Le comte se balade

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Depuis qu’il est marié, le comte Tchéque courant ne voit plus ou peu, ses amis. Son meilleur ami râle, un autre gêné, râle.

— Je devrais aller boire un canon à le boulet (je commande “eau” de préférence) avec eux et profiter aussi d’aller à la capitale, pour ma peine. Ainsi, j’irai serrer la pince à Monseigneur le roi.

La comtesse à terre est atterrée : — Les douze coups de midi viennent de sonner. Les serviteurs viennent de débarquer, pédalent dans la semoule sans sel. C’est le coup de feu à volonté en cuisine, les marmitons font tonner les batteries, la brigade tire les marrons du feu, le chef hurle ses ordres pour la sauce finale, et vous, vous voulez aller sucrer des fraises ? Vous voulez aller voir des amis d'Amiens. Ce sont pourtant les vôtres.

— Comtesse, j’ai des obligations à solder par des actions d’amitié. Que vous soyez OPA d’accord, croyez bien que cela ne va rien vous coûter.

— Comte, dois-je vous rappeler comment votre dernière aventure s’est soldée ? Vos amis, vous ont, aux délices, initié. Au retour, vous avez perdu le car de Monnaie et failli perdre votre moitié. Ne faites pas crédit à ses faux chers amis.

— Comtesse, je suis un roc, fort dans mon comté. Fort aimant, magnétisé de votre personne. N’ayez nulle crainte.

De plus, mon cousin germain Germain du Mans viendra avec moi. Les gens bons, qu’ils pleurent ou qu’ils rillettes, Germain les connaît.

Ce n’est pas le genre à mettre les pieds de porcs dans le plat. Ni d’ailleurs à se laisser retourner la cervelle. Plus que du flair, il a un vrai museau, celui-là, pour dénicher les tartuffes et les ingrats.

Il est capable, du bout d'un bâton, d’étourdir les malandrins. Il est doué aussi pour avaler des côtes et jamais de lui on ne pourrait dire “cochon qui s’en dédit”. Avec lui, je suis sûre d’arriver à bon port ma chère.

Je vais juste à la capitale, capitaliser et monopoliser la rue de la Paix. Ne vous inquiétez pas, je ne passerai pas par la prison. Vous savez bien que je reviens toujours ici, à ma case départ.

— Comte, si vous passez aux champs, élisez-moi !

— Fort bien, Charenton, je le ferai. Si cela sied à Sauteuse, ma fidèle jument, j’irai prier saint Honoré et saint Michel. Je passerai par la Belleville en évitant Lecourbe, qui tourne trop. Si Sauteuse veut couper par les bois, j'éviterai malgré tout de passer par des Malesherbes. Ma comtesse, j’irai aussi prier les capucines pour votre salut au Paradis. Évidemment, j’irai resserrer les cordons place de la Bourse. Je resterai en France sans passer par le pays de Galles, si cela sied à maman aussi. Je ne veux pas risquer de rencontrer des bergers. Ils aiment faire chanter les passants de leurs bâtons, ces bergers.

— Comte, je m’incline sans contentieux pour vos intérêts.

C’est ainsi que le comte part rejoindre par Monts et Vaux le Vicomte, ses amis, en compagnie de son cousin Germain.

Sur le chemin, dans une auberge, ils croisent deux abbés myopes. L’abbé de Somme et l'abbé de Quiberon, abbés très dévots mais nageant en eaux troubles.

Une discussion théologique tourne mal. Un prêtre, Eddy de Nantes, tombe haut de sa chaise. Il se relève, protestant d’avoir glissé sur quatorze louis d’or. Un autre prêtre, Pierre de Citeaux venu sans papiers, fait un malaise. Pierre tombe, pâle. L’aubergiste râle de cette mauvaise publicité.

Arrive alors un jeune homme apparemment ivre, dans l’auberge. Il renverse un pichet, marche sur l’eau à terre et s'écroule sur les tables. Il s’en lave malgré tout les mains.

— Au nom de papa, patron, apôtre moi du vin et lave mes dix slips, je veux Noé ma peine. Il reconnaît Jésus, le pro des fêtes étudiantes qui aime consommer dix fois la dose de vin autorisée, surtout le dimanche.

L’aubergiste qui ne s'attend à rien, sait que Jésus aime en faire, des diableries.

— Jésus, t' es naze, arrête. Et arrête aussi de pleurer comme Madeleine. Va donc faire tes multiplications et tes produits en croix. (Jésus aime les mathématiques). Je parie que tu n’as pas fait sortir de son bain, Marie. C’est encore ton pote Moïse qui va la sauver des eaux. Tu as bien pâle estime de toi pour te comporter ainsi. Je vais chercher mes deux saints (Saint Gurgite et Saint Bibé) pour qu’ils soignent ton ivresse.

Jésus crie des propos incohérents :

— Si mon Pierre savait ça, il n’aurait pas besoin de regarder au judas. Mais si, les pros fêtent aussi la fin du monde…

Pauvre Jésus. Il continue sa litanie incompréhensible. Ce n’est plus du sang qui coule dans ses veines mais bien du vin.

