[A5] Scène 6 : Aliane
Aliane, Alvare, Lorène Lenoir
Ae 3894 – cal. XXVIII
Aristide Withingus se tenait au bout du quai. Il les regardait grimper dans le train qui devait les ramener dans le Réseau. Sans Lenoir. Sans lui. Tout en prenant place à bord, Aliane n’avait pas perdu du regard cette ombre en costume trois pièces et haut-de-forme qui se détachait au loin, dans la lumière mourante du jour. Le même sentiment que la nuit précédente l’avait rattrapée. Un inconfortable sentiment d’ingratitude. Il leur avait sauvé la vie. Deux fois. Ils l’avaient invité à séjourner. Deux jours. Et voilà qu’ils repartaient sans lui. Sans même un « merci ». Et c’était lui qui s’en était voulu. Il les avait regardé partir sans rien dire. Quand le train avait démarré, Aliane l’avait vu les saluer de loin, son chapeau à la main. Puis il l’avait abaissé d’un coup et son ombre s’était évanouie. Comme si son chapeau l’avait avalé.
« Je n’allais pas vous laisser dans cet état en sachant que c’était de ma faute. »
Ce n’était pas de sa faute à lui si elle avait fait une crise. C’était sa mère, le problème, mais elle ne pouvait pas lui dire. Maryjane Wickley avait commis un crime secret, un acte dont Aliane elle-même ignorait la nature. Elle avait été frappée par la Punition et enfermée dans une cave jusqu’à… Elle avait commis un crime. Et elle l’avait payé de son bonheur et de sa vie. Un homme qui travaillait pour l’Institut pouvait-il comprendre cela ? Veiller sur la fille d’une Chronologue qui avait peut-être agi contre les intérêts de la Société ? Contre les autres néantides ? Aliane s’était parfois demandé si sa mère avait été Chronarchiste. Elle savait que son père ne l’était pas – les quelques rares souvenirs qu’elle avait gardés de lui en attestaient – mais comment savoir pour sa mère ? Comment l’expliquer à Aristide ? Elle ignorait seulement si elle pouvait lui faire confiance. Certes, il n’espérait peut-être rien de licencieux venant d’elle, mais il pouvait y avoir autre chose. Son Sens. Sa liberté. Redorer son image auprès de ses pairs en leur livrant celle qui aurait failli leur échapper. On l’adulerait. Le professeur Withingus accomplit un nouveau tour de maître, titreraient les journaux. Livrer la dernière Chronologue, celle dont le secret avait été impénétrable et dont la seule existence suffisait à nuire à la Société.
L’œil noir du Destin…
Le cliquetis de la serrure sortit Aliane de ses songes. Elle cligna plusieurs fois, comme si la neige agglomérée contre les fenêtres lui avait gelé les yeux. Le souvenir de son dernier départ de La Maldavera tournait dans sa tête comme on laisserait tourner un disque sans l’écouter. Son cerveau s’évertuait à jeter le peu d’énergie qu’elle avait en réserve pour alimenter cette fatigante petite musique. Elle tenta de se redresser un peu malgré la langueur qui grippait ses membres. Elle n’avait rien mangé depuis trois jours.
En entrant, Alvare livra le passage à Lorène Lenoir. Celle-ci prit place sur le siège à côté d’Aliane qui ne daigna même pas la regarder. Toutes deux gardèrent le silence. Alvare l’avait prévenue : ils avaient prié Withingus de relâcher l’imprésario. Il fallait régulariser la situation du Brigadier et de ses employés au plus vite. Dire qu’ils s’en étaient crus débarrassés... Aliane repensa néanmoins à l’offre de Cornelia Wereck et sa langueur redoubla.
« Dame Lenoir, commença Alvare après s’être assis à son bureau. Je ne vais pas passer par quatre chemins : nous envisageons de rompre le contrat d’Aliane. Sa situation n’est pas tenable, pas plus que la vôtre. Le théâtre est fermé depuis plusieurs saisons et, vu la situation dans laquelle se trouve la station-ville, je doute que nous puissions le rouvrir de sitôt. Nous avons constaté que la toiture s’était effondrée à l’endroit où vous l’aviez déjà faite refermer…
— Oui, oui, je sais dans quel état est le théâtre, rétorqua Lenoir avec un ton étrangement las. On peut s’adapter.
