Chapitre 26-1

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Une foulée ; la gadoue maculait ses godillots. Une foulée ; les résineux accrochaient leurs aiguilles à ses cheveux, les ronces arrachaient de nouveaux pans à sa chemise trépassée. Une foulée de plus et il recracherait ses poumons !

Jamais il n’avait tant couru. Pas même la fois où ce larcin dans le Croissant de la Plante avait mal tourné. Sa vie n’était pas en jeu.

Nouvelle détonation, nouveau grognement frustré.

Les rabatteurs changeaient de stratégie. Avaient-ils reçu de nouvelles consignes ? Car les tirs redoublaient, tonnaient toujours plus proches de ses tympans. Plus question de le louper sciemment. Puisque le gibier avait dévié de sa trajectoire, il ne restait qu’à l’achever. Et Hélios n’allait pas compter indéfiniment sur sa chance.

Une racine fourbe piégea son pied. Il vacilla. Sa main laissa une trace sanglante en s’arrachant sur l’écorce. Il releva la tête.

À travers le rideau vert, le manoir le narguait de sa blancheur immaculée. Entre lui et son fronton, quelques centaines de mètres de néant ; un champ libre vers le suicide. Il devait trouver un autre accès… Là-bas ! ses yeux ciblèrent les jardins attenant à la façade dextre. Un labyrinthe de charmilles serpentait jusqu’à la forêt. Sa survie valait bien un maigre détour.

Un dernier sprint à torturer son cœur et il serait à couvert !

Ses poursuivants visaient la même destination. Comme un seul homme, ils convergeaient vers le taillis. Ils sonnèrent un hallali aux airs de glas. Non ! Il n’était pas encore aux abois… Hélios slaloma dans le dédale. Il devait bien y avoir une échappatoire à ce cauchemar… Oui, il en voyait la fin : les charmes délayaient leurs parures vers une sortie providentielle.

Aussitôt barrée par deux Ailes armés.

Fusil à l’épaule, le premier fit feu avant de viser. Hélios se replia avant que le deuxième ne tire. Coincé. Et derrière, les poursuivants affluaient…

Il ferma les yeux, prêt à assumer son échec. Deux coups de feu. Deux cris et le bruit de corps qui s’effondrent. Il rouvrit les yeux, sonné. Il n’était pas la cible ?

— Hélios !

Cette voix qu’il n’escomptait plus entendre. Sa voix… La raison criait de refouler ce soulagement prématuré ; le cœur voulut s’élancer dans sa direction. Ventre à terre, il se rua vers la sortie du labyrinthe. Ne pas regarder les corps – il aurait tout le temps d’y songer s’il survivait.

Par-dessus ses épaules, les tirs poursuivaient leur duel, mais les chasseurs n’osèrent guère l’affrontement : ils étaient venus canarder un gibier facile et désarmé ; pas l’un des leurs. De toute façon, la milice de Kengé prenait le relais ; les portes du manoir vomissaient les pantins cuirassés.

Hélios n’eut pas le temps de frémir qu’une main puissante le saisit et le bascula derrière un muret. Dans le couvert trop étroit, le corps de Kosan se retrouvait plaqué contre lui. Il accueillit ce contact d’une bouffée d’émotion inappropriée. L’Aile n’était qu’un inconnu à ses yeux d’amnésique. Mais l’étreinte d’un allié, après des semaines dans ce nid de vipère, pansait ses plaies.

— Recharge-le.

Kosan lui jeta plus qu’il ne lui donna une arme à canon court, néanmoins imposante pour un néophyte comme Hélios.

Un regard furtif vers lui et son cœur s’anima de battements staccato. Sa superbe s’était ternie dans les épreuves de la cavale, une barbe de négligence piquait ses joues creusées de fatigue, mais ses yeux… Ses yeux brûlaient d’une détermination infrangible.

— Rendez-vous ! Vous êtes cernés !

Le commandant braillait une fatalité difficile à contredire. La cohorte soldatesque se déployait en éventail autour de leur cachette. Les tirs à l’aveugle de Kosan explosaient comme des pétards mouillés ; les doigts d’Hélios tremblaient en essayant d’insérer les chevrotines dans la chambre.

Puis un miracle déboula. Tornade sylphide ; créature parée de griffes véloces, elle déchiqueta la meute de chiens de Kengé. Monstre sous l’apparence d’une femme gracile, elle perçait armures, craquait os et brisait nuques de ses seules mains nues. À travers les pierres disjointes, Hélios hallucinait ce spectacle improbable. Un deus ex machina aussi grossier aurait été conspué au théâtre.

Leur nouvelle alliée venait de mettre à terre tout un escadron.

Kosan profita de la brèche. Il se releva et son canon fuma. Les derniers opposants refluèrent : la situation leur échappait tandis que la pourvoyeuse de mort achevait les retardataires d’une mitraille de fusil volé. Il semblait à Hélios que leur sauveuse tirait une joie malsaine de ce massacre. Pourtant aucune expression ne déformait ses traits de poupée ; ce visage familier aux yeux du Nerf.

— Mila…

Mais ça ne se peut pas.

— Je t’expliquerai plus tard, répondit Kosan d’une traction sur son bras. Des renforts vont arriver. Dépêchons-nous.

La bouche ouverte, l’acteur revêtait un air des plus niais, que Mila avisa d’un rictus narquois.

— Au moins, t’es pas mort. Tâche de survivre encore un peu, qu’on n’ait pas fait tout ça pour rien.

