Chapitre 25

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— J’ai longtemps cru que c’était de ma faute. La faute de ma lâcheté qui m’a poussée à abandonner mes pairs à l’enfer. La faute de ma couardise de ne pas m’être risquée à faire flamber ce lieu de misère. La faute de ma sensiblerie qui m’a retenue de tuer ces tortionnaires. Puis, j’ai grandi, j’ai accepté que je ne puisse pas résoudre les malheurs de ce monde, que j’avais une vie à vivre, que, moi aussi, j’y avais le droit ! Jusqu’à ce que je tombe sur les Traverseurs et cette opportunité de réparer ma faute.

Le voile d’obscurité celait toute émotion sur les traits de Mila. Pourtant, Kosan pouvait sentir le maelstrom mugir derrière les yeux pâles de la jeune femme, privée de son humanité.

*

Trois heures plus tôt, leur planeur atteignait les abords de l’île de Niakaruu. À l’origine propriété privée, elle avait été gracieusement cédée au bureau de la biodiversité pour sauvegarder l’équilibre fragile de son biome forestier. Arche de Noé pour cervidés comme suidés, les huit cent douze espèces qu’abritait cette végétation caduque étaient ainsi protégées. Dépourvue de gibier à chasser, la noblesse s’était rabattue sur un autre type de proie. Une fois encore, Hélios allait faire les frais de la dégénérescence de sa caste.

— On se réveille !

Le coup de coude de Mila cingla entre ses côtes.

— Je ne dormais pas, grogna Kosan.

Il aurait pourtant aimé grappiller quelques heures de sommeil. L’épreuve qui les attendait ne saurait tolérer la fatigue. Son angoisse l’avait tenu éveillé. Comme Mila.

Devant eux, les aéronefs de leur camp débutèrent leur ballet. L’un bâbord, l’autre tribord, ils enlaçaient en tenaille les flancs de l’île. Leur « armée » visait ses soubassements ; cylindre démesuré qui s’affinait jusqu’à la liaison des tubes.

Les Traverseurs avaient parié sur une meilleure défense de la surface flottante. Hélas, son contrebas n’était pas en reste : pas moins de cinq vaisseaux de guerre prirent en chasse le dirigeable d’Edmond. David, aux commandes de leur planeur, serra les dents d’appréhension. Par chance, la troupe s’était dotée d’excellents pilotes. Ils surent tirer profit des brises de pentes, engendrées par le relief artificiel des fondations, pour creuser la distance avec leurs poursuivants.

Du côté de Carine, leur aéronef anticipa et s’éloigna plus tôt du danger. Les gardes ne se laissèrent pas duper et seuls deux bâtiments s’échappèrent dans le sillage de leur allié.

— Ça suffira ? s’inquiéta Kosan.

— Il faudra bien.

David inclina le manche et l’altimètre dégringola. Refluant la nausée, l’Aile s’équipa du matériel que lui tendait Mila. Il n’oublia pas de caler le présent de Lupin, non loin de son propre revolver. Le bimoteur esquissait une danse gracieuse entre les sombres cumulus. Il grappillait les derniers instants de nuit pour s’y camoufler. Des gardes restaient sûrement postés sur les plateformes, mais si d’aventure leurs yeux perçaient le noir, ils n’y verraient que l’ombre d’un volatile quelconque.

— Ici, on devrait être assez bas, désigna Mila.

— J’espère que l’Aile sait voler…

David et son goût pour les plaisanteries douteuses… Il avait besoin de ça pour se rassurer, mais elles ne calmaient pas les angoisses du noble.

— Prêt ?

Absolument pas ! Mais Kosan n’avait pas le choix ; déjà, Mila embrassait les nuages. S’il commençait à réfléchir, il ne bougerait pas. Et s’il ne bougeait pas, pas de sauvetage. À quel point fallait-il aimer quelqu’un pour se jeter dans le vide sans filet ?

Il sauta.

Et se réceptionna aussi bien qu’un oiseau contre une vitre. Les aimants dressés en avant tentaient d’accrocher la roide paroi du tube. Improvisée en mur d’escalade, elle s’érigeait en voie providentielle vers le but ; et obstacle infrangible.

