Chapitre 18

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Les yeux grands ouverts, Hélios fixait les ondulations du ciel de lit dans les fins filets d’air nocturne. La respiration régulière de Kengé lui indiquait qu’il dormait depuis de nombreuses minutes. À présent que les effets vicieux de l’alcool se dissipait, le Nerf ne réalisait que trop bien ce qu’il avait commis. Et au cas où il serait tenté de l’attribuer à un rêve, son corps nu sous les draps le ramenait à cette réalité tangible. Un frisson glacial l’électrisa. À pas de loup, il se leva pour aller fermer la fenêtre. Il contempla la silhouette paisible de Kengé, puis décréta qu’il ne parviendrait pas à dormir à ses côtés.

Il revint dans le salon et enfila ses vêtements éparpillés au sol. En pantin hagard, il erra dans les couloirs déserts à cette heure indue. Le calme de la maisonnée apaisait le tourbillon de ses pensées. Mais la solitude n’était jamais totale ici.

Un bruit discret attira son attention sur la droite. Une servante s’affairait à passer la serpillère pour que le couloir brille aux premiers rendez-vous du matin. Elle sursauta à l’irruption de ses pas. Hélios aperçut subrepticement un visage pâle constellé de rougeurs que se disputaient des épis de blés indisciplinés. Elle se détourna aussitôt qu’elle le reconnut.

Hélios non plus ne désirait pas croiser son chemin.

Il avisa une porte fenêtre sur la droite et déboucha sous un auvent habillé de vignes. L’air frais le fit frissonner ; il resserra son col et s’assit à même le sol. Ce n’était certainement pas l’emplacement le plus confortable de ce palais, mais le froid et l’obscurité de la nuit l’aideraient à calmer la tempête de ses émotions.

Il avait franchi la limite. En aucun cas il n’avait besoin d’investir son rôle jusque-là. Le regrettait-il ? Objectivement, le moment avait été plus qu’agréable. Ses joues s’empourprèrent à ce rappel. Pour autant, cette comédie ne lui avait rien apporté.

Kengé n’avait rien lâché. Pas une miette au sujet des terroristes, de ses projets à son égard, des zones d’ombre de leur passé commun. Hélios devait se ranger à l’évidence : son hôte était sincère dans ses sentiments. Et pourtant, une part pernicieuse de son inconscient lui répétait qu’il n’aurait pas dû coucher avec cet homme.

Et s’il décidait de faire taire cette méfiance, d’accepter simplement la situation ? Pourrait-il se contenter de cette vie de semi-liberté…

Clac.

Hélios sursauta et pivota en un éclair. La pâleur sélène éclairait l’objet qui venait de tomber sur sa tête. Un fin cylindre comme ceux dans lesquels Muhammad faisait circuler ses messages.

Frrr.

Là-haut, dans la vigne, un bruissement de feuilles en déroute attira son attention. En plissant les yeux, il crut discerner une silhouette à travers l’obscurité. Et elle s’échappait !

— Hey ! Attendez !

Il s’écria en vain. L’inconnu ne comptait pas s’arrêter pour un brin de causette. Hélios se rua sur la palissade végétalisée et s’aida des branches à l’affleurement pour se hisser. Il lança sa main à l’assaut du noir ; elle se referma sur un pan de tissu. Il tira de toutes ses forces et ses doigts se refermèrent sur une cheville.

Le fuyard perdit l’équilibre. Son cri aigu indiqua à Hélios qui s’agissait plus vraisemblablement d’une fuyarde. Ils chutèrent tous les deux sur les dalles de pierres dures. L’acteur, habitué des cascades sur scènes, se redressa vite. La messagère, tombée de plus haut, roula sur elle-même avec difficulté. Il ne vit pas son visage : elle avait pris soin de le masquer sous un foulard. En revanche, ses vêtements ne lui étaient pas étrangers ; ceux des domestiques. Elle laissa échapper un gémissement plaintif.

Hélios culpabilisa – un peu – à la pensée qu’il ait pu la blesser. Il rangea vite cette sensiblerie et s’avança pour la bloquer. Elle ne s’échapperait pas avant de répondre à ses questions !

Il brandit ses mains pour la plaquer au sol… et ne rencontra que du vide. La fugitive devait avoir mimé sa blessure, car elle se retrouva, plus vive qu’un chat, sur le dos d’Hélios. Ce fut finalement son propre menton qui frotta les dalles. Il tenta de se dégager, mais l’assaillante savait ce qu’elle faisait : sa prise ne cilla pas.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? grogna-t-il.

— Je ne devais pas te parler, juste te laisser un message de la part de Kosan Manqa.

Hélios se figea à l’entente de ce nom. Il ne se rappelait que trop bien du dernier sbire que Kosan lui avait envoyé. Venait-elle achever le travail ? Il faillit crier pour appeler à l’aide. Il se ravisa : elle aurait largement le temps de lui passer une lame en travers de la gorge avant que quelqu’un n’arrive ; et Hélios se priverait des réponses à ses questions.

Puis… pourquoi Kosan aurait-il un message à lui transmettre s’il désirait le tuer ?

