Chapitre 20

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Hélios remuait distraitement le pic à olive dans son cocktail. Il n’avait aucune idée de ce qu’il fabriquait ici et s’ennuyait profondément.

Kengé l’avait traîné à l’un de ces soporifiques galas de charité, où la frange très aisée des Ailes faisait mine de soutenir la créativité de la frange moyennement aisée des Ailes. L’acteur s’était obligé à retenir ses bâillements lors de l’interminable vente aux enchères de tableaux dont le sens lui échappait.

Désormais, la soirée battait son plein. Au cœur d’un jardin aux allures de jungle, des architectes avaient eu l’outrecuidance d’imposer un palais de marbre et d’or. Les salles démesurées ne s’emplissaient que lors de sporadiques évènements ; l’écho des exclamations emphatiques se réverbérait sous la voûte trop haute. Un bourdonnement d’insecte désagréable à l’oreille d’Hélios, qui regrettait l’ambiance feutrée des théâtres.

Kengé l’avait abandonné pour « régler quelques affaires », laissant à ses gardes du corps mutiques le soin de le surveiller de loin. Alors il errait en fantôme hagard entre les masques hypocrites d’une foule inconnue ; uniformément noire. Les invités se livraient à un jeu de commérage à peine discret sous la munificente coupole. Hélios se persuadait d’en être la cible privilégiée.

Pour fuir, ses yeux s’égaraient sur le plafond peint de scènes de genèse. Les héros d’une Histoire fondatrice, dont il ignorait les tenants, se gargarisaient de mérite dans ces représentations dantesques. Ici, un chevalier de bronze pourfendait des armées de damnés ; là, un héraut séduisait une foule hâve de ses clameurs ; ailleurs, un messie élevait la terre au ciel dans des éclats d’argent.

Hélios soupira en se détournant des motifs glorifiants. Les Ailes avaient fondé Monade, les Ailes avaient offert un refuge, les Ailes avaient sauvé l’humanité de sa perte sur un sol meurtri et les vermisseaux de son espèce devraient s’estimer éternellement reconnaissants. Le message était clair. Même si Muhammad ne l’avait jamais explicité, chacun de ses sourires faux le martelait. L’ensemble de ces foutus pingouins attifés dans leurs boubous clinquants le martelait.

Ironiquement, les deux Ailes qui trouvaient grâce à ses yeux étaient Kosan et Sadaou. Et chacun le mettait en garde contre l’autre.

L’acteur revint sur ses pas, nonchalant. Vers un havre calme au sein de cette agitation. Derrière le vitrage d’un salon converti en salle de réunion, un conciliabule en uniformes hautement décorés se livrait querelle. Hélios coulait des regards furtifs sur le spectacle de ces gesticulations muettes. Voilà bien une demi-heure que Kengé se trouvait otage de cette comédie.

Dos tourné, l'Aile ne répondait pas à ses œillades. Curieux du sujet de la rixe, Hélios se persuadait encore une fois de le deviner : lui-même. Les regards appuyés des hauts-fonctionnaires qui le surprenaient en train d’épier étaient évocateurs.

Finalement, le président fusa hors de la salle, dans une ola de gestes outrés par sa fuite. D’un pas à rivaliser avec l’allure d’un marathonien, il se dirigeait vers Hélios qu’il attrapa par le bras et transbahuta dans son sillage. Quatre jours plus tôt, l’acteur se serait agacé d’être balloté avec si peu d’égards ; depuis la lettre de Kosan, il s’inquiétait. Il surveillait le moindre revirement de son hôte, se tenait sur ses gardes, prêt à contre-attaquer. Mais que valaient les crocs d’un chien contre la puissance dirigeante des Nuages ?

Par chance, l’Aile se contenta de l’acculer dans un repli à l’écart, mais pas complètement absous de témoins. Ses grands yeux brillaient d’une lueur soucieuse ; Hélios s’en voulait presque de ne plus lui faire confiance, de l’éviter ; de le fuir. Kengé interprétait sans doute sa réticence comme le regret de s’être laissé aller après cette virée au théâtre. En tout cas, il n’avait pas reparlé de cette nuit-là. Son hôte déplorait-il son empressement à renouer avec son amant du passé ?

Pour l’heure, un autre sujet pressait à ses lèvres.

— Ce mufle de Mahoru, le chef des Renseignements, ne veut pas en démordre ! Leurs recherches pataugent alors ils se rabattent sur des stratégies déshonorables. Quelle bande d’incapables ! ragea-t-il dans un sifflement étouffé.

Hélios l’encouragea à continuer d’un sourcil dressé. En son for intérieur, une tempête battait ses tempes. Il se doutait de l’orage que couvait Kengé et nul doute que le déluge ciblerait le piteux invité. Le président lui arracha son verre et descendit le fond d’alcool d’une traite pour se donner le courage de poursuivre.

— Ils veulent se servir de toi comme appât pour piéger les Traverseurs.

Et voilà… on y était.

— Pourquoi s’imaginent-ils que ma personne insignifiante intéresse les Traverseurs ? demanda-t-il innocemment.