La rudesse du choc projeta Kosan en arrière. Surpris, il lâcha et abandonna une de ses prises aimantées. Il tint bon sur la deuxième. Dernier sursis avant la chute fatale. Ses doigts s’y cramponnaient, déments.

— Attrape ma main !

Son ange sauveur avait volé les traits vipérins de Mila, suspendue à son pilier avec l’aisance d’une feuille à son arbre. Sa grâce improbable figea Kosan. Son instinct de survie se ressaisit pour lui. Il retrouva vite des appuis solides. Les bottes terminées par des coques en magnétite, les mains fidèlement campées sur les poignées des prises, il grimpa. L’actrice ouvrait la voie, agile malgré le sac qui encombrait son dos. Le cadeau explosif qu’il transportait devait peser un chien mort. Mais Mila progressait sans entrave. Le filin tendu entre eux témoignait de leur dissemblance. Un poids et une plume flirtant avec les courants d’air.

La gravité n’avait aucune emprise sur elle.

Alors Kosan comprit. Il se garda cependant de tout commentaire avant la fin de leur périlleuse ascension. Le duo accosta sur une passerelle et élimina deux gardes qui avaient eu le malheur de patrouiller au mauvais endroit. L’Aile ne se sentait pas fier de basculer dans le précipice ces malchanceux ; Mila ne semblait éprouver aucun scrupule.

Ils pénétrèrent la structure et élurent domicile dans une chaufferie pour patienter jusqu’au lever du jour. Bercé par le grondement de la tuyauterie, Kosan lâcha la question qui le taraudait depuis l’irruption de Mila dans ses plans : qu’était-elle ?

*

Le tumulte des néons imprima une cruelle blancheur sur sa rétine. Elle oublia la vue. Les lourds effluves des produits chimiques saturaient l’atmosphère. Elle oublia l’odorat. Restait alors le pire, les sons : cette cacophonie crissante de plaintes sinistres, étouffée sous les chuintements de dépressurisations ou les égouttements de fluides. Elle n’avait jamais rien entendu de semblable. Plus cristallin que l’eau, plus visqueux que l’huile, le lévitorium glissait sa suave mélodie dans ses tympans.

« Augmentez à 25 mL minute. »

« Passez-moi ça au séquenceur, je veux les résultats dans une heure sur mon bureau. »

« La 203 est en tachycardie ! Débranchez la pompe ! »

Des ordres austères fusaient, brisaient son doux cocon léthargique, la traînaient sur le sol rude d’une réalité honnie. La souffrance. La souffrance se réveillait en armée d’épines sur ses nerfs, cinglait la moindre parcelle de son corps. Pourquoi ! Pourquoi fallait-il endurer tout cela ?

Elle se rappelait, vaguement, ce papier signé dans le Cœur ; sa main fébrile tremblait de l’espoir d’une vie nouvelle. Elle fuguait l’impasse d’un avenir servile de Rotule ; un grand destin l’attendait. Mila deviendrait actrice. Parce qu’elle était prête à tout pour ça. Même à emprunter ce maudit ascenseur.

Au fond, elle n’était pas bien différente d’Hélios.

Un Hélios jouant de malchance. Au lieu d’être déportée à la maintenance des réacteurs des îles, comme tout tribut recalé du service privé aux riches familles, on l’avait emmenée dans cet étrange laboratoire. Quelle honte… Aurait-il seulement cru le récit de Mila si Cassendi ne lui avait pas déjà parlé de ces expériences de l’armée ? Rien ne pourrait réparer le mal causé. Alors, il avait respectueusement bu ses paroles, horrifié.

— Comment t’es-tu échappée de cet enfer ?

— J’ai forcé le passage.

Parmi tous les cobayes disséqués sous leurs scalpels inhumains, Mila avait survécu. Des exécutants en combinaison étanche le lui annoncèrent, le sourire au travers du plexiglas : leur succès. Le premier organisme humain fusionné à l’or argenté.