— Tout le monde ne tolère pas de vivre et de travailler dans vos conditions, rétorqua Alvare. D’autant qu’il ne s’agit pas que de cette partie de la toiture : c’est tout le théâtre qui menace de s’écrouler. Si cela arrive pendant une représentation, vous n’aurez pas que des accidents de travail sur la conscience. On ne peut pas accepter cela de la part d’un établissement accueillant du public, si louche soit-il. Vous comprenez ? »
Lenoir émit un soupir. Aliane réalisa bien vite qu’elle ricanait.
« Je vois. Vous escomptiez vraiment me mettre à la porte. Je peux renoncer au Brigadier, ce n’est pas un problème. Mais aux dernières nouvelles, votre sœur tient encore sur ses deux jambes. Je n’ai pas besoin d’une salle attitrée pour la faire chanter.
— Tenir sur ses jambes, c’est un bien grand mot ! riposta le sénéchal. Le bulletin d’approvisionnement d’Aliane pour la tierce prochaine est réduite à peau de chagrin, et elle a deux bouches à nourrir ! Tenez, vous n’avez qu’à voir le vôtre, ça vous donnera une idée. »
Il s’empara d’un papier cartonné sur son bureau et le tendit à Lenoir. Quand elle l’ouvrit, Aliane ne discerna qu’une seule ligne : « pain : 1 ». Elle se sentit presque heureuse d’en avoir trois sur la sienne.
« À ce rythme, je ne vous garantis pas que vous en mènerez large bien longtemps, l’avertit Alvare en parcourant les autres papiers devant lui. Certes, il y a le théâtre : avec le peu d’activité qu’il génère ces temps-ci et les résultats mitigés des saisons précédentes, vous risquez la mise en demeure pour le cycle prochain et, à terme, le retrait de votre titre de travail et de vos droits d’exploitation sur le Brigadier. Pour ce qui est de votre maison…
— Elle n’est pas à moi, donc j’imagine que c’est déjà tout vu. »
Aliane dut faire un effort de concentration supplémentaire pour assimiler ce que son imprésario venait de dire : elle squattait illégalement son logement ? Voilà qui expliquait son délabrement. Alvare réprima un rictus méprisant :
« Elle n’est pas à vous, je confirme. Ni à personne : il s’agit d’un bien en indivision. Du fait de la trêve hiémale, vous disposez toutefois d’un sursis, comme les deux tiers des habitants de Vambreuil. Mais, si par hasard, la belle saison revenait demain, attendez-vous à ce que ça change du tout au tout. Hibenquicks attend la première éclaircie pour faire son grand ménage de Ver.
— J’ai cru comprendre que la station-ville s’était abaissée à embaucher ce nigaud de Cosmologue pour régler le problème, répartit Lenoir. J’ai sincèrement hâte de voir comment il compte s’y prendre.
— Moi, je suis curieuse de savoir comment vous pouvez encore être dehors après ce que vous avez fait à mon fils. »
La fémine se retourna vers Aliane qui n’osait toujours pas lui rendre son regard. Après la demande de libération imposée au professeur, la mère de famille avait cru pouvoir compter sur l’Intérieur pour faire son travail. Elle avait naïvement omis que les officiers du maréchal Grumberg ne comptaient pas la soutenir.
« La colonelle Fourmi est loin d’être sotte, contrairement à vous, rétorqua Lenoir. Elle sait que je n’avais pas l’intention de kidnapper le gamin mais bien de vous le ramener. Pour le reste, c’est lui qui s’est attiré des ennuis tout seul en sautant du train à Siremsis. Les soldats qui ont retrouvé sa trace n’ont pas eu besoin de mon témoignage pour savoir qu’il n’aurait pas dû faire ça.
— Pourquoi me le ramener alors que vous aviez interdit leur venue, à lui et Hortense ?
— J’ai été prise de remords. Ça arrive, vous voyez. Je ne suis pas si cruelle que vous le pensez.
— Dans ce cas, je compte sur vos remords pour rompre ce contrat, qu’on en termine avec cette histoire. »
Disant cela, Alvare tendit vers elle le contrat d’Aliane. Lenoir ne s’en saisit pas et ricana de nouveau :
« Je suis presque étonnée de le voir en si bon état. C’est qu’on est professionnel, chez les Overcour !
