Ricochets - 3 - Aubierge

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« Despote, le capitaine Durcáin m’a fait part du drame que vous lui avez rapporté. Si j’en crois le récit qu’il m’a fait, c’est sur votre navire que le défunt inquisiteur aurait réussi à s’emparer de l’arme de l’un de vos gardes, lequel aurait été incapable, non seulement de l’en empêcher, mais également de se soustraire à ses coups. Ainsi qu’un second garde et votre archiatre. Vous-même n’auriez dû votre salut qu’à l'épée rangée dans votre coffre, avec laquelle vous auriez été contraint de lui ôter la vie ! résume Liam. »

Je sens la tension montée en Niall, il ne me lâche pas.

« Mettriez-vous ma parole en doute ? s’insurge-t-il.

— Non point. Le roi et moi pensions que le capitaine avait mal compris, nous n’imaginions pas que le frêle inquisiteur puisse vaincre deux de vos gardes », glisse Eileen.

Dans les clans picto-Scots, on s’esclaffe bruyamment, les nôtres protestent entre leurs dents.

« Ce n’était plus mon estimé ami, c’était un incontrôlable dément vociférant des insanités !

— Des mots seraient responsables de ce massacre ? demande Maebd.

— Non ! C’est cet horrible loup le responsable, rétorque dédaigneusement le despote.

— Mais il n’était pas sur votre navire, il ne s’est jeté sur personne ? interroge Liam.

— Non, évidemment, mais sans préavis, ce malfaisant a détruit le cerveau de Martô.

— Ne serait-ce pas à votre insistante demande ? Non ! ne répondez pas ! Que l’on nous apporte les minutes du banquet ! »

Après un lourd silence – que le despote tente à plusieurs reprises d’interrompre, mais chaque fois Liam l’en empêche d’un geste –, un scribe accourt, chargé d’un rouleau qu’il tend au roi en lui indiquant un passage du texte. Liam lit à haute voix :

« NIALL (à Chandra) — Pourquoi, devrions-nous passer par votre intermédiaire pour nous adresser à un loup ? Si vraiment il ne s’agit pas d’une mystification, si vraiment il est intelligent, si vraiment il peut communiquer, si vraiment il a quelque chose à nous dire, qu’il le fasse directement avec nous !

CHANDRA — Votre Seigneurie, dois-je vous rappeler que certains ne peuvent supporter le contact de son esprit sans verser dans la folie ? Pensez-vous qu’il soit raisonnable de risquer la santé mentale des dirigeants de cinq nations, dont vous-même ?

NIALL — Majesté, l’inquisiteur Martô a déjà résisté aux malédictions de nombreuses sorcières !

CHANDRA — Majesté, Votre Seigneurie, Bhediya tentera de communiquer avec le dénommé Martô, mais il tient à vous rappeler le risque que court ce dernier.

NIALL (avec autorité) — Que le loup s’exécute !

Ce sont vos mots et ceux de Chandra, le nieriez-vous ? »

Chandra me regarde, je suis tentée de dégager mon oreille pour qu’il contemple ma rapine. Que se passerait-il si Niall la voyait ? La façon dont il me tient prisonnière m’en dissuade.

« Il nous a piégés. C’est volontairement qu’il a transformé un homme pieux, en dangereux fou furieux !

— Moi, j’ai souvenir d’un homme terrorisé, qui vous fuyait, rappelle Eileen.

— Effectivement, Martô a traversé une phase de terreur absolue, mais son état a évolué, il est devenu enragé pendant son séjour à l’infirmerie, c’est pour éviter qu’il ne blesse l’un des vôtres que nous l’avons rapatrié sur mon vaisseau.

— Contrairement à vos affirmations, il est évident que Bhediya n’a aucune responsabilité dans la mort de ces hommes, assure la reine. Vous avez également vilipendé certains de nos hôtes et les avez accusés d’être responsables de la propagation de la maladie bleue. Dites-moi, despote, là où vivaient vos ancêtres, les hommes étaient-ils pieux ? »

Les doigts de mon tortionnaire écrasent de plus en plus mon bras gauche, s’il continue, il va me briser l’os. J’essaie de me dégager, il affermit sa prise, mais diminue la pression.

