Ricochets - 2 - चंद्र

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J’ai cherché dans les draps, sous le lit, sur le sol de toute la suite d’Aubierge. Je ne retrouve pas ma larme. L’ai-je perdue au cours de cette nuit agitée ? l’a-t-elle trouvée et rangée dans un endroit que je n’ose fouiller ?

« Garde-le toujours sur toi, ne le confie à personne. J’en dépérirais. » Comme un raz-de-marée, la supplique m’envahit la tête, balayant toutes autres pensées. La voix espiègle qui avait pris un ton grave résonne à mes oreilles, « NE LE CONFIE À PERSONNE, J’EN DÉPÉRIRAIS ». Il me faut absolument retrouver le joyau, c’est vital.

Demander à Aubierge si elle l’a vu. Excellente idée. Mais où est Aubierge ?

J’enfile mon pajama, commence à enrouler Gleipnir autour de ma taille…

♪♫♪ « Bonjour ! je suis un serviteur du palais, puis-je entrer ?

— Bien sûr, consens-je en enfilant mes bottes. »

La porte s’ouvre.

« Je suis désolé de vous déranger, mais tous nos hôtes sont invités à se réunir à dix heures auprès du bassin qui se trouve au milieu du hall. Notre roi a une très importante communication à vous faire.

— J’y serai ! Sauriez-vous où se trouve la Baronne Martô ? m’enquiers-je.

— Non, prince. Mais dans un quart d’heure, elle sera dans le hall comme vous.

— Merci, de votre aide, réponds-je sans sarcasme.

— De rien, bonne journée, prince, conclut l’homme en sortant. »

Je ne tarde pas à faire de même. Je dévale les escaliers quatre à quatre, « kamabakht seedhiyaan !  (1) » J’ai failli en rater une. Elles sont trop hautes pour que je continue à cette vitesse, me tordre le cou n’arrangera rien.

Je reprends ma descente, à une vitesse plus raisonnable, jusqu’au hall.

Quelle foule ! Je la parcours du regard à la recherche d’Aubierge et accessoirement de Bhediya, je n’aperçois aucun des deux. Je repère un groupe, composé des trois druidesses et d’un homme dont je n’ai pas mémorisé le nom, qui s’approche du bassin. Un deuxième homme les rejoint avant moi, il embrasse tendrement la Bandrui, faisant s’écarquiller les yeux des guerrières. Tiens, un intime ! Pourtant je suis sûr qu’il n’était pas présent au banquet. Athlétique, plus grand qu’Aífe, il dépasse la toise ; peau aussi pâle que celle de Scáthach, mâchoire carrée et volontaire, cheveux d’ébène hirsutes et d’étonnants yeux améthyste, il ne passe pas inaperçu. Son attitude est martiale, sûrement un chef de guerre.

« Namasté ! dis-je en m’inclinant face à Maebd, les paumes jointes devant le chakra du cœur.

— Bonjour Chandra !

Namasté ! salué-je Scáthach.

— Avez-vous passé une bonne nuit Chandra ? me demande-t-elle moqueuse.

— Oui, Scáthach, merci », réponds-je, intrigué, avant de rendre hommage à sa sœur d’un namasté.

« Namasté !

— Vous m’avez manqué, Chandra », me lance Aífe avant de m’embrasser comme hier.

C’est encore confus, que je salue le premier homme en énonçant :

« Namasté !

— Ça, c’est Eòganán le traître », crache Scáthach. Lequel esquisse un sourire désolé en levant les yeux au ciel, avant de me souhaiter une bonne journée.

« Appelez-moi Menskr ! » se présente le second, alors que je me tourne vers lui.

Pourquoi ai-je l’impression qu’il s’adresse à tous ? D’où me vient la certitude que ce nom signifie "humain" ? Son ton est-il teinté d’ironie ? Fi de ces questions. La seule qui m’intéresse est…

« Avez-vous vu la baronne Martô ? » lancé-je à la cantonade, après avoir adressé un namasté muet à ce Menskr.

