[A5] Scène 2 : Aliane
Aliane, Alvare
Ae 3894 – cal. XXVII
Certains jours, Aliane avait l'impression qu'elle n'était pas maîtresse en sa demeure. L’impression, ou plutôt la certitude, que quiconque pouvait entrer et sortir de son appartement sous le seul prétexte d'être de sa connaissance. Et ses enfants de geindre quand elle leur ordonnait de porter leurs lentilles à domicile – même Hortense, que l'on pourrait venir chercher au fond de son lit. Elle n'osait même plus se jurer qu'un jour, enfin, elle trouverait la paix et l'intimité dans son foyer, tant la chose semblait compromise.
« Heureusement que tu ne passes que maintenant. » glissa-t-elle à son frère adoptif après avoir fermé derrière lui. « Et surtout, heureusement que tu préviens quand tu as l’intention de passer.
— Navré, je reviens juste de la gare. Figure-toi que les cheminots ont encore refusé nos propositions pour mettre fin à la grève. Une erreur de stratégie, sans doute : Hibenquicks était trop frileux pour sortir affronter leur courroux et les soixante-dix centimètres de neige qui en sont la cause, alors il envoie son sénéchal au front. J’ai pensé qu’après avoir vainement tenté de résoudre une tâche qui n'est pas censée m'incomber, je passerais par ici. Ce n’est pas plus mal que Cornelia ait eu l’idée avant moi : au moins, tu es habillée.
— C’est toi qui lui a suggéré de venir ici, n’est-ce pas ?
— Il fallait bien que l’une de vous deux fasse le premier pas puisque tu refuses de quitter tes barricades, toi aussi ! » Il haussa les épaules et ôta son chapeau. « Alors ? Que t’a-t-elle proposé ?
— De m’insulter l’air de rien et de faire de moi son ouvrière. Les temps sont durs, pour elle aussi. Elle manque de bras, apparemment.
— Intéressant ! Et tu as accepté ? »
Aliane se planta au milieu du petit vestibule, sidérée :
« Bien sûr que non ! Avec ce qui se trame dans sa boutique, tu crois vraiment que c’est une bonne idée ?
— Il ne se trame rien du tout, enfin ! Pense que tu aurais un travail décent, un toit sur la tête et à manger tous les soirs ! Ici et avec la fraude de contrat que tu as signée, tu n’es à l’abri de rien !
— Tu me crois à l’abri, là-bas ? Ici, dans cet appartement supposément privé, je n’ai déjà pas la paix. Alors imagine dans un immeuble collectif où tout le monde vit chez tout le monde !
— Ce n’est pas comme ça que marche un phalanstère, Aliane, je t’assure.
— Ils vivent tous parqués dans le même enclos ! Dans ma situation, je ne peux pas vivre comme ça, entourée de tous ces gens, et risquer qu’ils se mêlent de tout. Et puis... »
Elle baissa le ton avant d’ajouter :
« Et si l’Érinye se cachait vraiment là-bas ?
— Non, ça, ce sont les lubies d’un buveur d’absinthe dégénéré ! répliqua Alvare. Par contre, Grumberg m’a transmis des renseignements plus fiables au sujet de notre ami le professeur, si ça t’intéresse. »
Aliane hésita. Elle croyait avoir assez entendu parler d’Aristide Withingus pour le restant de ses jours, mais elle poussa tout de même Alvare dans sa chambre, à l’abri des oreilles indiscrètes de Stanislas. Là, elle l’enjoignit à parler bas pour ne pas être entendu d’Hortense, qui veillait de l’autre côté de la cloison.
