Chapitre 26-2

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Hélios hissa Kosan contre son épaule – ou plutôt, Kosan l’employa comme béquille, étant donné sa grande taille. Ils crapahutèrent jusqu’à la première sortie à droite. L’Aile semblait connaître le chemin et le fit bifurquer dans un escalier qui plongeait dans les tréfonds de l’île.

En dépit de leur mauvaise passe, un cortège bigarré d’émotions assaillait Hélios, ainsi collé à l’homme qui le draguait quelques semaines plus tôt dans ce modeste tiki bar. Cet homme qu’il avait aimé, s’il en croyait les bribes de souvenirs infâmes que lui avait transmis Kengé. Il n’osait plus espérer ces retrouvailles depuis son refus de coopérer. Alors leur proximité improbable aurait peut-être suscité son émoi… sans ce sang qui détrempait sur sa chemise en lambeaux.

La descente se révéla longue et laborieuse. Kosan serrait les dents à chaque dénivellation, mais nulle plainte ne franchissait ses lèvres. Pas question de ralentir : leurs pas avalaient les marches comme une coulée de miasmes dévalait un talus de déchets.

Puis s’arrêtèrent net.

Une vitre donnait sur un corridor en contrebas, parsemé de hublots qui offraient une vue imprenable sur le vide. Hélios frémit au mauvais souvenir que cette vision réveillait. Mais il y avait plus inquiétant : une marée de bottes affluait.

— Il va falloir courir.

Déjà, Kosan se précipitait dans l’escalier ; et lâcha un râle de douleur.

— T’es pas en état.

Le faire remarquer ne rimait à rien. Le blessé lui renvoya un rictus ironique.

— Si je n’arrive pas à te suivre. Ne m’attends pas.

L’Aile dégaina son arme et poursuivit la descente. Ses paroles avaient figé Hélios. Le cœur dans les talons, il ne voulait pas – ne pouvait pas – envisager cette hypothèse. Pas alors qu’il venait de le retrouver. Il la chassa avant qu’elle ne l’envahisse et se précipita à sa suite.

Un tourbillon de lumière le happa : Kosan ouvrait la voie et fit feu dans la masse. À une vingtaine de mètres, les gardes surpris par leur irruption se positionnèrent en formation de tir. Hélios vida son arme à son tour, sans réfléchir, sans viser. Juste tirer, courir, tirer, tourner… Et Kosan ? L’idiot couvrait ses arrières. Le Nerf le tracta avant qu’une deuxième balle se montre moins clémente.

Ils s’engouffrèrent dans un autre escalier. Ils dévalèrent plus qu’ils descendirent la spirale en colimaçon, au rythme des claquements des poursuivants et des déflagrations qui les frôlaient. Le souffle lui manquait. Enfin en bas ! Une dernière porte, un dernier sprint…

— À terre !

L’ordre de Kosan n’imprima pas dans sa tête ; Hélios se retourna pour le voir presser un étrange boîtier.

Le feu rugit des escaliers. La bouche béante déversait son torrent de destruction. Un rideau noir voila le spectacle : Kosan se jeta sur lui lorsque la déflagration les engloutit. Le souffle les écrasa comme des débris dans les mâchoires d’une broyeuse.

L'acteur reprit ses esprits devant la scène d’un brasier qui grignotait jusqu’à l’acier de la structure. Le crépitement des flammes avait remplacé les exclamations des miliciens. Hélios rejeta l’idée de leurs corps calcinés dans ce carnage ; loin, très loin. Il prit appui sur il ne sut quoi et tenta de se redresser. La « terre » tanguait. Le choc l’avait sacrément sonné. Non, le sol tremblait vraiment ! Kosan venait de faire exploser une bombe sur une structure précaire suspendue à des centaines de mètres de la surface. À quoi s’attendait-il !

Son regard affolé balaya les environs et trouva l’Aile assommé.

— Kosan, réveille-toi ! On peut pas rester ici !