Pourquoi ma question provoque-t-elle des regards incrédules suivis de ricanements ?

« Anaṅga, oui ! nous l’avons vue, comment ne pas la voir ? Elle a traversé ce hall, radieuse, en exhibant aux yeux de tous votre présent ! m’annonce Maebd. Si ces chères… »

La Bandrui continue de parler, mais je ne l’entends plus. Quel présent ? Je ne lui ai fait d’autre présent que moi. Non, je ne peux lui avoir offert la briolette !

« Quel présent ? m’inquiété-je.

— Le diamant qu’elle porte à l’oreille ! » affirment les sœurs en chœur.

Par la Trimūrti ! (2) Le lui ai-je donné ? Peu importe, aussi inélégant que ce puisse être, je dois impérativement récupérer la goutte de Vasikari.

« Où est-elle ? Où puis-je la trouver ?

— Malheureusement, Chandra, les gardes du despote sont venus la chercher, et l’ont emmenée auprès de lui. À l’aune de ce qu’il a dit de vous au cours du banquet, je vous déconseille de lui donner l’opportunité de découvrir ce qui s’est passé entre la baronne et vous. S’il venait à le soupçonner, il ferait tout son possible pour vous détruire et nul ne sait comment il châtierait la baronne. »

Les autres acquiescent unanimement.

Bon ! je n’ai guère le choix, je vais patienter. Mais où est Bhediya ? Il pourrait m’être d’un grand secours.

« LE ROI, clame le héraut ».

Je regarde vers l’espace d’accueil que Maebd avait désigné des yeux lors de son explication.

Je les en vois sortir, les doigts de Niall sont crochés telles des serres sur le bras d’Aubierge, juste au-dessus du coude. Cinq gardes les escortent, bien que non armés ils sont loin de paraître inoffensifs. Mon regard les accompagne jusqu’au bassin où se matérialise une passerelle de cristal qui enjambe le plan d’eau. Le roi Liam avance vers elle et gravit ce qui se révèle être une tribune. Il est seul, tous attendent sa déclaration.

« Veuillez excuser Eileen, elle nous rejoindra dans quelques instants. Mes amis ! Vous, hommes et femmes, qui êtes ici pour former une alliance contre un ennemi venu d’ailleurs ; et vous qui avez poursuivi ces ennemis à travers les mondes pour les combattre ; vous serez heureux d’apprendre que ce matin entre six et sept heures, nos patrouilles ont découvert les cadavres des Orcs de toutes leurs bandes recensées en Alastyn. »

Un moment de satisfaction saisit l’auditoire, on entend quelques manifestations de joie. Les serviteurs disposent des bols sur les tables.

« S’il vous plaît, dit Liam d’une voix puissante. J’ai dit que nos hommes avaient découvert leurs cadavres. Pas que nos soldats les avaient tués. Tous étaient couverts de papules bleues. »

Cette fois, c’est un murmure consterné qui parcourt l’assemblée, les mots maladie bleue courent de bouche en bouche.

« Oui, la maladie bleue ! Elle a balayé les Orcs en quelques heures. Je pense pouvoir annoncer qu’il en est de même dans le royaume de Shay et dans An t-Eilean Sgitheanach.

— C’est quoi cette maladie bleue ? s’inquiète la princesse Grüchka.

— C’est une maladie très contagieuse, elle est souvent mortelle en particulier pour les enfants impubères. On la nomme ainsi, car l’un des symptômes est l’apparition de taches bleues sur le corps », lui expose le duc Mael.

La princesse a basculé la tête en arrière pour littéralement boire les paroles de son géant voisin. Qu’y a-t-il dans ces mots qui la rendent béate ?

« Mais ! Cette partie du monde n’a jamais subi cette infection, c’est l’une des raisons qui nous ont poussés à nous y installer », intervient Niall.

D’affirmative au début de son intervention, sa voix s’est progressivement teintée de doutes.

