[A5] Scène 7 : Stanislas

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Stanislas

Ae 3894 – cal. XXVIII

Stanislas lutta longuement contre l’envie de prendre ses jambes à son coup. Entre le froid, la crainte d’être vu et le pressentiment de faire une terrible bêtise, il peinait à garder son calme, tandis qu’il suivait le manteau noir de l’agent avec qui il avait rendez-vous. D’après le message au papillon qu’il avait reçu la veille – et dont il avait été prié de se débarrasser sans laisser de trace – il devait suivre ce dernier pour une raison tenue secrète. L’agent l’avait attendu derrière son immeuble, comme prévu. Ils avaient ensuite pris la direction de la voie ferrée, qui passait juste derrière le quartier des homines et longeait la Butte. Là, ils avaient emprunté un passage dans un des piliers du pont, grimpé aux barreaux d’une interminable échelle et voilà qu’ils circulaient dans un tunnel sous les rails – du moins, d’après ce que Stanislas avait pu en repérer.

Malgré ses questions, l’homme n’avait pas voulu lui donner plus de précisions sur le but de ce rendez-vous. Cela le rendait malade. Il entendait son cœur cogner dans ses oreilles, si fort que le bruit de leurs pas résonnant dans la longue coursive ne lui parvenaient qu’à peine.

« Tu n’as rien à craindre, avait tenté de le rassurer l’agent. Il s’agit simplement de te faire une proposition, mais tu seras libre de la refuser. »

Il l’espérait. La dernière fois qu’il avait accepté une proposition, il l’avait presque immédiatement regretté.

Au bout d’un temps qui parut une éternité au jeune garçon, ils s’interrompirent devant une nouvelle échelle, celle-ci plus courte que la précédente, et qui permettait d’accéder à une grille dans le plafond. L’agent la leur fit emprunter. Ils se retrouvèrent sous une guérite giflée par le vent glacé devant laquelle passait le chemin de fer. Un train de fret était stationné un peu plus loin. Malgré le vent, l’agent s’élança dans cette direction, appelant Stanislas à le suivre. Heureusement, grandir en montagne l’avait habitué au vide, car il ne fallait pas avoir le vertige. Il ne risqua un œil qu’une seule fois en contrebas, sur sa gauche, où l’avenue d’Armorande qui commençait le quartier le plus misérable de Vambreuil, était indiscernable, noyée dans l’ombre et la neige.

Ils atteignirent la queue du train, où un conteneur attendait seul derrière une locomotive vide. L’agent vérifia les deux extrémités du quai puis toqua à l’arrière. Dix coups rapides, puis trois plus lents. Après une seconde, un rectangle se dessina dans la tôle, formant une ouverture dont Stanislas n’aurait pas soupçonné l’existence. L’agent le fit pénétrer à l’intérieur et referma derrière lui.

Éclairé par une lanterne de mine qui pendait du plafond, le conteneur avait été aménagé en bureau d’appoint. Là, deux hommes l’accueillirent, emmitouflés dans de lourds manteaux gris-brun.

« Tu es donc le jeune Stanislas, devina celui des deux assis derrière la table. Je t’en prie, approche. »

Il se leva et lui tendit la main. Stanislas la serra, selon ce que lui avait appris à faire sa mère. Sa poigne lui parut flasque dans celle de l’homine.

« Je suis l’agent Zygène, se présenta celui-ci en se rasseyant. Nous travaillons pour une section particulière de l’Intérieur. Pour des raisons de sécurité, je ne peux malheureusement pas t’en dire plus pour le moment. Nous voulions te rencontrer personnellement pour te parler d’une chose importante et te faire une proposition qui, nous l’espérons, pourra t’intéresser. Tu as une idée de ce que cela peut être ? »

L’autre homme poussa une chaise derrière Stanislas qui s’assit presque mécaniquement. Ses oreilles sifflaient, à présent. Ces gens qui prétendaient travailler pour l’Intérieur n’en avaient pas l’uniforme.

« C’est à cause de ce qui s’est passé à Siremsis ? gémit-il. Je vais être puni ?