« Oui, évidemment ! admet-il.

— Y avait-il dans ces terres, des créatures aux oreilles de chauves-souris ? Des nabots vivants sous terre ? Ou des êtres dont certaines parties du corps flamboient occasionnellement ; car je ne doute pas qu’à vos yeux nos particularités anatomiques font de nous des monstruosités. Pourquoi nous avoir épargnés ? Un soupçon de décence envers vos hôtes, ou la crainte de notre colère ? Peu importe, je vous le demande : y trouvait-on des aberrations telles que nos espèces ? poursuit-elle.

— Non, pas à ma connaissance. Nos chroniques pas plus que nos livres sacrés n’en décrivent.

— Et que disent ces chroniques sur la fréquence des épidémies de maladie bleue, en vos terres d’origine ?

— Elle sévissait régulièrement. Il ne s’est jamais passé plus de vingt ans avant que cette calamité ne vienne décimer nos hommes ainsi que nos femmes et exterminer nos enfants.

— J’en suis navré, mais si je suis votre raisonnement, votre très puissant ne vous aime guère pour que dans sa juste colère, il vous envoie si couramment ce fléau. »

La rage gronde en lui, il va exploser.

Après un bref silence Eileen conclut :

« Admettez que cette maladie frappe aveuglément et que l’on ne peut en rendre responsable nos amis et alliés !

— Admettons, reconnaît-il du bout des lèvres. Puisque vous êtes nos amis, à qui dois-je envoyer mon représentant pour obtenir la recette de cette infusion salvatrice ? assène-t-il avec satisfaction.

— Cette infusion est essentiellement composée de plantes endémiques d’Alastyn. Elle ne vous serait d’aucune utilité. En Shannon comme dans tout le royaume de Shay, il y a des ban-draoidh à qui leurs anciennes ont transmis les recettes, je dis bien : les, car ce ne sont pas les mêmes à Erestia, Tulou ou Vulty. Mais elles sont aussi efficaces les unes que les autres. »

Répond une Alastynoise qui veille sur les chaudrons de potion. Une herboriste ?

« Vous parlez des sorcières ? Comment pourrions-nous commercer avec des sorcières ?

— Appelez-les comme vous voulez, mais si la maladie a fait son apparition, elles sont déjà à l’œuvre auprès de celles et ceux qui ont besoin de leur aide, affirme Maebd.

— Puisque la menace Orc n’existe plus, nul n’a besoin d’alliances. Nous ferons voile vers Shannon, dès que nous aurons regagné notre caraque. Bandrui, il nous faut toujours contourner Shanyl pour rejoindre nos terres, j’espère que vous nous autoriserez à faire relâche en vos ports. »

La reine lit le désespoir dans mon regard, elle observe la coercition que Niall exerce sur moi.

« Despote, nous pourrions offrir l’hospitalité à la baronne le temps qu’elle se remette de la perte de son frère… »

Une lueur d’espoir, vite éteinte par le despote qui coupe la parole à Eileen.

« C’est généreux de votre part, majesté, mais la baronne a à cœur de soutenir ses parents – lorsqu’ils apprendront le décès de leur fils aîné – ainsi que son jeune frère, âgé d’à peine huit ans. Il ne faudrait pas que leur chagrin les incite à un geste malheureux. »

La menace est aussi claire, pour tous, comme pour moi. Eileen tente pourtant :

« Pourrais-je avoir un entretien privé avec elle ?

— Vous me prenez au dépourvu ! Je n’ai pas encore trouvé le temps d’en aviser la principale intéressée. Mais auriez-vous quelque chose à dire à ma future épouse que je ne puisse entendre ? »

Le monde s’écroule autour de moi, je défaille. En bloquant son avant-bras et son poignet, il me maintient debout. Je veux mourir ! Il l’a compris et me susurre :

« N’y pensez pas, votre famille vous suivrait ! »

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