Chapitre 23-2

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Tapie dans l’ombre, elle attendait. Elle guettait cet autre intrus qui réprimait ses bâillements, lui aussi, tapi dans l’ombre. L’espionne en herbe et actrice de couverture, Mila Serpentine, de son nom d’emprunt, lâcha un soupir silencieux. Voilà bien deux heures qu’elle ne bougeait plus de sa cachette et autant de temps que le gros bras envoyé par Cassendi pour intercepter Kosan s’ennuyait ferme, comme elle.

Elle aurait bien aimé dégourdir ses jambes insensibles, tassées entre les conduites du dirigeable, mais le gaillard risquerait de l’entendre. Même si elle avait confiance en sa faculté à le neutraliser, elle préférait conserver l’effet de surprise. Enfin… Kosan ne devrait pas tarder. À minuit passé…

Ne me dites pas que cet idiot de noble a renoncé à son projet suicidaire de secourir cet idiot d’Hélios ?

Non, bien sûr que non. Ce ne serait pas le genre d’une Aile de se montrer raisonnable. Et comme pour lui prouver sa théorie, la porte des appartements de Kosan s’entrebâilla dans un grincement peu discret.

Mila avait beau s’y attendre, elle ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel de tôles.

Je veux bien que ça veuille pas ramper dans la crasse et salir son chemisier, mais il aurait quand même pu se douter que sa porte serait surveillée, et passer par les conduits d’aération !

Enfin, cette préciosité arrangeait bien ses affaires.

L’homme de Cassendi se dressa. Mila perçut le reflet d’une barre de fer, extirpée de sa manche. Alors que Kosan croyait la voie libre, son agresseur s’érigea dans son dos. Mila se glissa hors du support des tuyaux et chut du plafond. En plein sur sa cible !

Le sbire s’écroula, écrasé sous le poids plume de l’actrice. Mila ne lui laissa pas le temps d’appeler sa maman ; son bras s’enroula sur sa gorge et serra. Oh, bien sûr, sa victime pouvait toujours tenter de se débattre. Sa prise était trop parfaite, sa poigne plus ferme que l’acier trempé. Les yeux noirs de l’agresseur agressé se révulsèrent de blanc.

Il était temps de lâcher. Pas question de tuer dans son propre camp – elle avait déjà bien assez de noms sur sa liste.

Imbue de son succès, l’actrice crut l’affaire pliée trop tôt : un autre assaillant chargea Kosan. Mais avant qu’elle ne puisse le sommer de réagir, l’Aile avait déjà esquivé et entravé d’un pied négligent le chemin du type. Il bascula ; un coup de genou dans l’estomac lui régla son compte.

Mazette ! Il n’est peut-être pas si empoté que ça finalement…

— Mila ? C’est toi ?

… Mais ça ne compense pas son air ahuri.

— Plus tard.

Il fallait d’abord s’assurer que les minions de Cassendi ne seraient plus une nuisance. Kosan l’aida à les menotter dans sa cabine. Aussitôt fait, elle ne laissa pas au fugitif le loisir de reprendre son interrogatoire. D’autres pourraient rappliquer. Elle attrapa sa main et l’entraîna dans son sillage. Surpris de sa force, Kosan eut le souffle coupé.

— Qu'est-ce que tu fais ? brailla-t-il dans un murmure.

— À ton avis ?

L’Aile fronça des sourcils qui se voulaient autoritaires. Comme cela l’exaspérait !

Ça se croit supérieur et ça se sait même pas connecter deux neurones…

— Tu cherches à m’aider ou à m’arrêter ? ajouta-t-il avec défiance.

L’actrice écrasa une main contre sa figure.

Par pitié… Et ce sont des gens comme ça qui nous dirigent ?

— Je suis là pour t’aider.