— C’est en effet de cela dont il est question, confirma Zygène. Et non, nous n’allons pas te punir, rassure-toi. »

Il lui adressa un rictus plutôt amical, qui le rassura quelque peu, puis il poursuivit sur un ton plus bas. Gêné par le bruit blanc dans ses tympans, Stanislas dut redoubler d’effort pour l’entendre :

« L’endroit que tu as découvert à Siremsis suscite notre curiosité. Du fait de sa localisation dans le quartier des néantides, il s’agit d’un lieu auquel, en tant qu’homines, nous n’avons pas accès. D’après les informations que nous avons pu collecter depuis, il semblerait que ni l’Institut, ni l’Inkorporation, ne soient informés de son existence. Or, comme a dû te le faire comprendre l’agent Psi, il s’y passe des choses… disons, préoccupantes.

— À cause de l’eau spirituelle ? »

Zygène acquiesça :

« Il s’agit d’une ressource précieuse, pour les néantides, et qui se fait de plus en plus rare. Nous manquons d’informations sur l’usage qu’en fait ce Club des Abysses. Je veux dire : en dehors de celles que tu nous as donné la dernière fois. Le peu que nous en avons déduit ne nous plaît guère.

— Je suis désolé.

— De quoi donc ? Tu n’es pas fautif ! Au contraire, nous sommes très contents que tu nous aies donné ces informations. Sans cela, nous n’aurions jamais découvert l’existence de ce Club, ni ses activités. D’ailleurs, c’est pour cela que nous faisons de nouveau appel à toi aujourd’hui. »

Il ouvrit un porte-document devant lui et en sortit deux portraits accompagnés de fiches et d’un plan de ce qui devait être l’envers de Siremsis. Il les poussa vers Stanislas qui se pencha timidement pour les observer. Ce dernier déglutit en reconnaissant Erika sur l’un des portraits.

« C’est elle, la jeune fille qui t’a introduit, là-bas, n’est-ce pas ? l’interrogea Zygène en désignant le portrait de la jeune Corporatiste. Nous souhaiterions que tu retournes au Club des Abysses et que tu reprennes contact avec elle. Si tu l’acceptes, personne ne devra savoir que tu viens de notre part.

— Pourquoi dois-je retourner là-bas ?

— Parce que nous avons besoin de plus d’informations pour comprendre ce qu’ils font. Tout ce que tu auras à faire, c’est t’y rendre sur un prétexte quelconque : revoir Erika, ou bien pour récupérer de l’eau, et te comporter comme si de rien n’était. Ensuite, il te suffira de tendre l’oreille et de saisir tous les noms de personnes ou de lieux que tu pourras entendre. »

Il poussa vers lui le deuxième portrait. Celui d’un homme plutôt jeune dont les sourcils faisaient des angles sévères au-dessus de ses yeux étroits et dédaigneux. Sa mâchoire carrée donnait un pli tout aussi sévère à ses lèvres, à moins que ce ne fut là encore du dédain.

« Maximilien Welock, le présenta Zygène. Le frère aîné d’Erika. D’après ce que tu nous as rapporté la dernière fois, c’est lui qui dirige le Club. Tu nous confirmes cela ?

— C’est ce qu’Erika m’a dit, oui.

— Tu devras t’en assurer. Si Welock travaille pour quelqu’un au-dessus de lui, il est également important pour nous de le savoir, tu comprends ? Tu l’as déjà vu, lors de ta précédente visite ?

— Non, Erika avait peur qu’il me voie. Elle m’a fait sortir de sa maison avant qu’il arrive. »

Zygène pinça les lèvres. Cette information ne paraissait pas à son goût.

« Dans ce cas, il faudra éviter de te faire repérer de lui. Welock a la réputation d’être quelqu’un de… caractériel. Si Erika craint qu’il ne s’aperçoive de ta présence, alors il nous faut le craindre aussi.

— Mais… si Erika ou quelqu’un d’autre comprend que je fais ça pour vous ? s’inquiéta Stanislas. Et s’ils ne me laissent pas rentrer ? Et puis, je n’ai pas de moyen de contacter Erika, je... »

L’agent tira de son porte-document un nouvel objet : un petit carton bleu décoré d’arabesques dorées. Le pass que lui avait confisqué l’agent Psi.

