une silhouette s’immisça en travers de leur route.

— Kengé-dao, quel immense plaisir de vous trouver ici. J’espère que vous avez apprécié le spectacle au moins autant que…

L’intrus, étiré en longueur comme un châle, s’interrompit dans un sursaut en remarquant la silhouette pâle qui se détachait du président. Son trouble l’empêcha de retrouver ses mots. Une réplique de Kengé rapporta l’attention sur lui et le fil de fer s’efforça d’ignorer la présence incongrue du Nerf.

Hélios leva les yeux au ciel le temps de ce bref échange de politesse. Ce n’était pas la première fois qu’il suscitait ces réactions disproportionnées. À défaut de s’en sentir vexé, il s’en amusait.

— Je devrais porter un nez rouge et une perruque multicolore pour leur donner une vraie raison de s’étrangler à ma vue, lâcha-t-il une fois que Kengé eut pris congé de son interlocuteur.

— Excuse-les. Ils n’ont pas l’habitude.

Il haussa les épaules dans une indifférence manifeste. C’était visiblement à Hélios de se contraindre de patience et d’efforts dans ce nid de serpents.

— Comment se fait-il qu’ils n’aient pas l’habitude de voir des blancs avec tous les Surfaciens que vous faites monter ?

— Je rectifie. Ils n’ont pas l’habitude de voir des blancs autrement qu’attelés à des tâches domestiques.

Merci, Hélios avait déjà bien saisi cet état de fait. La piqûre de rappel ne le rendait que plus désagréable. Le regard figé devant lui, il s’engouffra dans la voiture de laquelle le chauffeur tenait poliment la porte. Kengé vint se serrer à sa suite.

— Je t’ai vexé ?

Il entendait presque un sourire moqueur dans sa voix. En d’autres circonstances, Hélios ne serait pas privé d’une réplique bien sentie – président ou pas ! Mais il se rappela son rôle. Un invité modèle…

— Je vous ai connu plus délicat.

Kengé se pencha davantage sur son oreille ; une comédie de confidences.

— Tu sais, moi aussi je déteste ces conneries ségrégationnistes, ces lois stupides qui n’existent que pour préserver le confort d’une noblesse pourrie jusqu’à la moelle. Sans ces pachydermes sclérosés du Conseil, cela fait bien longtemps que j’aurais aboli les frontières.

Un léger froncement tirailla le front d’Hélios. Kosan lui avait servi un discours similaire à l’Aloaha Kua. Voilà que Kéngé surenchérissait. L’un des deux le menait en bateau.

Ou alors ces politiques versés dans l’art du mensonge ne pouvaient s’empêcher de lustrer leur blason à la moindre occasion. Hélios était presque flatté qu’ils se soucient de son opinion à leurs égards.

La répartie lui brûlait la gorge ; il abonda dans son sens, décoré d’une moue béate d’admiration.

— Un jour prochain, peut-être. Certains rats ont déjà quitté le navire…

Il lui tendait une perche. Il se rappelait que le président avait qualifié le général Cassendi et ses suiveurs de « traditionalistes ». L’occasion de casser du sucre sur leur dos ne se refuserait pas.

— C’est ce que j’escomptais après le départ de Cassendi : sa réputation et son influence draineraient les croutons néfastes et le problème serait réglé en un seul coup de filet.

Ces paroles en apparence légères firent frémir l’acteur. Il savait quels penchants de ténèbres se réveillaient parfois en Kengé. Par chance, ils se rendormirent dès qu’il reprit.

— Cela n’a pas fonctionné. Même si sa pensée est aussi arriérée que n’importe quel représentant de la noblesse de souche, Cassendi n’est pas des leurs. Il est blanc.

— Il est blanc ? s’estomaqua Hélios.

— Le seul à avoir su tirer son épingle du jeu. Il n’y serait certainement pas parvenu avec des idéaux neufs et novateurs.

Hélios hocha la tête. Il ne s’était pas intéressé à la politique, en bas. Ce fléau tordait des nœuds dans son cerveau. Désormais, il n’avait plus d’autres choix que de s’y mêler pour comprendre le fatras dans lequel il s’était englué.

— Et comme ce Cassendi constitue une exception, il ne voudrait pas que son cas devienne une généralité, conclut Hélios.

— Tu dois connaître cette réplique de Sémarone dans L’Idylle Déchue : « Il n’est pire bourreau pour l’esclave que l’affranchi. »

— Où en sont les recherches pour interpeller ces criminels ?

La question fusa des lèvres d’Hélios plus brusquement qu’il ne l’aurait voulu. Kengé ne mordit pas.

— Cela ne saurait tarder, ne t’en fais pas.

Il éludait. Tant pis, il n’oublierait pas la subtilité la prochaine fois. En attendant…

En attendant, Kengé coulait ses yeux d’encre dans les siens. Si proche… Son souffle heurtait ses joues et Hélios cessa de respirer en comprenant ce qu’il se tramait. Il ne fit aucun geste pour l’esquiver. Était-il encore dans son rôle quand leurs lèvres échangèrent leur passion ?

*

De retour à sa villa, Kengé l’entraîna dans ses appartements. Hélios pensait se cantonner au salon de réception pour déguster un dernier verre à son invitation, mais son hôte l’attira dans les profondeurs de son nid. Un boudoir plus intime d’où émergeaient quelques sofas de velours et boiseries d’acajou, drapé dans des tons rougeâtres qui n’étaient pas sans rappeler l’atmosphère suffocante des Alpines. L’acteur y prit ses aises. Son oreille accueillit le bruit familier d’une bouteille qu’on débouchonne, puis Kengé garnit deux verres d’une liqueur aux senteurs boisées.

— Ce n’est pas tous les jours qu’on verra le président s’atteler au service, le taquina Hélios.

Un sourire mutin se dessina sur ses lèvres. La lampe à huile de la table faisait danser ses langues de feu ocre sur sa peau sombre. Cette vision fascinante s’évapora de la vue d’Hélios et prit place à ses côtés.

Les verres s’entrechoquèrent ; les arômes résineux de l’alcool glissèrent dans leurs gosiers. Le moment parfait pour dérider le président et lui arracher des informations salutaires. Hélas, ce qui était bon pour faire tourner la tête de Kengé l’était aussi pour Hélios. La conversation s’engouffra sur la pièce de théâtre. Aucune bifurcation dans ce tunnel, et tant pis. L’acteur laissa sa passion et la placidité du moment l’emporter.

Dans les méandres vaporeux de cette soirée, il ne se rappelait plus par quel mystère il avait bondi du siège. Il s’était mis à déclamer la réplique finale de la pièce vue plus tôt. Son imitation de l’acteur s’avéra des plus grossières, mais Kengé se dérida dans une effusion d’hilarité.

Hélios sentit des mains accrocher ses hanches et son corps basculer sur une forêt d’étoffes. Leurs étreintes les fusionnèrent au sofa et soupirs se mêlèrent au concert de froissements. Il retrouva avec plaisir le goût sucré de la liqueur sur ces lèvres étrangères ; et pourtant si familières. Il s’en enivra et succomba de ce parfum doucereux.

Il ne sut quand leurs ébats migrèrent du salon à la chambre. Les gestes lui revenaient comme une leçon lointaine. D’instinct, il retrouvait ses marques. De toute façon, Kengé semblait bien décidé à prendre le contrôle et Hélios ne trouva rien à y redire. S’il ne garda qu’un souvenir flou des initiatives de son amant, il se rappelait en revanche des sensations délicieuses qu’elles procurèrent.

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