L’aubergiste veut raccompagner Jésus à la porte. Ce dernier s’adresse au Comte sur le ton de la confidence :

— Part, a dit l’aubergiste, mais je n’aime pas être prié de la sorte. L’autre jour, il m’a menacé de me clouer au lit. Vous savez que Marie, ma mie, racle, à la pierre ponce, le sol. Pis les lattes aussi. Son sang des reins est mauvais à cause de cela. Faites attention à l'aubergiste ! Il prétend servir devin mais ça ressemble trop à du marc. j’en jure par trois fois. Joseph espérait mieux que ça pour ses clients.

Notre comte ne sachant que répondre, reste coi. Jésus s’en va pour revenir parmi les siens. Il connaît le chemin.

De religion, le comte et son cousin n'en ont cure et sont déjà bien au Coran de tout cela, même si Germain ne Bouddha pas son plaisir des discussions théologiques avec les abbés.

Germain paye un pot foncièrement bon au Comte, qui apprécie l’offrande. Ils se remettent tous deux ensuite en route.

— Cousin Germain, où puis-je faire de bonnes affaires à la capitale, pour mon capital ?

— Je vous aurais bien conseillé de faire affaire dans le fer, mais je n’en ferai rien. Il convient plutôt de faire affaire dans l’or. Or qui,i dès le matin a une senteur de richesse… un parfum exquis. N'allait pas en acheter au Mont Valérien. Ah l’or…

— Alors quoi ?

— Alors le fer ne vaut plus rien et le veau encore moins.

Le comte et son cousin arrivent un soir à Paris sans en faire un. C’est étonnant de la part de joueurs comme eux.

— Où allons-nous dormir ? Car j’ai fort sommeil, demande le Comte à son cousin.

— Bonne question, cher cousin. Nous n’avons pas des noms à coucher dehors, c’est certain. Vous n’êtes pas non plus comte à dormir debout. Voyons voir… Le marchand de sable est trop coûteux et cela pique les yeux de le payer. Nous n’avons pas besoin de manger car qui dort dîne. Je pense que nous irons à l’auberge “Les dix tributeurs”. Il y a de l’argent à se faire là-bas, au risque d’en perdre.

Le comte qui aime toujours l’argent, beaucoup moins l’art et les gens, se frotte les mains et, en son fort Vauban intérieur, se dit : « Participer à un tournoi des chèques ? Voilà qui serait pour me plaire même si je n’aime que Joué-lès-Tours. Fou que je suis ! Je vais encore perdre mon argent si je joue ainsi. Ce serait un prétexte pour ma mie de durcir le ton.

Finalement le comte, trop exténué, décide de dormir dès son arrivée à l’auberge. Le lit (devin est sa marque) est confortable à souhait. Le comte s’endort et rêve de faire de l’argent avec de l’or.

— Voulez-vous déjeuner ? demande Germain à son cousin le lendemain matin. Le comte qui n’y connaît rien en plantes, dit préférer un petit déjeuner. Il déjeune donc des lardons dont le fumé est fameux. Mais aussi des œufs brouillés que l’aubergiste a tenté de réconcilier avec une mayonnaise qui prend. Le pain ne tient pas debout, il est rassis. Ce qui déplait fortement au comte.

Il donne Avoine à sa jument Sauteuse, Chinon il sait qu’elle n’avancera pas de la journée.

Voilà donc Germain et le comte de nouveau sur la route, par une sainte journée, partant à la rencontre du roi, de la reine et du petit prince. But principal de leur voyage, ne l’oublions pas.

Les deux cousins cheminaient depuis une heure à peine lorsque Sauteuse cessa de sauter, si ! Le comte faillit choir de selle, son perchoir. Mais il tint contenance à la grande surprise de son cousin.

— Cousin Germain, par où allons-nous ?

— Mais par monts et par vaux, voyons !

Monts, Je connais bien, mais je ne vois point de veaux. Je n’en ai vu que sous Mer.

— Soit. Nous ne passerons pas par Montcul, la route est trop escarpée et risque de nous donner des escarres.

— Allons alors vers le Lathan où nous attendent nos amis, propose le comte. Le Lathan est vers Lorient ou l’orient, ah, je ne sais plus.

— Demandons à ce brave là-bas.

En effet, au loin on distinguait un homme Soudan des sous d’Andorre. Soudainement, le brave homme se redresse.

— Braves hommes, je vous souhaite le bon jour. Peut-être pouvez-vous m’aider. Mon fils, le pire aîné, veut gravir le Canigou mais son âne, tôt, de son nom, est mort. Pourriez-vous lui prêter votre cheval ?

— Non, je ne prêterai pas Sauteuse qui me sied à merveille. Que votre fils trouve une canne à sonne ailleurs ! s'exclame le comte. J’ai l’âme froissée d’une telle demande !

— Vous l’avez trop repassée, réplique Germain. Je vous l’avais dit : l’âme se lave à froid. Cousin, murmura Germain, fuyons avant que ce bouffon ne nous mange la laine sur le dos ou pire encore, tonde notre toison d’or.