Il secoua, osa quelques gifles, toute notion de hiérarchie abandonnée. Le noble grommela, mais finit par se remettre sur ses deux jambes avec l’aide d’Hélios. Il ne donnait pas cher de son équilibre s’il venait à le lâcher.

Par chance – une chance un peu forcée – plus personne ne les poursuivait. Ils croisèrent bien quelques fourmis égarées, cavalant dans la panique alors que le morceau d’île branlait dangereusement. Des blancs, constata Hélios. Des agents voués à l’entretien de la structure. Des innocents. Les avaient-ils condamnés ?

Ces hères se ruaient près des passerelles extérieures, en quête d’un accès pour remonter. Kosan, lui, semblait connaître une autre destination. Ils débouchèrent dans un hangar envahi des stries rouges et des trilles assourdissants d’une alarme. Les travailleurs avaient évacué, laissant tapis roulants et chariots à l’arrêt. Ces éléments convergeaient en un point central ; un gouffre béant.

Enfin, l’énigme de la lettre de l’Aile trouvait son sens. « Si tu te sens perdu dans le brouillard ou que la terre tremble, rappelle-toi ce qui lie les îles à la Surface. » Les tubes. Kosan comptait se jeter dans cette cheminée nauséabonde comme les déchets qu’on y acheminait. Avait-il perdu l’esprit ? Déjà, ce fou escaladait la barrière.

— Tu n’y penses pas ! Tu vas nous tuer !

Enfin, surtout lui-même. Hélios aurait peut-être une chance, mais la blessure de Kosan ne surmonterait pas le choc.

— Tu préfères une mort certaine ou un maigre espoir de survie ?

Le Nerf demeura bouche bée. Mais que s’était-il imaginé ? Qu’un aéronef affrété par les Traverseurs stationnerait tranquillement sous l’île en attendant leur arrivée ?

L’Aile passa les jambes au-dessus de l’abîme de noirceur.

— « Les beaux jours me manquent, leur souvenir me hante
Les avoir vécus à tes côtés me contente »

Le Sémaphore, acte V, scène 3. Sa pièce préférée ! Comment…

Une secousse ébranla Hélios, il se retint de justesse à la balustrade. Kosan le dévisageait ; d’un sourire difficile, il l’encourageait. Les lèvres tremblantes, l'acteur récita la suite :

— « Alors saisissons-nous du futur qu'il nous reste
Pour en tapisser notre demeure céleste »

Il saisit sa main et se laissa glisser dans le néant.

*

Mila se sentit vaciller sous le choc. La balle avait éraflé son bras ; cela aurait pu être pire. Son corps avait basculé de justesse, hors des clous de sa volonté. En automate bien rodé, l’arme biologique devançait les limites de son cerveau humain. Elle le poussait rarement dans de tels retranchements et ce déphasage se traduisait en zones de flous, pertes d’équilibre. Elle ne ressentait pas la douleur, mais le liquide poisseux qui cascadait le long de son membre montrait qu’elle ne tiendrait pas la cadence.

Elle s’autorisa à souffler une seconde ; une trop longue éternité face à un ennemi qui ne souffrait pas des mêmes restrictions. Muhammad était militaire de formation ; ses modifications corporelles, plus abouties. Il le savait et affichait sa supériorité sur son sourire crâneur. Le canon de son arme éclipsa l’éclat de l’émail.

Mila ferma les yeux. Elle n’avait plus le temps, plus la force d’esquiver à bout portant… Clic. La chambre était vide. D’un grognement rageur, Muhammad jeta le pistolet devenu inutile. Elle en avait fait de même un peu plus tôt, alors que toutes ses balles avaient ricoché dans l'air. Il lui restait une deuxième arme, plus petite, moins puissante, glissée à sa ceinture, mais son ennemi requérait une attention constante. Jamais elle ne parviendrait à le dégainer. Encore moins à viser un point faible. L’homme – qui n’en était plus vraiment un – se mouvait avec autant de facéties qu’un moustique.