Au centre du charnier, l’actrice ne saurait se dissocier davantage du rôle principal de sa pièce. Des mèches folâtres juraient sur son carré impeccablement lisse. Le noir de sa tenue camouflait pudiquement les éruptions carmin ; au contraire de sa peau blanche et poisseuse. En revanche, ses iris pâles portaient toujours le même jugement aigre et acéré sur le monde, sur Hélios. Il frémit. C’était bien elle. Ses repères volaient en éclats. Pouvait-on se fourvoyer à ce point sur quelqu’un ?

Mila se moquait bien de la consternation suscitée, elle fourrageait les corps à la recherche de munitions. Un éclat surprit l’œil d’Hélios derrière les jardinières en rang d’oignon sur l’esplanade. Un reflet sur le canon d’une arme.

— Attenti…

Mila esquissa une pirouette et visa avec une célérité inhumaine. La lueur disparut.

— Ils sont déjà là. Bougez vos fesses ! Je vous couvre.

Kosan entraîna Hélios sous le péristyle. La rangée de colonnades marbrées leur offrait une protection sommaire tandis que Mila arrosait sans distinction leurs arrières. Un huis de fer forgé ouvrait ses bras accueillants sur le refuge du manoir. L’Aile s’y plaqua, jaugea l’intérieur d’un œil prudent, et s’y engouffra. Pendant qu’il tenait en joue les cibles qui surgiraient peut-être, Hélios s’acharnait sur les battants trop lourds. Mila pénétra à son tour sous l’acclamation d’un feu nourri. Délaissant son arme quelques secondes, elle aida Hélios à refermer la porte. Sous ses mains, la pièce de métal pesait moins qu’une brindille.

Clac sonore, barre rabattue ; les trois fuyards s’autorisèrent un souffle de répit.

Ils se retrouvaient dans un atrium spacieux. Un carré de lumière plongeait en son centre et une rambarde en traçait le périmètre à l’étage. Indolentes, des tentures se mouvaient au gré d’un vent paisible ; calme en contraste saisissant avec les coups de butoir frappés à l’extérieur. Parqués dans le repli d’un pilier, le trio hésitait. Ce silence flairait l’embuscade.

Hélas, le temps pressait : la porte ne tiendrait pas éternellement et des renforts envahiraient leur havre. Kosan s’élança le premier.

— Non, attends !

Un fracas de tonnerre supplanta le cri de Mila. Le corps de Kosan vrilla sous les yeux d’Hélios. Une douleur aigüe enfla dans sa poitrine comme si la balle s’y était transportée. Mila rugit de rage et se jeta à l’assaut du tireur embusqué. Elle vida tout le magasin de son pistolet mitrailleur contre la balustrade du premier étage. Le plâtre vola dans une giclée de poussière, mais quid de la cible ?

Hélios laissa à l’interprète de la douce Lucia, devenue experte en combat, gérer la situation. Le Nerf se précipita plutôt au chevet de Kosan, réfugié derrière une colonne. Une auréole écarlate s’étirait dangereusement sur son flanc. Le tireur avait-il sciemment visé cette zone plutôt que la tête pour être certain de toucher ? Au moins, l’Aile vivait encore, même si sa respiration s’accompagnait d’un sifflement pénible.

Hélios risqua un coup d’œil vers l’atrium où la poussière se dissipait pour laisser apparaître une silhouette familière.

Muhammad n’avait plus rien de l’intendant mielleux du palais. Le costume chic cédait la place à la tenue militaire de la garde, sa main renfermait un glock en place du dernier rapport du Conseil. Mais surtout, ses lèvres pincées lessivaient toute trace de son insupportable sourire hypocrite.

Hélios se rappelait bien de la première fois où il l’avait délaissé : lorsqu’une balle l’avait traversé sans le blesser.

— Prends garde, Mila : il n’est pas humain !

— Son sang est gris ?

Son ton ne dénotait aucune surprise.

— Comment tu…

Mais Mila ne lui prêtait plus attention, la moindre fibre de son être semblait vouée à l’intendant ; parée à l’affrontement.

— Alors tu t’es appliqué ton propre supplice ? C’était douloureux, j’espère ! cracha-t-elle.

— Le procédé a été largement amélioré depuis. En partie grâce à ta contribution.

L’actrice feula de rage, les doigts crispés sur un pistolet de poing chargé à bloc. Indifférent, Muhammad poursuivit :

— Je me contrefous du renégat et du Sans nom. Les gardes les cueilleront à la sortie. En revanche, j’ai un compte personnel à régler avec toi, 208. Il en va de ma responsabilité de ne pas laisser une expérience se balader dans la nature. J’espérais que tu viendrais.

L’instant d’après, Mila s’était volatilisée. Le tir laissa un impact fumant là où elle aurait dû être. Au lieu de ça, elle se retrouva au corps-à-corps avec l’homme de l’ombre. Les yeux humains d’Hélios ne parvenaient pas à suivre le ballet de coups : il se référait au concert des lames des couteaux dégainés et au rythme des coups de feu éparpillés dans le vide.

On tira sa manche.

— Il faut y aller.

Dans un grognement de douleur, Kosan prit appui sur le pilier pour se relever. Hélios accourut pour l’aider.

— On peut pas la laisser seule !

— C’est sa vengeance. Elle ne voudrait pas qu’on interfère.

Hélios jeta un dernier coup d’œil par-dessus son épaule. De toute façon, ses frêles bras d’acteur ne seraient d’aucun secours dans ce combat de titans. Son cœur se pinça tout de même de culpabilité. Il avait toujours cru que Mila le haïssait ; aujourd’hui, ils vivaient grâce à elle.

Tâchons de ne pas gaspiller cette chance.

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