Jaipur – 4

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L’intelligence de Dalaja égalait son incomparable beauté. La mahārājñī était ce qu’il est convenu d’appeler une fine mouche.

Aussi, après avoir prié le savāra Vari de lui rapporter, mot pour mot, sa conversation avec le mahārāja, elle prépara l’entrevue en donnant des consignes précises à ses hôtes, et prit quelques dispositions vestimentaires.

De son côté, le mahārāja était partagé entre l’irritation, provoquée par la présence au palais de ces – plus que probablement – bâtards, voire par leur existence, et le plaisir d’un entretien avec sa chère Dalaja, qu’elle envisageait certainement comme une partie de caturaṅga (1). Tous deux adoraient ce jeu auquel ils excellaient.

Aussi peaufina-t-il la stratégie que les dires de Vari lui avaient inspirée. Si les choses se passaient comme il le souhaitait, une part du problème, si ce n’est la totalité, pourrait bien disparaître.

Il avait choisi de recevoir Dalaja et ses visiteurs à l’heure où – en cette saison – le soleil, à travers la fenêtre donnant sur le patio, inondait de ses rayons la porte d’entrée du salon. Il fit donc installer son siège devant cette fenêtre au pied duquel – sur le marbre blanc – on étendit une tapisserie représentant Dhṛtarāṣṭra vilāpa (2).

Bien qu’averti, lorsque les deux battants de la porte s’ouvrirent, le mahārāja fût frappé de stupeur. Tous avaient parlé de ressemblance saisissante, mais voir son fils – tel qu’il était une quinzaine d’années plus tôt – marcher vers lui dépassait ce à quoi il s’était préparé.

Sidéré, il voyait s’avancer son rejeton, habillé d’un salavāra kamīza (3) décontracté – qui masquait la poitrine naissante de Sudaroli – comme il en portait si souvent. Ses cheveux aile de corbeau tombaient sur ses épaules, encadrant un visage ambré rougeâtre, dans lequel brillaient des yeux de jais.

Savoir est une chose, voir en est une autre. Sa raison avait beau lui dire que ce n’était pas Candra, qu’il fut ainsi il y a bien longtemps, ses yeux voyaient Candra.

Il y avait plus perturbant encore. À son côté, chaussé de jūṭī, vêtu d’un cūṛīdāra-pājāmā et d’une am̐garakhā, coiffé d’un pagaṛī (4) – lequel dissimulait l’absence de chevelure de Karuppu ṭirākaṉ – orné d’un sarapeca, avançait un second Candra. La similitude de la tournure et du visage fit oublier son teint trop foncé au mahārāja.

Ses certitudes déferlaient contre la fascination – engendrée par les traits chéris, menteurs, contrariants – sans l’ébranler : Candra ? Impossible ! Deux ! Ses enfants ? Que font-ils ici ? Ils ne sont pas éblouis ! Elle savait pour le soleil ! Évidemment !

Klang ! Le bruit des deux vantaux, qui se refermaient derrière Dalaja et la devadāsī, ne rompit ni le charme ni le flot de ses réflexions : pourquoi les ai-je exposés en pleine lumière ? J’aurais dû penser qu’elle les mettrait en avant ! Pas le sarapeca de Candra ! Juste une plume d’aigrette ! Elle n’a pas osé !

Ce sont les mots de Dalaja : « Vijaya (5), merci de me recevoir, avec nos pōtā-pōtī (6) et leur mère », qui l’arrachèrent à la confusion dans laquelle l’apparition des adolescents l’avait plongé.

Sans considération pour le salut des jeunes gens qui s’étaient agenouillés, avant d’énoncer « praṇam, Savāī », têtes baissées, le mahārāja éluda, avec humeur, l’exorde de son épouse : « Mahārājñī, je n’ai pas saisi l’objet de cette entrevue ! »

Dalaja hésita le temps d’un battement de cils. Avait-elle poussé son attaque trop profondément ? Jamais il ne s’adressait à elle en ces termes. Colère ou contre-attaque ? Son but était trop important pour qu’elle commette une bévue, elle choisit l’apaisement :

« Savāī, peut-être te souviens-tu de la devadāsī Vasikari, qui vint danser pour nous à l’occasion des quinze ans de Candra. Depuis elle a un lien avec notre fils…

— Un lien ? Mais de quel lien parles-tu ? l’interrompit Vijaya, en dévisageant ostensiblement les jeunes gens.

— Je parle d’un lien immatériel, d’une perception intuitive, commença Dalaja en ignorant l’insinuation de son mari.

— Tu parles de magie, qui nous dit que l’apparence de nos visiteurs n’est pas trompeuse ? la coupa le mahārāja.

— Je respecte mes parents et les leurs, ainsi que mes aînés. Mais je ne laisserais personne, fût-ce vous, Savāī, voire Śiva ou un autre membre de la Trimūrti, manquer d’égards à l’adresse de ma mère ! »

Vari a raison. Ce garçon s’est exprimé sans crainte, sans colère, sans agressivité, mais avec assurance, fermeté et détermination, comme j’eus pu le faire dans la même situation. Qu’à cela ne tienne, son teint crie son appartenance au peuple dravidien. Mon plan, je dois m’y tenir.