Bien sûr, Hélios n’avait montré la lettre de Kosan à personne. Personne ne pouvait se figurer ses accointances avec ce terreau rebelle, n’est-ce pas ? Le doute dévala sa nuque en stries froides.

— Tu faisais partie de la troupe d’un des pivots de cette organisation. Ils te prêtent des liens avec ces factieux.

— C’est ridicule ! Même si je les ai fréquentés, ils ne sont que traitres à mes yeux. Ils m’ont manipulé afin que Manqa assouvisse ses obscurs desseins à mon encontre. Je ne savais rien de leurs activités illicites.

Hélios répétait studieusement sa leçon. Il espérait son ton aigri persuasif. Mais, en tant qu’instructeur, Kengé n’était pas celui qu’il fallait convaincre.

— Je le sais. Mais ces imbéciles ne le croient pas.

Il soupira tristement.

— Bien sûr, je ne t’obligerai pas à le faire, mais je leur ai promis qu’au moins, je t’en parlerai.

Hélios se raidit. Peu importe sa manière d’arrondir les angles, il se sentait acculé comme un gibier.

— Il te suffirait d’adresser une lettre à ce Lupin Malherbes, lui expliquant que tu souhaites les rejoindre, que tu as quitté clandestinement Centrale et que tu les attends sur Edrési. Bien sûr, un solide comité d’accueil les cueillera au point de rendez-vous. Bien sûr, ta sécurité sera ma priorité. Je ne laisserai rien t’arriver.

Son sourire doucereux caressait ses craintes, mais Hélios haussa un sourcil sceptique.

— Mais pourquoi viendraient-ils me chercher ?

— Manqa pourrait vouloir achever son méfait, Cassendi pourrait espérer que tu leur fournisses des informations à mon sujet…

— Et s’ils ne mordent pas ?

— Alors je serais au moins débarrassé de la pression du service de Renseignements et, eux, débarrassés de leurs soupçons à ton égard.

Hélios fit mine de méditer. Certainement pas au bien-fondé de ce traquenard, mais plutôt à une excuse viable pour se défiler. D’une main distraite, Kengé parcourut les reliefs de son col, remonta jusqu’aux mèches bouclées cascadant sur sa joue. Il frémit au contact de ces doigts ; encore plus lorsque son protecteur glissa ses mots à son oreille.

— Je sais que tu n’as aucune envie de le faire. Ils ont été tes amis et tu es quelqu’un de loyal. Tu ne les trahirais pas, quand bien même ils n’ont pas hésité à le faire. Hélas, d’autres se montreront moins conciliants que moi et j’ignore combien de temps encore je pourrai te protéger de leur fiel.

Ces douces paroles teintées de menace… Hélios devrait savoir les anticiper, à force. Pourtant, chaque nouvel assaut le bousculait dans des abysses de frayeur. Kengé osa détourner ses lèvres pour s’emparer des siennes.

L’empreinte de son baiser sur son sourire suave, l’Aile l’abandonna, prétextant d’autres invités à voir. Le Nerf s’empressa d’effacer ce reliquat amer d’un revers de manche. Dans le champ libéré par le président, il reconnut le commandant Malongwi, cet enquêteur intrusif qui l’avait acculé à l’hôpital. Il l’observait de loin, un homme, à ses côtés, le dardait d’un regard ombrageux.

Hélios s’éclipsa.

La fête battait son plein, mais sa respiration saccadée cherchait un peu d’air, une issue à cet étau qui ne faisait que se resserrer.

Il heurta un obstacle que son trouble avait aveuglé.

— Vous pourriez faire attention tout de même !

— P-pardon…

La voix aigrie s’adoucit en circonvolutions méprisantes quand elle avisa la couleur de l’importun.

— Un tribut ? Encore mieux… Où est ton maître que je lui touche deux mots au sujet de ta conduite ?

Écorché, Hélios leva des yeux de défi vers l’Aile désobligeante. La femme d’une cinquantaine d’années crispait ses doigts sur un verre évidé. Un long afro strié de gris étirait sa tête hautaine, une grimace acerbe froissait ses rides précoces et ses lèvres charnues se retroussaient avec dégoût sur la tâche qui resplendissait sur le wax de sa robe. Le méfait du Nerf.

Pourtant, lorsque son regard de jais croisa celui d’Hélios, toute colère déserta ses traits. Ils se détendirent, s’avachirent délavés d’une perplexité absconse.

— Je te reconnais, lâcha-t-elle, effarée.

Tête penchée et yeux exorbités, la chouette à l’affut examinait le ver sous toutes les coutures avant de rendre son verdict.

— Mon Dieu, mais oui ! Tu es ce Sans Nom que Manqa m’a ravi à la chasse. Mais que fabriques-tu ici ? Je te croyais redescendu.

Hélios sentit ses jambes céder. Il se maintint de justesse. Les informations s’emboîtaient sans aucune logique, mais l’essentiel le frappa. Quelqu’un qui le connaissait. Quelqu’un qui le connaissait et n’était pas assujetti à la chape de silence de Kengé. La voilà, sa chance !