C’est Eileen qui les lève, tandis qu’elle rejoint son mari sur la tribune :

« Despote, cette idée est probablement née dans l’esprit des peuples du lointain est, parce qu’il y a plus d’un siècle que cette épidémie n’a pas frappée nos territoires ! Mais nous avons été affectés auparavant. Sinon, nous ne saurions pas la juguler ! Nos guérisseuses, herboristes et druidesses, se transmettent depuis des générations les secrets des potions prévenant la maladie, freinant ainsi sa progression. Nous allons servir à chacun un bol de l’infusion que viennent de préparer celles du palais. »

Nombreux sont ceux qui s’approchent des tables où les serveurs s’emploient à remplir les bols et les tendre à ceux qui en réclament.

« Vous ne trouvez pas cela curieux ? s’exclame Niall d’une voix de stentor. Depuis plus de cent ans, la maladie bleue n’a pas ravagé ces terres, et c’est quand arrivent chez nous ces créatures venues d’on ne sait où que cette affliction nous fra…

— Despote ! s’écrie le roi.

— ...ppe ! Non ! Liam, vous ne me ferez pas taire, comme hier ! Tous ont le droit de savoir ! C’est la juste colère du très puissant qui nous envoie ce fléau. »

Eileen pose la main sur le bras de Liam, et s’exprime en leur nom à tous deux.

— Allez-y, despote, crachez votre venin, mais nous vous répondrons point par point.

— SORCELLERIE ! Que Dieu en soit témoin, de la sorcellerie est en œuvre ici ! Avec ces monstruosités qu’elles appellent Orcs sont arrivées de soi-disant princesses dont l’une, ainsi que ses congénères, est affublée d’oreilles aussi pointues et mobiles que celles des chauves-souris – créatures démoniaques comme chacun le sait – et l’autre est une nabote qui dit elle-même que les siens vivent sous terre. »

J’aperçois Ardril qui retient Mael qui fulmine. Niall s’interrompt le temps de boire le contenu de l’un des bols que l’un de ses gardes est allé chercher pour lui et la baronne.

« Parlons de ce prétendu prince ! enchaîne-t-il en me défiant du regard. Il prétend, lui aussi, venir d’un autre monde. Tout bon croyant sait qu’il n’existe qu’un seul autre monde, celui du malin. D’un bout à l’autre du royaume de Shay, il a dévoyé nos sœurs, entraîné nos filles dans la débauche et nos femmes dans l’adultère. »

Je ne peux retenir un sourire, c’est avec rage qu’il poursuit :

« Dois-je ajouter qu’il est accompagné d’un terrifiant animal que je soupçonne d’être le gardien des enfers ? D’ailleurs, où est-il, ce monstre ? »

Bhediya, qui – bien qu’il ne m’en ait point avisé – devait écouter à travers moi ce qui se disait dans ce hall, me transmet instantanément : dis-lui que je suis dans la forêt en quête de nourriture.

Un curieux courant d’air traverse le hall du centre de celui-ci vers les quatre portails grands ouverts. On dirait un soupir. Quelle drôle d’idée !

« Il est en forêt, il chasse, réponds-je.

— N’ajoutez rien, despote. Nous avons admis hier qu’il se nourrit de chair fraîche, ajoute Maebd.

— Au nom de la baronne Martô, je demande réparation de l’assassinat de son frère par ce démon ! Voyez la mine défaite et le teint pâle de la pauvrette. Elle est sans voix depuis que je l’ai informée du drame. Liam, Eileen ! Si nous n’étions dans vos terres, j’écorcherais moi-même la bête pour lui faire payer la mort de l’inquisiteur et celles de mon mire et de deux gardes, qui toutes me déchirent le cœur. »

¤¤¤

Notes :

1) Comme tout un chacun, Chandra jure dans sa langue : कमबख्त सीढ़ियाँ ➢ putain de marches.

2) Trimūrti : त्रिमूर्ति ➢ Trinité hindoue composée de ब्रह्मा ➢ Brahmā, विष्णु ➢ Viṣṇu et शिव ➢ Śiva. 

— Confirmation : Menskr, signifie bien humain en norrois.

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