« Telle n’était pas mon intention, concéda Vijaya. Dalaja, veux-tu m’éclairer sur l’objet de cette réunion ?

— C’est ce que j’avais entrepris, avant que tu ne te méprennes sur la nature du lien que j’évoquais. Mais je tiens à te remercier d’avoir supposé ce que tu as laissé entendre. Non, mon amour ne m’interrompt pas, s’il te plaît. Depuis une petite année, ce lien est lâche et il s’est rompu il y a un mois. »

Fichue femme, tu me piques et me pries de ne pas répondre. La voici ma réponse :

« C’est une bonne nouvelle, mais il n’était pas nécessaire que la devadāsī vienne nous l’annoncer elle-même, avec ses enfants.

— Vijaya, soupira la mahārājñī d’un air consterné en dodelinant de la tête. La briolette de Candra est le support de ce lien. Vasikari pense – et je suis de son avis – que ce n’est pas de son plein gré que notre fils s’est défait de son pendentif.

— J’en conviens, mais pourquoi venir à Jaipur, avec ces enfants ?

— Ces enfants sont les miens, ils n’ont besoin de nulle autre filiation ! » intervint Vasikari.

La mahārājñī posa une main apaisante sur le bras de la devadāsī et reprit la parole :

« Sans nouvelles de Candra depuis de trop nombreux mois, j’ai envoyé Vari quérir la devadāsī Vasikari, car j’espérais qu’elle ait reçu de ses nouvelles. Lorsque le lien fut brisé, les enfants de Vasikari décidèrent de retrouver le nôtre. Ne sachant où commencer leurs recherches, la devadāsī choisit de venir me demander de quel endroit m’était parvenu son dernier courrier. Mais je ne peux laisser partir ces enfants – que je chéris déjà – si démunis. Alors, je te prie de les équiper et éventuellement de leur fournir une escorte », elle imposa le silence à Vasikari en posant la main sur son avant-bras.

— Tu demandes beaucoup Dalaja, que donneras-tu à tes protégés ?

— Je chargerai Vari de les accompagner.

— Pour te plaire, je veux bien envisager d’équiper ces jeunes gens, mais… non, ne proteste pas mon amour, je dois m’assurer qu’ils sont dignes de nos présents. J’ai entendu vanter leurs qualités de combattants. Je désire les voir combattre, afin que j’apprécie l’équipement qu’ils méritent. Qu’en penser vous, devadāsī ?

— Je suis d’accord, Savāī, acquiesça Vasikari.

— Je ne parle pas d’entraînement, mais de combat, ce n’est pas sans danger. Vos enfants pourraient être blessés.

— Je comprends, Savāī, dans un combat une erreur peut être fatale, répliqua Vasikari avec un sourire entendu. Mais Śiva veille sur mes enfants.

¤¤¤

Notes :

1) caturaṅga चतुरङ्ग ➢ quadripartite : éléphants, cavaliers, chars et fantassins. Jeu de stratégie considéré comme l’un des ancêtres du jeu d’échecs.

2) Dhṛtarāṣṭra vilāpa धृतराष्ट्र विलाप ➢ Les lamentations de Dhṛtarāṣṭra. Il pleure la mort des mille fils qu’il eut de Gāndhārī, car malgré les conseils avisés de Kanika, tous périrent lors de la bataille contre les Pāndavas.

3) Salavāra kamīza सलवार कमीज़ ➢ costume composé d’une longue tunique portée par-dessus un sarouel, utilisé autant par les femmes que les hommes.
 Salavāra सलवार ➢ sarouel.
 Kamīza कमीज़ ➢ longue tunique portée dans le sous-continent indien.
4) Jūṭī जूटी ➢ modèle de chaussures (Jūtī जूती) en cuir souple des Rajputs.
cūṛīdāra-pājāmā चूड़ीदार-पाजामा ➢ pantalons bien ajustés portés par les hommes et les femmes (churidar).
am̐garakhā अंगरखा ➢ tunique.
pagaṛī पगड़ी ➢ turban.
Sarapeca सरपेच ➢ aigrette, ornement de turban (Sarpech).

5) Vijaya विजय ➢ Victoire (prénom).

6) Pōtā-pōtī पोता-पोती ➢ petits-enfants (construction des éléments) :
 pōtā पोता ➢ fils du fils (singulier), pote पोते ➢fils du fils (pluriel).
  pōtī पोती ➢ fille du fils, potiyāṁ पोतियाँ ➢ filles du fils.
 nātī नाती ou navāsā नवासा ➢ fils de la fille (singulier), nātiyāṁ नातियाँ ➢ fils de la fille (pluriel).
  nātina नातिन ou navāsī नवासी ➢ fille de la fille, nātinayāṁ नातिनयाँ ➢ filles de la fille.

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