Le conteur - 2

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Le sergent met sa monture au trot, la mienne l’imite sans que j’aie à intervenir, Bhediya a démarré simultanément, restant bien entre les deux chevaux.

« Le palais est à huit lieues d’ici, il se trouve à l’ouest du domaine, à une lieue du bord du plateau, » m’informe-t-il avant de lancer son destrier au galop.

Le mien prend la même allure, Bhediya se maintenant à la place qui lui a été assignée. La route traverse des vergers, des champs, des prés, séparés par des haies, où paissent des chevaux, ainsi que du bétail de diverses espèces. Puis nous longeons une chênaie dont les glands nourrissent des porcs noirs. Plus à l’est, au-delà d’une prairie, j’aperçois une grande forêt d’épineux. Plus loin, ils sont remplacés par des feuillus. Nous dépassons trois domaines agricoles, les animaux de basse-cour s’égaillent à notre approche.

Une demi-heure plus tard, nous entrons dans la ville, nos chevaux prennent le trot, le sergent Seaghdh entame la conversation.

« Le palais est à une lieue d’ici… Toutes nos rues sont larges de trois toises, sauf l’allée royale sur laquelle nous chevauchons qui en fait six.

— Pas celles des bas quartiers ?

— Il n’y a pas de bas quartiers au domaine royal.

— Je ne vois pas de caniveaux ?

— Ils sont souterrains. L’infrastructure de la cité date des bâtisseurs… La ville est magique, lorsque nous construisons un nouvel édifice les architectes demandent au matériau d’amener de l’eau – parfaitement saine s’il vous plaît ! – à tel ou tel endroit, ou de l’évacuer à tel autre.

— Fantastique !

— Non, magique ! répond-il, d’un air amusé avant de poursuivre : Dans les fermes, les fumiers sont mis dans des fosses minérales qui les transforment en compost et éliminent les rejets. »

Les bâtiments d’un à trois niveaux sont tous de pierres blanches, à toit plat avec terrasse. « Sur l’allée du roi, à l’exception d’une hostellerie sise à l’entrée de la ville et d’une seconde auprès du palais, il n’y a que des résidences, » m’informe le sergent Seaghdh. Mais dans les rues perpendiculaires, j’aperçois des tavernes, des auberges, des échoppes d’artisans et toutes sortes de commerces reconnaissables à la couleur de leurs volets et enseignes, le bleu est réservé aux habitations, chaque corporation a la sienne. Régulièrement, j’observe différents sigles magiques incrustés dans certains murs.

Le soleil est au zénith (1), ce qui explique sans doute le petit nombre de personnes que nous croisons, mais pas leur indifférence à la vue de Bhediya. Le sergent m’indique que c’est l’avantage du sentiment de sécurité que sa simple présence implique auprès de la population du domaine royal.

Un mille avant d’y arriver, nous commençons à distinguer le palais, qui ressemble beaucoup plus à ceux de mon pays qu’à ceux des contrées de Shanyl et Shanya. Il m’apparaît tel que décrit dans le livre d’Aoife Nic Aonghusa.

Lorsque nous franchissons l’entrée, je ressens une légère résistance semblable à la traversée d’un rideau d’air... plus épais. Percevant ma perplexité, le sergent Seaghdh m’explique : « depuis que la présence de groupes étrangers armés a été signalée, la protection du palais a été activée, à son niveau minimum… pour le moment ».

La perspective est spectaculaire, je suis ébahi. Mélusine m’avait dit : « À la fin de ton voyage, tu pourras admirer “Dé Chich Danann” (2) ». Nous entrons dans une cour immense, mon chaperon me la décrit fièrement.

« Vous voyez le long du muret une allée de marbre bâtard gris, large de dix toises, sa vocation est essentiellement défensive. Bien que nous imaginions mal comment des ennemis pourraient parvenir jusqu’au palais, les bâtisseurs ont prévu un système de fortifications. En cas d’attaque, un rempart de cinq toises de large et de six de haut s’élève, il reste une voie de cinq toises pour la circulation d’engins militaires. Nous expliquons cela à tous les étrangers, afin que d’éventuels espions puissent en informer leurs supérieurs. Nous préférons la dissuasion à la guerre. »

Quatre cavaliers se joignent à nous jusqu’à un escalier monumental permettant d’accéder à la terrasse. Plus nous progressons, plus je vois les dômes comme une poitrine avec ses aréoles ambrées et ses mamelons fièrement dressés. Je soupire « Dé Chich Danann ».

Le sergent, ainsi qu’un caporal, mettent pied à terre, puis confient les rênes de leurs montures à l’un des autres soldats. Je les imite. Aussitôt, les trois cavaliers repartent, emmenant nos chevaux. Notre escorte, Bhediya et moi montons les marches, pénétrons dans le bâtiment, et empruntons le corridor desservant l’aile est.

Nous le quittons par la droite, nous engageant dans un vestibule – profond de trois toises – menant à trois portes, une frontale et deux latérales. Le sergent Seaghdh ouvre celle de gauche. Il nous fait entrer dans une pièce, de deux toises sur trois, dépourvue de fenêtre, éclairée par une lueur provenant du plafond, puis il applique la main sur un sigle identique à celui utilisé plus tôt par le lieutenant Ilteram.

Une vingtaine de secondes plus tard, il m’informe que si nous sommes d’accord le loup restera dans cette antichambre avec le caporal, auquel il remet ostensiblement l’artefact. Bhediya me renouvelle sa confiance dans ma capacité de persuasion et se couche au pied d’un banc de marbre ambré sur lequel je pose mon bagage. Le sergent et moi ressortons. Il me guide vers la porte à double vantail barrant le fond du vestibule, en ouvre le battant droit et me cède le passage.

¤¤¤

(1) Le mot est utilisé ici au sens usuel (point le plus élevé de sa trajectoire) et non au sens astronomique.

(2) Dé Chich Danann ➢ Les seins de Dana (gaélique). Dénomination inspirée par les deux collines – nommées Dé Chich Anann ➢ Les seins d’Anu (autre nom de Dana) –situées à vingt kilomètres de Killarney.

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