— Ça suffit. Rompez ce contrat, que je n’ai pas à le faire moi-même.
— Vous n’allez pas le faire et moi non plus. J’ai besoin d’Aliane pour travailler et elle a besoin de moi pour faire ce que le tribunal lui demande. Sans compter que...
— Vous n’êtes pas la seule employeuse de cette station-ville ! s’emporta Alvare. Aliane a reçu une proposition pour travailler au Vivarium. Dame Wereck a même suggéré de mettre son auditorium à sa disposition si l’envie de chanter lui prenait. N’est-ce pas, c’est ce qu’elle a dit ? »
Aliane ne répondit rien, tétanisée. Lenoir parut deviner sa réticence et rit de plus belle :
« Elle a l’air ravie de cette offre, dites-moi ! En même temps, je la comprends : Cornelia n’est pas réputée pour faire dans la dentelle avec ses ouvriers.
— Ce ne sera que temporaire, grommela le sénéchal. Dès que j’en aurais la possibilité, je demanderai ma mutation et nous quitterons cette station-ville maudite.
— Oh, vous voulez déjà partir ? Pourquoi donc ? Vous êtes très utile, ici ! Et puis, qui vous dit qu’une âme charitable voudra bien de la Marquise et de sa réputation sordide ? Et qui vous dit qu’une autre administration voudra de vous ? Vous vous croyez en odeur de sainteté, au sein de la Société ? Vous le petit-fils de l’Affranchisseur, dont toute la noblesse a condamné l’œuvre ? Vous le fils d’un Cadiste ? »
Alvare se leva brusquement.
« Mon père n’était pas... »
On frappa à la porte. Tous les trois restèrent interdits. Le sénéchal attendit que les coups se répètent, après un court silence, pour se diriger vers l’entrée.
« Au moins, vous savez ce que ça fait, murmura Lenoir, comme pour elle-même. Être banni au nom de convictions qui ne sont pas les vôtres. »
Aliane sourcilla. Son frère n’avait pas relevé, se contentant d’entrouvrir la porte pour s’enquérir de la demande.
Cadisme.
Ce nom-là lui était pourtant familier.
« J’ai un imprévu, prévint Alvare depuis le seuil. À mon retour, je veux que cette histoire de contrat soit réglée. » Et les deux femmes se trouvèrent seules.
Un temps, on entendit la neige tomber.
« Pourquoi traiter Lazare de Cadiste ? murmura soudain Aliane.
— Pourquoi pas, répliqua Lenoir sur un ton égal.
— Vous savez bien. C’est lui qui les a fait arrêter. Il ne peut pas en être.
— J’ai vu beaucoup de flics faire mine de pincer des voyous et s’acoquiner avec eux dans le dos de la Justice.
— Comme Fourmi et vous ? »
Sa maître-chanteuse se retourna à nouveau vers elle. Aliane fixa obstinément le bout de ses bottines humides et froides. Envisager de lever le nez vers cette femme lui donnait la nausée, tant elle l’exécrait.
« Puisqu’on parle d’alliances douteuses, vous comptiez me prévenir quand de vos manigances avec Withingus ? s’entendit-elle reprocher.
— Vous auriez fini par le découvrir, de toute façon.
— Peu importe. Je vous ai demandé plusieurs fois si vous étiez en contact avec lui. À chaque fois, vous m’avez répondu par la négative. Je n’aime pas qu’on se moque de moi.
— Qu’est-ce qu’il vous a fait, au juste, pour que vous le redoutiez autant ? »
Un bref silence. Aliane coula enfin un œil vers Lenoir. Son imprésario avait les traits marqués. Il lui semblait même que quelques cheveux blancs s’étaient frayés un chemin dans sa chevelure rousse. Ou peut-être avaient-ils toujours été là ?
« C’est un emmerdeur, lâcha-t-elle. Il me gêne.
— Il vous gêne pour quoi ?