Puis, sans lui laisser le temps de protester, elle le tira vers un passage dégagé, par la soute à lévitorium. Un sbire de Cassendi y eut monté la garde ; il gisait désormais ligoté dans un local technique. Les gémissements étouffés qui transperçaient de son bâillon n’émurent guère l’agente chevronnée. Au contraire, ils l’incitèrent à presser le pas avant que Kosan ne pose une autre question stupide.

Mila ne relâcha pas sa vigilance. Même à l’air libre, elle intima Kosan au silence, le temps que leur duo se fraye un chemin jusqu’aux grottes, où l’attendait le reste de son équipe. Par chance, les éclairages avaient été réduits à néant pour camoufler leur flotte à la nuit tombée.

Dans le royaume de la pénombre, les fanaux d’étoiles flambaient sur la voute céleste. La latomie érigeait ses murailles calcaires comme un écrin de protection autour du camp des Traverseurs en cavale.

Leur planque sur Icos avait été fouillée de fond en comble, suite aux révélations arrachées à l’espionne-domestique du président ; et le moindre habitant suspecté de lien avec les rebelles, arrêté sans concession. Ils avaient limité la casse grâce à leur anticipation à vider les lieux, mais les nouvelles de l’intervention musclée de l’ennemi avaient refroidi même les plus téméraires des insurgés.

Désormais, leur armée se terrait sur ce caillou flottant et désert. Abandonné depuis que les carrières de gypse eurent craché leur dernier quintal de minéral. Il n’en demeurait qu’un vaste réseau de plaies à ciel ouvert et de boyaux souterrains éviscérés ; dans lesquels s'engouffrèrent Mila et Kosan.

Évidemment, l’Aile ne put retenir sa bouche pédante fermée plus longtemps.

— J’ignorais que tu appréciais Hélios, insinua-t-il en se croyant malin.

L’actrice jeta un œil prudent aux alentours. Ils étaient assez loin du dirigeable de la commanderie pour tenir une conversation. Sauf qu’elle n’avait aucune envie de tailler une bavette avec ce type !

Hélas, elle comprenait à ses pieds plantés au sol que le bougre ne la suivrait pas dans ce dédale obscur sans garantie de confiance. Mila soupira.

— Je t’arrête tout de suite. Avant que tu ne me soupçonnes de jouer un double jeu, sache que je ne fais pas ça pour Hélios. Je considère, au mieux, son sauvetage comme un bonus. Une autre cible m’attend sur Niakaruu, alors faisons converger nos intérêts et dépêchons-nous.

L’Aile leva un sourcil circonspect qui mit en valeur son air idiot. Au moins, comprit-il qu’il serait vain de l’interroger sur la nature de son objectif.

— Mes vaisseaux sont appareillés dans les galeries ouest, remarqua-t-il en avisant le réseau à l’opposé.

— Tu parles de ta misérable flottille, pilotée par Shangar Mzo ? Tu crois que ton homme de main te voue encore une quelconque fidélité depuis que tu as rallié les Traverseurs ? Cassendi se l’est mis dans la poche. Il obéira à son général avant un Kosan Manqa déchu au rang de rien de tout. Les seuls alliés qu’il te reste sont les idiots qui tiennent suffisamment à Hélios pour risquer leur vie : ma troupe.

L’insulte dut froisser son pathétique honneur d’Aile puisqu’il serra les poings à s’en faire saigner la chair. Pour autant, il ne la contredit pas. Elle avait raison et il le savait. Il pesta entre ses dents.

— Vas-tu au moins me dire qui est ta « cible » ?

Elle grommela pour la forme.

Ça aurait été trop beau d’y échapper, n’est-ce pas ?

— Je vais avoir du mal à te faire confiance avec aussi peu d’informations.

Mila leva les yeux au carré de ciel qui survivait au sommet du puits d’extraction. Il n’avait pas tort. On ne pouvait pas lui faire confiance.

La débâcle de l’attaque lors de la pièce ?

Sa faute.