— C’est le cas. Puis, je suis remonté. Je ne me souviens pas de vous.

Ses sourcils dessinés au crayon se rejoignirent en un seul trait.

— Je suis l’invité de Kengé-dao, précisa-t-il pour adoucir la tension.

Le nom fit mouche. L’Aile dansa sur ses pieds, ne sachant avec quelles pincettes prendre cette information.

— Kengé-dao t’a fait remonter et ne t’a pas rendu la mémoire ?

Un frimas glacé le statufia. La question avait été posée dans une innocente hésitation, mais la révélation n’était pas anodine. Alors comme ça, on pouvait rendre les souvenirs ? Sa bouche s’ouvrit d’hébétude, mais avant qu’il ne puisse s’estomaquer, l’Aile changea de registre.

— … bien sûr, vous m’en voyez navrée, il était déplacé de ma part de vous demander un nouveau verre… Oh ! Kengé-dao, je tenais justement à m’excuser auprès de vous. J’ignorais que ce jeune homme était votre invité et l’ai malencontreusement confondu avec un membre du personnel.

Son sourire diamanté ne trompait personne ; certainement pas les serres crochues que son hôte enfonçait dans les épaules d’Hélios. À croire qu’il pouvait palper son malaise à travers ce contact appuyé. Qu’avait-il entendu de leur conversation ?

— Ce n’est pas à moi que vous devez des excuses, Awa Nouako-sa ; seulement à lui, articula la voix grave de Kengé.

— Il n’y a aucun problème, s’empressa d’éluder Hélios.

L’afro de Nouako trembla dans un hochement preste.

— Parfait. Je ne vous dérange pas plus. Merci pour cette soirée ; une belle réussite.

— Je n’y suis pour rien. Baku-dao a tout organisé.

— Je ne manquerai pas de le féliciter.

Jamais Hélios n’avait suivi une partie de jeu de paume aussi tendue. Il imaginait parfaitement ce regard glacial que savait arborer Kengé lors de ses orages. Son adversaire le soutenait avec une dignité qui frisait l’admirable. Pour autant, le jeu devait cesser ; il devait bien y avoir un perdant. Nouako s’inclina, affable, et prit congé du couple.

Dès qu’elle fut hors de vue, le président tourna Hélios vers lui.

— Tout va bien ? Elle ne t’a pas importuné ?

— Nullement. Vous êtes arrivé avant qu’une conversation n’ait pu s’engager. Devrais-je me méfier d’elle ?

À sa question naïve, Kengé réagit d’un pincement de lèvres. Il n’avait visiblement pas anticipé cette rencontre. Il se pencha vers l’acteur et souffla sur le ton de la confidence.

— Des idées délirantes hantent son esprit, mais elle n’est pas méchante. Il faut juste savoir… ne pas prendre pour argent comptant ce qu’elle raconte.

Hélios hocha la tête ; du coin de l’œil, il aperçut Awa récupérer son manteau près de l’entrée. Elle fuyait, emportant avec elle ses réponses. Au diable la discrétion ! Il ne pouvait pas la laisser filer.

— Merci de me prévenir. Je vais aller aux toilettes, je vous rejoins plus tard.

Pour sa défense, l’urgence ne lui donnait pas le loisir de trouver de meilleures excuses. Kengé n’était pas dupe, mais ne pouvait décemment le retenir. Hélios fit mine d’emprunter le chemin des sanitaires, puis profita du couvert de la foule pour bifurquer vers l’entrée. Il manqua de bousculer le portier en se ruant à la poursuite d’Awa Nouako. Il se saisit de la manche longue de sa robe ; elle sursauta. Ses yeux affolés reflétaient une crainte qui se dissipa à peine en découvrant Hélios.

— J’ai des questions à vous poser.

— Je ne peux pas te répondre. J’ai fait une erreur, je n’aurais jamais dû te parler.

Elle tenta de se dégager.

— Non ! Expliquez-moi ! Que manigance Kengé ? C’est quoi cette histoire de tribut ? Pourquoi avez-vous dit que Kosan m’a ravi à vous ?

Son regard perdu oscillait avec démence, à la recherche d’un soutien providentiel. Elle le trouva en la personne d’un colosse qui se précipitait vers elle.

— Vous avez besoin d’aide, Madame ?

— Je… Oui. Escortez-moi jusqu’à ma voiture, s’il vous plaît. Et toi, si tu tiens à la vie, ne pose pas ce genre de questions. Ne cherche pas à savoir.

Ses phalanges souffraient à force de serrer son poing, mais Hélios se retint de l’envoyer à la figure de l’Aile ; il ne ferait pas le poids face à ce garde du corps improvisé. C’est impuissant qu’il la regarda s’éloigner, puis relever ses étoffes pour se murer dans son carrosse.

Il soupira. Combien de temps allait encore durer ce jeu absurde ? Plus pour très longtemps, à en juger par l’air réprobateur de Kengé, qui l’avait rejoint dans son dos.

— On rentre ?

Ce n’était pas une question.

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