« Tu as dit qu’il fallait ce carton pour être admis dans l’enceinte du Club, c’est bien cela ? Dans ce cas, nous te le remettrons. Pour le reste, il te suffira d’entrer comme la dernière fois et de faire vraiment comme si de rien n’était. Il ne faudra pas poser trop de questions, ni prendre de notes. Simplement retenir tous les détails qui te paraîtront pertinents et nous les rapporter quand tu sortiras. Si tu te montres prudent et que tu suis bien ces instructions, tout devrait se passer sans accroc. Je serai posté avec plusieurs collègues à proximité de l’endroit par où tu dis être passé pour rejoindre le quartier des néantides. S’il y a un problème, nous pourrons intervenir rapidement pour t’extraire de là. Nous avons l’habitude de faire cela, tu pourras compter sur nous.

— Pourquoi ne pas y aller vous-même, alors ? »

Stanislas se mordit la lèvre. Il craignait que sa question n’ait vexé l’agent. Ce dernier lui répondit avec une patience égale :

« Étant donné que tu connais Erika Welock et qu’elle t’a accordé sa confiance une première fois, nous pensons qu’il est plus sûr que tu y retournes pour nous. Et puis, nous ne sommes pas des néantides, ajouta-t-il en désignant ses yeux foncés.

— Je n’en suis pas un non plus, s’empressa de rétorquer Stanislas.

— Certes, mais cela ne t’a pas empêché d’y être admis une première fois et de recevoir le droit d’y retourner. Cela légitime ta présence sur place. Erika sait-elle que tu es un hybride ?

— Oui, mais elle ne sait pas vraiment ce que c’est. Elle n’en a jamais vu d’autre, avant moi.

— Voilà qui est également profitable. Ton espèce est au carrefour entre les deux législations, celles des homines et des néantides. Aucune loi ne t’interdit de mettre les pieds dans des lieux réservés aux néantides, comme l’envers de Siremsis. Ce flou juridique joue en notre faveur. »

Stanislas hocha la tête. Il ne comprenait pas tout et parvenait difficilement à déduire en quoi cela pouvait être un avantage. Sa mère lui avait pourtant expliqué que les hybrides étaient davantage considérés comme des homines que comme des néantides.

« Ma mère, se rappela-t-il soudain. Est-ce qu’elle doit savoir pour…

— Surtout pas, répondit Zygène. Personne, que ce soit au Club des Abysses , ici ou ailleurs, ne doit savoir que nous t’avons fait cette proposition, peu importe que tu l’acceptes ou non. Pour ta mère, tu n’as pas à t’inquiéter : Aliane d’Overcour est suivie de près par notre service depuis longtemps. Nous veillerons à t’offrir des opportunités de te rendre à Siremsis sans qu’elle le sache. »

Stanislas hocha brièvement la tête en signe d’assentiment. Il imaginait mal sa mère accepter qu’il se lançât dans pareille aventure. Puis l’image d’Hortense alitée, emmitouflée et tremblante s’imposa brièvement à lui. La reconnaissance dans ses yeux, dans ses mains, dans ses mots quand elle lui avait dit « merci ».

« Vous avez dit que je pouvais utiliser l’eau comme prétexte pour y retourner, releva-t-il. Si Erika me donne encore de l’eau… Est-ce que j’aurais le droit de la garder ? »

Zygène marqua un silence circonspect. La question le mettait visiblement mal à l’aise. Il échangea un bref coup d’œil avec son collègue, debout près de lui., puis en revint à Stanislas :

« Tu sais que c’est délicat. Si tu prends de cette eau avec toi, tu contribues au trafic et ce n’est pas une bonne chose.

— Je sais, mais… c’est compliqué. J’en ai vraiment besoin pour aider quelqu’un.

— Un ou une néantide ? De qui s’agit-il ? Sait-il d’où vient l’eau ?