Elle brandit plutôt son couteau de chasse et para l’assaut furieux. Muhammad l’attaquait avec une machette qui aurait suffi à découper des statues de pierre. Corps d’acier ou pas, Mila ne survivrait pas à un coup bien placé. Avec son cure-dent, elle se donnait l’impression d’une lutte vaine contre un monstre-titan.

À chaque parade, Mila encaissait à s’en démettre les os, s’affaissait comme l’arbrisseau récalcitrant qu’on échinait à tailler aux normes. À chaque frappe, le gouffre entre leurs expériences de combat se creusait. Quelle vanité l’avait saisie de croire sa vengeance accessible ! Au moins, laverait-elle son honneur en essayant.

Son oreille aiguisée entendait les bottes se presser devant les portes de leur ring. Pourquoi n’entraient-ils pas pour l’achever ? Dans un revers pour se protéger, une goutte de « sang » glissa sur sa joue.

C’est vrai, les normaux craignent le lévitorium.

Une flammèche d’espoir se raviva en elle. Son ennemi se tenait là ! Droit, fier, invincible. Elle n’aurait pas d’autre occasion d’en finir. Elle chargea. Lame tendue, crocs avides, le sang d’argent palpitait dans ses veines pour lui donner des ailes. Muhammad la vit venir, il érigea ses bras pour protéger sa tête ; Mila feinta et visa le ventre. Un coup de genou la cueillit.

L’enfoiré !

Était-il donc impossible de le surprendre ? La pensée de son échec l’effleura alors que ses pieds décollaient du sol. Muhammad la saisit au vol et la plaqua contre une colonne. Le choc du marbre électrisa son échine.

— J’ai rarement vu une fusion aussi parfaite avec le lévitorium. Il n’est pas trop tard, 208. Tu peux encore revenir. Nous fermerons les yeux sur ta complicité avec les terroristes.

Le fil de la machette en travers de la gorge, il n’était pas difficile de deviner l’alternative que lui offrirait un refus.

Pour la première fois depuis ses souvenirs confus du laboratoire, Mila ressentait la peur. Jusqu’alors, la rage avait éclipsé ce sentiment, alimenté son moteur et brûlé toute raison en son être. L’actrice aurait pu poursuivre sa vie en fugitive, cachée à la lumière des projecteurs du Givre d’Or. Mais elle ne regrettait pas.

Elle leva les yeux, toisa son bourreau. Elle tirerait sa révérence dans une dernière scène dramatique, drapée de son mépris inextinguible. Déçu, mais peu surpris, Muhammad recula la lame, prêt à trancher…

Le sol trembla. Toute l’île trembla, ébranlée par ce hoquet de géant. La secousse envoya valser l’intendant et sa machette, qui tinta comme un glas sur la dalle. Mila s’y cogna sans douceur. Vite ! Se relever, saisir l’arme, reprendre la lutte… Une deuxième secousse tua ses efforts dans l’œuf. L’île s’ébrouait avec la violence d’un destrier fou. Incapable de suivre les ruades, elle enroula le pilier de toutes ses forces et attendit que la tempête se calme.

Dans le tumulte, une pensée d’espoir la saisit néanmoins : la bombe avait explosé. Kosan avait réussi ? Elle voulait y croire. Et si ce coup d’éclat pouvait emporter Muhammad, alors elle se réjouirait de mourir.

Le plafond s’effondra en pluie de plâtre. Les blocs les plus imposants fendirent les dalles avec le fracas d’une presse cyclopéenne, les plus menus criblaient la salle comme de la mitraille.

Le chaos se calma. Des cris distants beuglaient à l’aide et la structure insulaire grinçait à l’agonie tel un oiseau blessé. Mila se risqua à relever la tête. Un opaque nuage de poussière avait colonisé l’atrium et la fit tousser. Ses muscles endoloris râlaient en écho des plaintes de l’île et un voile de débris glissa de son corps lorsqu’elle se redressa.