La douleur physique estompée creusa son gouffre ; un abysse sur un charnier nauséabond. Combien de sacrifices pour couturer son corps de monstre ? Ils ne la laisseraient jamais redescendre. Elle ne serait jamais actrice…

La Rotule naïve se découvrit des crocs. Ils voulaient voir les capacités de leur œuvre ? Elle les inscrivit dans leurs entrailles. Ils ripostèrent, ils la blessèrent ; la confusion lui ouvrit une porte de sortie.

« Arrêtez ! Vous allez la tuer ! »

« Bande d’idiots ! Le lévitorium est toxique à l’air libre ! Vous allez nous tuer ! »

Peu importe leur raison, ils s’écartèrent. Et Mila plongea vers la Surface sans demander son reste. Abandonnant ses frères et sœurs de martyr à leur sort.

— Tu n’as pas à te sentir coupable, tenta de consoler Kosan.

La faute était sienne. Il n’avait pas su – pas voulu ? – voir ce que tramait l’armée au nez et à la barbe du Conseil. Encore une fois, il n’avait regardé que son nombril.

— C’était il y a dix ans. Dix ans pendant lesquels ils ont poursuivi leurs expérimentations en toute impunité. Ils ont même charcuté et décérébré des victimes pour en faire des clones – des vulgaires pantins ! Quelle autre abomination ont-ils produite avec leur poison ? Si j’avais parlé, est-ce que j’aurais pu empêcher ça ?

— Si tu avais parlé, ils t’auraient retrouvée et tuée.

Et personne ne t’aurait cru.

Surtout pas lui.

Mila baissa un visage qui se décomposa dans le voile d’ombre.

— Ta cible est donc l’un des responsables ?

— Muhammad Safi, lâcha-t-elle dans un soupir contrit.

Kosan encaissa le choc. Le nom ne lui était pas inconnu, mais jamais il ne l’aurait relié à un projet d’une telle envergure.

— L’intendant du président ?

Elle se contenta de hausser les épaules.

— Je ne sais pas ce qu’il fout aux côtés de Kengé, mais j’imagine que le type qui donnait les ordres dans ce labo ne s’est pas reconverti pour lustrer l’argenterie du palais.

La révélation entraîna les engrenages rouillés de sa réflexion. Muhammad avait été projeté sur le devant la scène il y a trois ans, lors de l’intronisation de Kengé. Et même dans cet éclairage relatif, l’ombre du président grandiloquent dissimulait chacun de ses pas. L’ancien membre du Conseil réalisa qu’il ne savait rien de cet homme qui maniait la discrétion comme les expérimentations biologiques. Kengé s’était acoquiné au succès de ses recherches et en avait officieusement rétribué l’instigateur.

De là à soupçonner Kengé de projeter l’emploi de ses armes au lévitorium pour asseoir sa dominance sur les Nuages, il n’y avait qu’un pas.

— Ça va être l’heure.

Le ton solennel de Mila brisa la trêve. Il rappela à Kosan sa mission et les affres de sa nuit blanche. Il se frappa les joues en tentative vaine de s’insuffler de l’énergie et du courage. Jusqu’à présent, il n’avait pu compter que sur sa folie pour le guider. Son cœur le pinça d’une pensée pour Archibald. Cette voix de la raison aurait tout à fait pour le détourner de cette entreprise suicidaire ; il y serait sans doute parvenu. Où était-il à présent ? Malgré la trahison, les nuages des remords vinrent assombrirent son esprit. Il les chassa séant.

Mila était déjà dehors, alors Kosan se calqua sur ses pas. Il avait supervisé la rénovation de la base de sa propre île – bien plus modeste – et Niakaruu suivait un schéma semblable. Les points faibles seraient sans doute les mêmes. Il envoya Mila escalader la cage d’escalier qui joignait les installations de la surface. Kosan entendit quelques vociférations de l’acrobate se perdre dans le vent. Néanmoins, c’est un pouce de la victoire qu’elle brandit en redescendant de son perchoir.

La bombe était en place. De quoi assurer leur retraite.

— Maintenant, le plus difficile reste à faire.

Kosan ne put qu’approuver avec gravité. La main glissée vers l’arme chargée de Lupin. Ses scrupules face aux siens ne tiendraient plus longtemps.

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