Elle n’avait pas su parler. Pas pu. Chaque fois que son cœur s’était gonflé de remords, ses lèvres scellées avaient endigué la houle. Elle ne pouvait pas. Replonger dans les miasmes de son passé ; confesser sa vraie nature à cette troupe qui l’avait recueillie, épaulée… Impossible. Elle n’était plus ce cobaye terrorisé aux mains des Ailes : elle avait brisé sa chrysalide, s’était métamorphosée en une femme libre et indépendante ! Mais les autres le croiraient-ils ? Non, elle ne pouvait effacer le monstre qu’elle était.

Alors Mila avait assisté, impuissante et coupable, à leurs préparatifs pour le soir du Septentrion, sachant pertinemment qu’ils ne pourraient compter sur l’effet de surprise.

Muhammad la connaissait. Jamais l’homme de l’ombre de Kengé ne goberait sa reconversion en actrice inoffensive. Après tout, elle avait une vengeance à assouvir ; une qu’il avait lui-même embrasée.

Ce fut seulement la veille de leur venue sur les Nuages que, prise de remords aigres, elle alla trouver Lupin.

« Ils seront au courant », avait-elle annoncé de but en blanc. Lupin avait froncé des sourcils inquisiteurs, mais n’avait pas cherché à creuser. C’était comme si, d’un simple regard, il pouvait transpercer les strates de son passé. Il la croyait. Mais cela ne changerait rien.

« Que veux-tu qu’on y fasse ? Il est trop tard pour annuler. Et il serait encore plus suspect que tu ne viennes pas. Nous avons besoin de ta force, alors monte et fais en sorte de leur faire payer. »

Plus facile à dire qu’à faire. Elle avait eu son rôle à tenir pendant l’attaque et Muhammad ne s’était pas pointé, la frustrant et la soulageant. Paradoxe affligeant. Si au moins, elle avait prévenu Kosan pour les automates en lévitorium ! Mais comment aurait-elle pu imaginer un double de Kengé ? Ce n’était pas une excuse. Elle aurait dû deviner.

Tout était de sa faute.

Non : la faute de Muhammad. Et si elle n’avait pas pu lui faire payer sur l’île de M’Bahla, elle se rattraperait sur Niakaruu.

Son poing se serra de détermination.

— Je n’ai pas le temps de t’en parler tout de suite. Les autres nous attendent, bredouilla-t-elle en guise de piètre excuse.

Estimant que ses options se comptaient sur un doigt, Kosan lâcha un soupir et consentit à la suivre. Les parois spongieuses de la mine s’élargissaient ou se rétrécissaient au gré de leur caprice et de la progression des fuyards. Mila dut allumer une lampe torche lorsque le clair de lune les abandonna. Les paumes de Kosan se faisaient moites comme les boyaux qui les engloutissaient ; la super ouïe de Mila n’avait aucun mal à capter ses palpitations anxieuses.

Il nous fait une crise de claustrophobie, l’aristo, ou je vais trop vite pour lui ?

À se demander pourquoi ils ne laissaient pas ce boulet entre les griffes de Cassendi pour aller s’occuper eux-mêmes de la mission ! Ah oui… Parce qu’Edmond prétendait que sa connaissance de Niakaruu leur serait utile. Sans compter que sa couleur de peau pourrait suffire à intimider quelques serviteurs dans leur passage – à condition qu’on ne le reconnaisse pas.

Au moins, il se plaint pas.

Et c’est dans un silence relatif que leur duo déboucha sur une cavité éventrée. Le vent glacial leur gifla les joues. Le boyau de roche, amputé dans la largeur, dévoilait son ouverture béante sur la nuit ; sur le vide. En flottaison au-dessus d’un sol trop esquinté pour en mériter le nom, ronronnaient deux aéronefs et un bimoteur. Le ridicule de leur armada aurait prêté à rire… s’ils n’escomptaient pas attaquer un escadron de la milice présidentielle avec.

Autant vouloir éteindre un incendie avec un arrosoir.