Son premier réflexe fut de chercher Muhammad, elle s’attendait à le voir profiter de sa faiblesse momentanée. Aucune ombre ne se jeta sur elle. Pire ; un gémissement pathétique attira son attention, là où le balcon s’était entièrement effondré.

Son ennemi gisait, aux trois quarts enseveli sous les décombres, sa figure noire poudrée d’un blanc-plâtre. Quelle pitié… Le plafond lui avait volé sa vengeance.

La vermine respirait encore, alors elle tira le pistolet de sa ceinture et le cibla. Elle s’avança en surplomb. Son poids sur les gravats arracha un souffle moribond à l’intendant du président. Elle savourerait bien sa victoire mesquine, mais l’agitation que percevait son ouïe surhumaine lui conseillait de se hâter. En la voyant, Muhammad voulut sans doute lâcher un ricanement ; il ne parvint qu’à tousser un filet argenté.

— Tu focalises toute ta rancœur sur moi, mais n’oublie pas que je n’ai pas inventé ces expériences sur le lévitorium. Les ordres m’ont envoyé les superviser, mais je n’étais qu’un maillon. Un maillon qui a lui-même fini cobaye.

La provocation sonnait faible dans son timbre éraillé, mais fit mouche. Mila pressa plus fort sur l’éboulis et empoigna sa toison crépue comme un fruit mûr à arracher.

— Qui !

L’enflure souriait, son impeccable rangée d’émail souillée de gris. Il se repaissait de sa détresse ou tentait de gagner du temps. Les aéronefs de l’armée devaient déjà se poser sur l’île pour nettoyer toute trace de dissidence.

Un nouveau tremblement, suivi d’un crissement métallique à percer les tympans, déséquilibra l’actrice. Elle allait devoir tirer sa révérence.

Adieu connard.

La balle se ficha sur son front. Son air imbécile, crispé d’hébétude, la convainquit de sa mort. Une mort trop rapide à son goût. Elle soupira. Elle s’en contenterait.

Au centre de la pièce, le sol s’était effondré et les rayons du jour s’infiltraient dans la faille. Un œil en bas l’informa que les étages inférieurs subsistaient péniblement sous les langues d’un incendie. Elle sauta sans hésiter et se retrouva dans les soubassements de l’île plus vite que si un ascenseur l’y avait conduit. La fumée écorcha ses poumons et irrita ses yeux. Les dégâts l’interpellaient ; elle n’aurait pas cru leur bombe artisanale si efficace. Les ondes de choc s’étaient trop bien propagées dans une structure friable, conçue pour être légère. Elle espérait tout de même n’avoir pas touché le réacteur. Si l’île s’effondrait sous le poids de leur hardiesse, la Surface le paierait chèrement.

On dirait qu’il manque un truc…

Elle scannait les environs pour repérer le chemin de l’aller, mais ce contact direct avec les nuages l’interpella.

Le tube ! Où est passé le tube ?

Son cœur se comprima, déserté par son sang. Kosan, Hélios… Si elle le pouvait, ses yeux verseraient une larme endeuillée, mais la fugitive devait se soucier de sa propre issue. Sur la corniche, Mila écarta les bras, les vents forts soulevèrent sa poitrine.

Elle bascula. Le vide était un ami de longue date. Le lévitorium s’agita dans ses veines, elle le sentit se rigidifier, contracter douloureusement ses muscles ; puis l’air freina la chute. Comme une feuille à l’automne, elle glissait dans les caprices des courants. Dos au sol, elle regardait l’ombre menaçante de Niakaruu s’éloigner. Les dirigeables voletaient sans faire attention à elle : les ordres d’évacuation avaient détourné leur mission.

Elle n’oubliait pas la sienne. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, alors Muhammad n’en était que l’amuse-gueule.

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