Autant écouter ce qu’elle avait à dire.

— Maintenant que nous y sommes. Dis-moi directement : y a-t-il un message que tu veuilles que je transmette à Manqa ?

Il notait les étranges inflexions de sa voix ; les acteurs utilisaient les mêmes techniques pour modifier leur voix selon leur rôle. Elle devait craindre qu’Hélios la dénonce.

— Oui. Pourquoi Kosan a-t-il essayé de me tuer ?

Hélios ne pouvait la voir, mais percevait son trouble dans le silence en suspension. N’était-elle pas au courant ?

— Il y a méprise. Je ne vois pas pourquoi il ferait une chose pareille.

— Pourtant, le rouquin qu’il a envoyé pour m’escorter a été limpide dans ses intentions lorsqu’il m’a poussé dans le vide !

Sa voix se perdit dans une octave de colère. Le souvenir cuisant de son sourire victorieux le brûlait encore.

— Je vois…

Sa réponse laconique l’exaspérait. Hélios voulut s’agacer, mais des lumières s’allumèrent depuis l’intérieur. La porte fenêtre crissa. La pression dans son dos se relâcha ; un bruissement escalada la palissade. La messagère s’enfuyait.

Cette fois, Hélios ne chercha pas à la rattraper. Il se redressa vivement en position assise et fit mine d’observer le ciel sans étoiles. Le serviteur, qui venait épousseter une nappe sur la balustrade, lui jeta une œillade intriguée, mais ne posa pas de questions. L’acteur attendit d’être à nouveau seul pour bouger. Il ramassa le tube de cuivre qu’avait semé la messagère et le glissa dans une poche.

Il était temps de rentrer.

La moquette étouffait ses pas ; seul l’écho de son cœur en course se répercutait dans les couloirs déserts. Le message dans sa poche lui faisait l’effet d’une brûlure contre sa cuisse.

Il se réfugia dans sa bibliothèque préférée et se cala à proximité d’une lampe au halo faiblard. Ses doigts fébriles déroulèrent le fin rouleau de papier de son écrin.

« Cher Hélios,

Je déplore les circonstances indépendantes de ma volonté qui t’ont causé du tort. Malgré cet accident, je suis soulagé de te savoir en vie, même s’il me coûte d’en apprendre les circonstances. J’ignore pour quelle raison Kengé a décidé de te garder dans sa demeure. Cela n’augure rien de bon. Je ne peux te demander de me croire sur parole. Je ne t’ai, jusqu’alors, pas donné de raisons de me faire confiance. Néanmoins je connais ton intelligence. Je gage que tu sauras rester sur tes gardes avec cet homme. Il t’a déjà blessé il y a deux ans ; il recommencera.

Je m’excuse de ne pas pouvoir te donner davantage d’éléments dans cette missive qui pourrait être interceptée. Sache que je tiendrai toujours à toi et à ta sécurité. Nul n’a souhaité te délaisser et tes amis espèrent te revoir très vite. Si tu te sens perdu dans le brouillard ou que la terre tremble, rappelle-toi ce qui lie les îles à la Surface.

Sincèrement,

Kosan. »

C’était tout ? Hélios relut plusieurs fois, s’assurant qu’il ne ratait rien, mais non. Les mystères ne désépaississaient pas. Il se massa les sinus dans une déception orageuse. Ces maudites Ailes ne savaient donc pas être explicites ! Et ce conseil cryptique sur la fin… Il avait besoin de recommandations tangibles ; utiles.

De rage, il réduisit la lettre en une boule de papier qui vola à travers la pièce. En la voyant froissée, piteuse sur les planches, son geste lui apparut bien futile. Il inspira une longue bouffée de calme, puis tria les éléments au clair.

L’une de deux Ailes se jouait de lui. Kengé avait tout fait pour témoigner de sa bonne foi et, persuadé que Kosan avait attenté à sa vie, Hélios avait été enclin à croire le président. Mais voilà que le dissident prenait le risque de lui envoyer un message pour se dédouaner de ses responsabilités. L’espionne aurait eu le champ libre pour le tuer si tel avait été le désir de son employeur. Kosan tenait vraisemblablement à le mettre en garde contre Kengé. Se serait-il donné cette peine pour un mensonge ? Sans compter que la messagère avait l’air réellement surprise d’apprendre la tentative de meurtre du serviteur rancunier. Une vendetta personnelle ? Possible.

Son cœur crépita d’une chaleur tiède à la pensée – au soulagement – que Kosan soit étranger à sa chute. Enfin, cela n’excusait pas son manque de vigilance vis-à-vis de ses alliés. Parlant d’alliés, la lettre mentionnait ses amis, sa troupe. Ils allaient bien. Dans le cas contraire, il l’aurait mentionné, n’est-ce pas ?

La flamme au creux de sa poitrine redoubla d’ardeur. Il bondit de son siège et alla ramasser la boule malmenée. Cette lettre n’était pas grand-chose, mais elle avait allumé un flambeau qui dissipait le brouillard.

Maintenant, il redoublerait de méfiance avec Kengé.

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