Pourtant Mila souriait. Le risque était monnaie courante dans sa vie ; sa devise. Sans ça, elle serait encore captive des Ailes.

— C’est à cette heure-là qu’on arrive ? les invectiva Carine, poings sur les hanches.

— Personne ne vous a suivis au moins ?

Edmond descendit du malheureux véhicule privé reconverti en vaisseau de guerre, un air soucieux fiché sur face.

— Je m’en serais aperçue, répliqua crânement Mila.

— Toute la troupe est dans la combine ? s’estomaqua l’Aile.

Sauf Lupin. Les autres n’eurent pas besoin de répondre. Leur présence parlait d’elle-même. Kosan semblait constater qu’il n’était pas le seul à apprécier Hélios. Ce qui ne manquait pas d’exaspérer Mila.

Je n’arrive pas à croire que ce boulet attire autant de sympathie. Il n’est même pas un si bon acteur…

Mais la troupe l’avait bien acceptée, elle et son caractère de cochon. Alors pourquoi pas un rescapé des bas-fonds qui rêve d’étoiles ?

— Et comment vous comptez vous y prendre ?

— De la seule manière possible, nargua David qui s’était occupé de charger la bombe dans le biplace.

Faire diversion avec les aéronefs, pendant qu’un effectif réduit débarquerait sous l’île. Ils n’étaient pas suicidaires au point de foncer dans les tas avec leurs deux moustiques.

— Mila te briefera sur les détails en route, compléta Carine. On doit se dépêcher si on veut arriver avant l’aube.

L’actrice farouche fit mine de monter dans le dirigeable, mais se retourna pour un dernier avertissement.

— Je ne suis pas d’accord pour te laisser y aller seul avec Mila, mais Edmond m’a assuré que tu ferais tout pour sortir notre ami de là. Alors, ne nous déçois pas, s’il te plaît.

— Vous comptiez filer en douce, comme une bande de chats ingrats ?

La voix puissante qui vibra dans la caverne fit sursauter les fuyards, pris en flagrant délit. Les torches se focalisèrent d’une volonté commune sur le nouvel arrivant.

Lupin Malherbes.

— Vous êtes bien inconscients.

Tandis que certains regardèrent leurs pieds comme des enfants fautifs, Edmond tenta un jet d’éloquence en se tordant les mains de gêne.

— On doit le faire…

Mais leur directeur bourru ne manifestait aucune intention de les retenir. Il souriait, même.

— Je sais. Si j’avais eu votre âge, j’aurais été le premier à monter cette expédition.

Dans les faits, Lupin ne pouvait surtout pas se mettre en porte à faux avec Cassendi. Il tenterait de plaider leur cause et de calmer le général furieux lorsqu’il réaliserait leur disparition, déduisit Mila.

— Je compte sur vous pour ramener Hélios en un seul morceau. Il reste encore beaucoup de rôles à jouer à ce gredin… quand tout ceci sera fini.

Le voile triste se dissipa vite des visages de l’assemblée, chassé par la confiance rayonnante de leur directeur. Il s’avança vers Kosan et lui remit un objet. Mila plissa les yeux sur un fusil au canon court mais effilé, muni d’un viseur.

— Je me suis dit que tu n’aurais pas emporté ta carabine ; trop encombrante et bruyante. Cette arme-ci a l’avantage d’être discrète et précise. C’est grâce à elle que j’ai tué ma première Aile, elle revêt une importance sentimentale à mes yeux, alors son nom est « reviens ».

Kosan se contenta de hocher la tête ; un geste qui valait tous les remerciements du monde. Mila se surprendrait toujours de l’amitié entre ces deux-là. Surtout de la part de Lupin qui avait autant de raisons qu’elle de détester les Ailes.

Sans plus de cérémonie, la troupe embarqua. Les aéronefs vrombirent avec fracas. David pilotait le bimoteur, Kosan et Mila enchâssés à l’arrière. La nuit noire les engloutit pour un voyage vers l’incertain.

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