Alvare ne lui apprit rien de plus que ce que lui avait raconté Cornelia quelques minutes auparavant, si ce n’était qu’il y avait des corrélations à établir : si l’Intérieur n’avait rien trouvé entre Wolke et Withingus, il était avéré que l’Érinye avait bien causé la perte de Rosemonde Wespiser, amie d’enfance de Cornelia. Selon les sources de Grumberg, elle lui avait fait subir un long calvaire à l’issue funeste et dont personne n’avait su déterminer les motivations sinon la rancune. La rancune de quoi, étant donné qu’Anastasia Wolke était supposée vivre à l’écart des autres néantides ? Un soupçon qui impliquait Aristide effleura l’esprit d’Aliane mais elle le garda pour elle dans un premier temps. Son intuition redoubla en s’entendant confirmer que l’Érinye s’était évadée avant même que l’on ait pu la confronter à son crime et, pire, l’empêcher de neutraliser sa propre mère, la matriarche Tisiphonia Wolke. La suite, ils la connaissaient : l’affaire était tombée dans l’oreille de Lazare qui avait fait publier un avis de recherche sans consulter personne.
« Et dans le temps où l’avis de recherche était encore d’actualité, personne n’a pu l’attraper ? s’enquit Aliane.
— Négatif. Comme l’a expliqué le professeur Withingus, la décision de papa posait problème au Grand Conseil qui craignait que cela ne donnât le droit de faire Absorber le Sens de Wolke. Même le Grand Inkorporatiste de l’époque a fait barrage, c’est dire ! Il aurait invalidé toutes les opérations de recherche que son homologue homine projetait de faire. Kergalev a fini par mettre un point final à cette histoire il y a quatre ou cinq cycles seulement, en retirant le mandat en échange d’une contrepartie.
— Une contrepartie ? Laquelle ?
— Que l’Inkorp se penche un peu plus sérieusement sur la question de l’immortalité. Ça doit le travailler depuis que la corsaire Cygale lui a rappelé la fragilité de son existence. Bref, voilà vingt-cinq cycles qu’il n’y a plus personne à l’Institut pour appliquer la Punition, Tisiphonia ayant été la dernière détentrice de ce pouvoir avant sa fugitive de fille. Quant à l’immortalité, ma foi, nous l’attendons toujours. »
Appuyée contre le panneau de son lit, Aliane méditait l’information. Vingt-cinq cycles et personne ne savait pourquoi Anastasia avait torturé Rosemonde et comment elle avait pu s’en tirer. Vingt-cinq cycles évanouie dans la nature, et personne n’avait dit l’avoir approchée, de loin ou de près. Du moins officiellement.
« Je peux te faire une confidence ? demanda-t-elle soudain. Quelque chose qu’il ne faudra répéter à absolument personne ?
— Tu peux compter sur ma discrétion.
— C’est Withingus lui-même qui a libéré l’Érinye. Il l’a retrouvée par la suite, alors qu’elle était en cavale, et l’a de nouveau laissée filer. »
Alvare explosa. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Aristide Withingus écopa à son insu d’une trentaine de noms d’entomes accolés d’épithètes savoureuses. Des insultes qu’Hortense, de l’autre côté du mur, aurait certainement approuvé mais qu’Aliane préféra faire taire.
« Tu dois à tout prix garder cela pour toi, répéta-t-elle après avoir barré le flot d’injures de sa main. Nous avons convenu que je garderai le secret s’il s’engageait en retour à garder les miens coûte que coûte. Si je tombe, il tombera aussi.
— Brillant, grommela Alvare entre les doigts de sa sœur. Et si c’est lui qui tombe, il nous entraînera dans sa chute. Vraiment brillant.
— C’était la meilleure garantie que je puisse obtenir de lui en échange de son silence, se défendit la Chronologue. Et puis, du moment que nous nous taisons sur cette histoire, je doute qu’il nous dénonce. Il m’a répété qu’il se souciait du bien-être de mes enfants et je pense que... »
Je pense qu’il ne s’intéresse pas à moi.
Sauf qu’elle n’en était pas absolument certaine, tout comme le fait qu’il se souciât vraiment du bonheur de sa famille. Les seules motivations qu’elle lui connaissait, hormis des opinions politiques aussi confuses qu’arrosées, c’était la mission que lui avait confié son groupe de recherche sur la Dégénérescence de l’Espace et, surtout, son souhait plus surréaliste que dangereux de retrouver Anastasia pour la faire réhabiliter. Withingus avait beau le nier, quelque chose dans ce motif-là laissait deviner de vieilles braises prétendument éteintes. Aliane aurait dû se réjouir de ne pas se coltiner un énième prétendant. Le savoir épris d’une sociopathe en fuite ne la soulageait pas autant qu’elle l’aurait voulu.