— Non non. »

L’agent parut attendre une réponse plus développée. Stanislas sentit son Sens se figer en lui. Le sifflement, qui s’était passablement atténué, reprit plus fort, lui sciait le crâne.

« Écoute, Stanislas, reprit Zygène. Si tu donnes cette eau à quelqu’un, nous avons besoin de connaître son identité pour cartographier l’intégralité de ce réseau. C’est primordial.

— Je… La personne m’a interdit de le dire. Mais elle ne sait vraiment rien du Club ! Elle n’a rien à voir avec...

— Nous avons fait appel à toi pour obtenir des informations sur les agissements du Club. Si tu refuses de nous communiquer le nom de cette personne, nous en déduirons que tu es complice et nous ne pourrons pas te faire confiance.

— L’agent Psi sait de qui il s’agit, débita-t-il tout d’un coup. C’est pour ça qu’elle m’a laissé garder l’eau, la dernière fois. Elle sait que ça doit rester secret. Je… Je suis désolé. »

Les deux homines se concertèrent de nouveau du regard mais ne le questionnèrent pas davantage. Apparemment, la mention de Psi avait fait son effet.

« Soit. Nous en avons terminé. Notre collègue, dehors, va te raccompagner chez toi. Ensuite, tu attendras nos instructions. Nous te laissons réfléchir à notre proposition jusque-là. Dès que l’emploi du temps de la Marquise nous le permettra, tu seras prévenu et il faudra nous dire si la mission t’intéresse. Si oui, nous t’escorterons jusqu’à Siremsis pour la première infiltration. Quelle que soit ta réponse, il ne faudra parler de tout cela à personne. Tout est clair ? Pas de question ? »

Stanislas fit non de la tête. Une tête comme un chaudron sur lequel on aurait cogné pendant des heures. L’agent rangea ses documents et reprit le petit carton bleu, préférant le garder tant que le garçon n’aurait pas rendu sa décision. Près de lui, son second ne bougeait pas. Stanislas non plus. Vissé à sa chaise, il peinait à cerner les implications de cette rencontre et ce qui s’ensuivrait. Hormis une chose : il pourrait peut-être encore aider sa sœur. Mais à quel prix ? Comme il restait parfaitement immobile, Zygène le considéra un instant et lui adressa un mince sourire :

« Je devine qu’il peut être difficile pour un garçon de ton âge de prendre une telle décision, mais tu dois nous faire confiance. Si tu acceptes de nous aider, nous veillerons à ta sécurité et à ce que ta famille n’en subisse pas les conséquences. Mon supérieur, le maréchal Grumberg, était très proche de ton grand-père, Lazare.

— Oui je sais.

— Nous avons eu son aval pour te faire cette proposition. Il pense que tu pourrais avoir un avenir parmi nous. Vois cette mission comme un essai. Si cela fonctionne et si tu le souhaites, nous pourrons te proposer un emploi et une couverture. Songe également qu’en travaillant pour nous, tu rends directement service à la Société qui pourra davantage faire preuve de clémence vis-à-vis de ta famille. Votre situation est plutôt compliquée, ici, n’est-ce pas ? »

Stanislas hocha faiblement la tête. Si par « situation compliquée » il sous-entendait leur garde-manger vide, les menaces de Lorène Lenoir et l’incertitude quant au fait de recouvrir le droit de quitter le Réseau un jour, alors oui, c’était on ne peut plus compliqué.

En sortant du container, Stanislas sentit instantanément le froid le cueillir. La température du petit local n’était pourtant pas très élevée, mais il avait tant sué d’angoisse que tous les pores de sa peau se trouvaient désormais à la merci du vent gelé malgré son manteau et ses vêtements chauds. Son escorte le reconduisit vers la guérite et il le suivit docilement, avec une démarche de pantin, jusqu’à ce qu’ils retrouvent la grille dans le sol et l’ombre du passage souterrain. Terminé.

C’était terminé. On ne l’avait pas emmené, il n’avait pas trahi sa famille – du moins l’espérait-il. Rien de tout cela. Pourtant, une angoisse sourde restait tapie en lui. La certitude que tout ne faisait, en réalité, que commencer.

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