Chapitre 23-1

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Kosan ouvrit la porte de Cassendi à la volée. Inutile de perdre son temps en introduction.

— Il faut que je vous parle, Général.

Penché sur une liasse de documents, le chef des Traverseurs décortiquait ces pattes de mouches avec la minutie d’une fourmi. Il ôta ses culs-de-bouteille et soupira ostensiblement. En d’autres circonstances, ses traits tirés et son regard acide auraient fait hésiter Kosan. Pas aujourd’hui. Il bouillonnait d’une colère inextinguible.

— Je connais déjà le sujet de ta venue et suis obligé de te répondre « non ».

Il s’y attendait. Ce n’était certainement pas ainsi que l’incendie en lui cesserait ses ravages.

— Vous savez pourtant ce qu’il se passe sur l’île de Niakaruu ?

— Les chasses carmin, oui, je suis au courant, articula Cassendi comme s’il s’adressait à un imbécile.

Ce qu’était sans doute Kosan, pour oser espérer.

— Alors nous devons intervenir ! Le temps est compt…

— Assieds-toi.

Kosan refusa de bouger.

Cassendi daigna se lever et vint se planter devant l’insolent. Il n’atteignait pas la hauteur exubérante de Kosan, mais sa prestance suffisait à le faire frémir. Pourtant, c’est d’une voix calme qu’il poursuivit :

— Tu étais aux premières loges, alors je suppute que tu en es bien conscient, mais sais-tu pourquoi le Conseil a choisi de réformer l’application des peines de mort ?

— Pas le Conseil, Kengé en a décidé ainsi. Avec un argument aussi creux que fallacieux. Soi-disant que les prisons explosaient avec les condamnés à mort en attente de leur exécution, que les délais devenaient infernaux. Ce tyran a juste voulu s’assurer d’en finir avec ses opposants politiques de la manière la plus expéditive possible. Et bientôt un innocent en fera les frais si les Traverseurs n’agissent pas !

Indifférent à son sursaut d’émotion, Cassendi demeura imperturbable.

— Je ne te parle pas des délais, mais des modalités d’exécution. Pourquoi ne plus se contenter d’une injection létale dans une salle dédiée d’Al-Casoar ?

— Pour faire régner la terreur, admit-il entre ses dents serrées.

— En partie, compléta Cassendi. M’Bahla a été pendu sur la place des Vents de Centrale, pour l’exemple. Trois de nos espions ont été jetés dans la fosse d’Agara, pour témoigner de sa considération envers notre organisation. Et ton Hélios…

Kosan se raidit, il ne voulait pas entendre la suite

— Ton Hélios va être chassé comme du gibier par une brochette de tes congénères qui n’y verront guère plus qu’un divertissement éphémère.

Kosan déposa un regard en lame de rasoir sur son interlocuteur. Pourquoi tenait-il à le provoquer de la sorte ? Sans se soucier de ses états d’âme, Cassendi continuait.

— Il ne s’agit même plus d’une exécution pour l’exemple ou pour terroriser, mais de montrer qui domine. Qu’un pauvre blanc ne pourra jamais prétendre s’élever à hauteur d’Aile, qu’ils ne valent pas mieux que des animaux qu’il convient d’abattre, dès lors qu’ils ne reconnaissent plus leurs maîtres.

— Et vous allez m’aider à empêcher ça !

Cette fois, Kosan ne retint pas sa pulsion. Derrière le voile rouge de la colère, il savoura la figure déconfite du fier général, plaqué au mur comme une vulgaire décoration pastiche. Satisfaction de courte durée : les lèvres de sa victime s’étirèrent d’un sourire triste ; nullement surpris.

— Pourquoi crois-tu que Kengé a choisi une peine aussi exotique au lieu de simplement l’envoyer au broyeur comme nos espions ?

— Je me fiche du pourquoi ! La seule question qui m’importe est « qu’allez-vous faire pour le sortir de là ? »

Comme si Kosan n’avait jamais parlé, Cassendi répondit à sa propre interrogation.

— Parce que c’est le message qu’il t’envoie pour te narguer ! Il connaît les circonstances de votre rencontre. Tu ne crois quand même pas qu’il aurait choisi une chasse carmin par hasard ? Non, il veut s’assurer que tu viennes le chercher pour mieux te cueillir sur place.

— Comme si je n’en avais pas conscience ! Merci pour cette démonstration des plus inutiles.

Sans doute parce qu’il réalisait la futilité de son coup de sang, Kosan lâcha la chemise proprette du général. Il épousseta son col et la contrariété de l’amoureux transi.

— Très utile, au contraire ! Cela m’a permis de voir à quel point tu es incapable de maîtriser ton sang-froid dès qu’il s’agit de ce garçon. Aller à sa rescousse ne constitue même plus une mission dangereuse, c’est du suicide ! Je ne te laisserai pas sacrifier la vie des Traverseurs assez fous pour te suivre, ni te jeter seul dans la gueule du loup. Kengé dispose de méthodes redoutables pour faire parler ses prisonniers. Ne te crois pas plus fort. Maryssa n’y a pas résisté ; tu ne ferais pas mieux. Et tu sais trop de choses pour que j’accepte de te laisser saboter des années d’efforts.

Douche froide pour l’Aile.

Cassendi avait testé ses limites et Kosan venait d’échouer lamentablement. Il fallait sonner la retraite. Ce traitre serait capable de le mettre aux arrêts et tuer son plan B dans l’œuf. Mais n’était-ce pas déjà trop tard ?

Vaincu, l’Aile abaissa un visage humble.

— Vous avez raison. J'ignore ce qui m’a pris. Me savoir impuissant dans cette situation me déchire.

Le général apposa une main compatissante sur son épaule. Ses poils se hérissèrent. Comme il aimerait chasser rageusement ce geste de fausse sympathie ; le lui renvoyer en pleine face et qu’il s’étouffe avec !

— Je comprends, Manqa. Je ressens la même peine chaque fois qu’un de nos hommes disparaît en mission. Nous avons choisi un chemin périlleux et éprouvant, sur lequel le moindre faux-pas rendrait vain tous ces sacrifices. Nous devons continuer. Nous devons vaincre. C’est le seul moyen d’honorer la mémoire d’Hélios.

Ce scélérat osait déjà l’enterrer. Imperceptiblement, Kosan serra les poings, mais ses traits ne laissèrent rien filtrer. Il hocha la tête.

— Va donc te reposer, acheva Cassendi. Je sens que tu as besoin d’être seul un moment. Nous parlerons de l’assaut sur Edrési plus tard.

Bien sûr, une semaine que lui et ses pontes discutaient préparatifs, une semaine que Lupin détournait la conversation chaque fois qu’il se risquait à aborder le sujet, une semaine que Cassendi redoutait sa folie envers Hélios et le maintenait donc dans l’ignorance.

Aucune pitié, aucune humanité. Seule la cause comptait. Kosan y avait investi son argent, ses ressources, sa personne ! Et pour quel résultat ? De la défiance et un refus d’assistance.

L’Aile fit montre de conciliation et tourna les talons d’accablement. Mais une fois l’antre quitté, un vent de détermination gonfla son être.

Il avait déjà perdu ses amis, M’Bahla, Archibald pour ce foutu combat… Il ne sacrifierait pas Hélios.

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