« Tu devais régler tes dettes envers lui, durant ce séjour, chuchota Alvare avec agressivité. Pas en créer de nouvelles ! Tu te souviens ? Mais non, il a fallu que dame Marquise monte sur ses grands capricornes et joue les enquêtrices en pariant ses secrets contre ceux d’un Grand Conseiller ! Tu fais ce que tu veux sur l’oreiller avec lui, mais je doute qu’un homme de son envergure se laisse tenir de la sorte !
— Je n’ai jamais partagé son lit ! » révéla Aliane dans un murmure – Hortense deviendrait folle si elle savait ce qui aurait dû se passer. « Et puis c’est Lorène qui a tout balancé. Elle était au courant pour lui, comme elle l’a été pour les enfants et moi. Je ne sais pas qui lui donne ces informations mais, au moins, Withingus devrait prendre la menace au sérieux, lui. Il m’a promis qu’il nous aiderait à nous débarrasser d’elle. »
Il l’avait peut-être même déjà fait. Il en faudrait plus, cependant, pour calmer la colère d’Alvare, qui venait en prime d’apprendre que ses plans minables avaient finalement échoué : il ne s’était rien passé, en la Versatile. Et il ne se passerait rien, voulait croire Aliane.
« Ne viens pas t’étonner si le Grand Conseil ou l’Inkorporation nous tombent dessus ! menaça son frère. Je n’irai pas en prison par ta faute, peu importe ce que mon père aurait attendu de moi pour ta protection ! Encore une fois, je n’ai jamais signé pour ce merdier et je le répéterai haut et fort si ça finit par se retourner contre moi !
— S’il nous trahit, j’ai peut-être un recours, temporisa Aliane d’une voix vacillante. Cornelia m’a parlé de l’histoire de Rosemonde, tout à l’heure, avant ton arrivée. Elle se méfie d’Aristide : elle pense qu’il a une part de responsabilité dans ce qui est arrivé à son amie. Au vu de son lien avec l’Érinye, ce pourrait être vrai. Et si c’est vraiment le cas… Si l’on parvient à le prouver...
— Elle craint aussi qu’il n’essaie de faire fermer le Vivarium. Elle te l’a dit ? »
Aliane opina doucement, de moins en moins certaine de ses options. La situation de la Corporatiste était presque aussi préoccupante que la sienne. Si Aristide et Cornelia avaient bien eu un différend par le passé, il fallait espérer que cela ne se retournât pas contre sa famille, pour une raison ou une autre. Surtout si ce différend devait impliquer le Grand Inkorporatiste Winkler. Cornelia était certes encore fâchée avec lui, mais Withingus ?
« Si tu veux un bon conseil, l’avertit Alvare avant de sortir. Soigne tes alliances. Peu importe ce que Withingus te demande, une sortie, une partie de jambe en l’air ou que sais-je, je t’en prie : accepte et ne joue pas avec le feu. Quant à Cornelia… l’offre qu’elle t’a faite me paraît plus que raisonnable, et je ne parle pas juste d’avoir sa confiance. Ta situation commence à faire jaser, à l’Hôtel de ville. Je fais tout mon possible pour te couvrir, j’aimerais que tu prennes cela en considération et que tu fasses les bons choix, pour une fois. »
Il coiffa son chapeau melon et quitta l’appartement comme il y était entré. Comme un huissier venu annoncer la sentence avant la saisie. Une autre manœuvre de Hibenquicks pour l’intimider, peut-être ? Le bourgmestre devait être attentif à ce qu’elle respectât les termes du jugement prononcé entre eux. Pour un perdant, ce salaud s’en tirait bien. Bien mieux qu’elle. Tremblante, Aliane intercepta le regard inquisiteur de son reflet lorsqu’elle se tourna vers le petit miroir mural de sa chambre. Sa mère avait prétendu connaître son avenir. Plus que jamais, elle aurait aimé pouvoir en faire autant.

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