— Pour faire mon travail. Et le vôtre. D’ailleurs, je vous rappelle qu’il ne suffira pas de rompre votre contrat avec moi pour avoir la paix, Aliane. Je n’ai pas oublié ce que vous êtes. La présence de cet abruti ne change rien à notre arrangement. Vous ne voulez pas que nous en venions à de telles extrémités, n’est-ce pas ? »
Aliane ne répondit rien. Comment oublier ? Elle avait même été surprise de ne pas se l’entendre rappeler plus tôt. Certes, Lenoir n’utiliserait sûrement la dénonciation qu’en dernier recours. Ou bien cet argument-là ne valait-il pas grand-chose, en fin de compte ? Il lui semblait pourtant infiniment plus simple de prouver son appartenance à la Chronologie que de prouver la soi-disant sympathie de Lazare pour le Cadisme.
À moins qu’on le soupçonne d’avoir pris sous son aile une Chronologue.
Ce n’était pas impossible. Le Cadisme était un idéologie proche de la Chronarchie qui s’était développée après elle, sous la Société. Une idéologie reposant sur l’éventualité de la Chute. Aliane n’avait jamais entendu dire qu’on eût pu soupçonner Lazare de faire partie des Cercles cadistes, qu’il avait fait démanteler et condamné à l’ostracisme. Lenoir l’avait peut-être déduit de son adoption. On lui avait pourtant toujours assuré que l’ancien Imperator l’avait adoptée par commodité : pour éviter à d’autres de le faire ; parce que la faire passer pour une fémine la placerait au-dessus de tous soupçons. Parce qu’il y avait des coïncidences pour jouer en sa faveur – sa date de naissance, son prénom, jusqu’à sa physionomie. Trop de coïncidences.
Les yeux dans le vague, elle réalisa soudain que Lenoir s’était levée.
« Où allez-vous ?
— Trouver un moyen de vous faire travailler. Dites à votre frère que si je n’obtiens rien sous sept jours, je mettrai fin à votre contrat. »
Le claquement de la porte la surprit moins que la déclaration. Aliane se trouva seule dans la pièce à peine tiède, avec pour seule compagnie le bureau aux airs de champs de bataille et les armoires où les documents administratifs avaient remplacé les livres. Elle se pelotonna sur sa chaise et se retourna vers les fenêtres. Les lourds flocons tombaient toujours contre les carreaux, dont ils encombraient la surface. Çà et là saillait le ciel gris.
« Dites à votre frère que si je n’obtiens rien sous sept jours, je mettrai fin à votre contrat. »
L’espoir qu’aurait dû susciter cette annonce n’avait pas pris. À la place, Aliane avait senti un gouffre s’ouvrir sous ses pieds. Dans sept jours, elle serait peut-être débarrassée de Lenoir. La carrière de la Marquise prendrait fin pour de bon. Et sa vie, si l’imprésario déchue décidait de jouer son va-tout.
Dans sept jours, elle devrait donner sa réponse à Cornelia.
Elle se vit, miséreuse, au milieu d’autres inconnues, à filer la soie sous les yeux inquisiteurs de la Corporatiste et de sa catsid enragée. À prier matin et soir pour que personne ne découvre la vérité. Pour connaître enfin la paix un jour. Ou pour que l’Érinye ne sorte pas de sa cachette et commette un nouveau drame.
Le professeur ne laissera pas cela arriver.
Elle retint un soupir désabusé. Une nouvelle occasion de creuser sa dette, si elle devait s’en acquitter un jour. En l’accueillant pour le rendez-vous, Alvare lui avait appris qu’ils étaient justement invités chez le professeur Withingus le soir-même pour dîner. Avec les enfants. Une sorte de pendaison de crémaillère, ou bien une façon de les remercier pour le détestable séjour qu’ils lui avaient offert. Hortense ne serait pas ravie de l’apprendre, mais il fallait bien. Le professeur avait demandé à constater son état. Lui ne prendrait peut-être pas la peine d’attendre sept jours pour livrer la cause de tout ce froid à l’Inkorpation avec sa mère mortifère en prime.
L’inlassable souvenir de la dernière nuit à La Maldavera se rejoua dans son esprit. L’étrange monde dans le pommeau de canne. Le vert de ses yeux perdus dans son verre d’absinthe. L’ombre du magicien qui se volatilisait au bout du quai. Aliane essuya ses yeux. La neige, sur la fenêtre, était devenue floue. Au moins pourraient-ils pour un soir manger à leur faim.

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