Les méca-moustiques
A peine les derniers vampires partis en fumée, d'étranges silhouettes se profilèrent aux frontières du pays. Tout d'abord, les Kerens, trop occupés à célébrer leur libération, à danser de joie et à se prendre dans les bras, ne prêtèrent pas attention à ces nouveaux arrivants. Mais les imposantes silhouettes mécaniques, dont la marche saccadée était accompagnée de grincements intempestifs, du souffle envahissant de leurs pistons et de divers bruits électroniques, ne pouvaient pas être ignorées plus longtemps.
Avec leur long cou d'échassier et leur interminable trompe qu'elles plongeaient par intermittence dans le sol, ces curieuses machines ressemblaient à des moustiques géants sans ailes. Elles étaient montées et dirigées par des robots humanoïdes. Chose curieuse, ces robots au corps métallique rutilant étaient vêtus de costumes d'hommes d'affaires bien taillés.
Partout dans le pays, se déroula la même scène. Une délégation de Kerens tenta de communiquer avec les robots mais ceux-ci tenaient d'incompréhensibles discours où se retrouvaient invariablement, noyés dans un jargon technico-diplomatique, bouillie de chinois et d'anglais remixée par l'intelligence artificielle, les mots gouvernance, partenariat, baril, yuan et dollar.
La nuit suivante, une assemblée extraordinaire eut lieu pour décider quelle politique adopter face à cette situation inédite. L'assemblée était constituée de l'écosystème complet du monde de Keren. Le soleil, la lune, mais aussi la terre, les montagnes, les arbres ainsi que toutes les formes de vie du pays pouvaient s'y exprimer. Les humains, eux, durant leur sommeil, étaient représentés par la voie des étoiles. Car, il est bien connu que les humains sont plus sages lorsqu'ils rêvent.
Durant cette réunion, il fut établi que ce qui intéressait avant tout les robots était le pétrole de la terre, qui servait à faire fonctionner tout un monde de machines que ceux-ci gouvernaient. Mais ce monde ne s'arrêtait pas aux seuls robots. D'autres peuples, au delà de celui des cyborgs, étaient ivres de pétrole. Il n'y en aurait jamais assez pour tout le monde, et d'ici peu, d'autres moustiques géants arriveraient pour aspirer le sang de la terre et la catastrophe ne cesserait que quand le pays tout entier aurait été perforé, dévasté et pollué par les machines.
Il fût donc décidé que la terre ferait en sorte de mettre en fuite les robots et leurs drôles de montures.
Ainsi, dans les jours qui suivirent, de sourds grondements provinrent du sol. Des échanges liquides et gazeux avaient lieu en profondeur entre les cinq volcans du pays et les champs pétrolifères. Puis, soudain, partout où les moustiques pompaient du pétrole, des geysers de feux surgirent du sol, et les fantastiques animaux s'enflammèrent. Ils coururent dans tous les sens, chevauchés par les robots paniqués. Les Kerens trouvèrent le spectacle fort amusant, qui leur rappelait les rodéos télévisés des Yankees.
Après la déroute des robots pétrophiles, faisant suite à la défaite infernale des vampires, plus personne ne s'intéressa au pays de Keren, qui vit aujourd'hui en harmonie avec le cosmos, et tous ses habitants, humains et non humains.

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