Le Comte acquiesce. Il n’aime pas les gens qui tondent les cheveux en quatre.

— Germain, demanda-t-il soudain, croyez-vous qu’on puisse acheter du soleil au détail ?

— Votre ambition n’a d’égale que votre naïveté, répondit Germain. Le soleil ne se vend pas. Il se consomme sur place.

— Et si je le revendais en parts, comme une tartelette ? Une part de soleil par actionnaire ?

— Le jour où vous vendrez la lumière, cousin, il faudra éclairer vos comptes. Ce serait la première fois qu’ils verraient clair.

Le comte prit la remarque avec flegme ; il était habitué à ce que Germain allumât à chaque pas de petites lampes ironiques sur sa route.

Ils atteignirent bientôt la rivière des Deux-Ondes, fameuse pour son pont, unique en son genre : il ne traversait rien. Les ingénieurs l’avaient bâti trop court, si bien qu’il flottait au-dessus de l’eau sans jamais la rejoindre.

— Un pont pareil, dit le Comte, c’est comme mes affaires : ça ne mène à rien, mais ça coûte cher.

Un batelier surgit de l’ombre du non-pont.

— Messires, voulez-vous traverser ? Je vous propose deux tarifs. Le premier vous mène sur l’autre rive ; le second vous laisse au milieu pour méditer sur vos choix.

— Je médite sur la médisance, fit le comte. Je préfère l’autre rive. Elle a l’air plus sûre.

— Ce n’est qu’une illusion, répondit le batelier. Là-bas comme ici, l’herbe est aussi sèche. Mais le voyage est agréable.

Le Comte, séduit par l’idée d’un trajet inutile mais poétique, accepta. Ils montèrent dans la barque, et le batelier poussa d’un geste large, digne de Moïse en RTT.

La traversée ne dura qu’un instant, mais le comte, impressionné, déclara :

— Cousin, ce batelier est un homme de passage.

— C’est même sa spécialité, répondit Germain.

Ils descendirent sur la rive opposée. Le Comte regarda autour de lui, perplexe.

— Cousin Germain… je ne vois aucune différence.

— Normal, dit Germain. Nous sommes passés de l’autre côté… mais de l’autre côté de rien. Il en aurait été de même si nous avions traversé le Rhin. Pire encore, on se serait fait du mauvais sang pour rien.

— Eh bien, fit le Comte, cela me rend philosophe.

— Vous ? s’étonna Germain. Philosophe ? Quelle école ?

— Celle où l’on ne comprend rien mais où l’on parle beaucoup.

— Ah, dit Germain. Vous devenez donc politiciens.

Le Comte, réjoui de cette révélation philosophico-politicienne, était comme un coq en pâte, sans les plumes et sans les pattes.

— Cousin Germain, si je deviens politicien, il faudra que je fasse carrière.

— Ah oui, répondit Germain. Une carrière de pierre car vous êtes le roc de votre comté qui compte, un peu pour rien.

Le comte ignore la pique, ce qui est rare : d’ordinaire, il aime les piques, celles qu’on peut lancer en tournoi ou abattre aux cartes.

Ils reprirent la route, qui serpente comme un serpent qui siffle essoufflé sur vos têtes.

Soudain, au détour d’un bosquet, surgit une femme,

— Braves seigneurs, supplia-t-elle, pourriez-vous m’aider ? J’ai perdu mon mari. Un homme pieux, très pieux, même : il plantait des pieux partout.

— Je ne connais que les piques, répondit le comte. Je suis un as dans le domaine.

Mais déjà la femme reprend :

— Mon mari a disparu hier. Je crains qu’un ours mal léché alléché ne l’ait avalé.

— Si c’est un ours, qu’il se dénonce, tonna le Comte en direction des arbres. Nous avons un cousin amateur de côtes !

Germain leva un sourcil :

— Des côtes de porcs ou de Côte-d'Or , cousin.

La femme s’enfuit…

Germain soupire et soupèse ses mots.

— Cousin, ne vous laissez plus prendre dans de telles histoires, sinon la comtesse vous tirera les oreilles, et pas avec des pincettes.

Le comte hoche la tête d’un air aigu (c’est comme un air grave mais moins agréable à entendre), puis aussitôt se remet à sautiller intérieurement, car une idée venait de germer en regardant Germain.

— Cousin, croyez-vous qu’auprès du roi, je puisse obtenir une charge ?

— Oh, certainement, répondit Germain. Une charge de cavalerie, si vous continuez à foncer sans réfléchir.

— Non, une charge d’État ! Quelque chose de noble. Ministre du Vent et des moulins, par exemple.

— Vous seriez parfait, acquiesça Germain. D’ailleurs, on dirait que vous brassez déjà beaucoup d’air. Mais Camille est déjà ministre des moulins et ses concepts sont révolutionnaires.

Ils n’eurent pas le temps d’aller plus loin dans cette haute réflexion qu’un cavalier déboula à bride abattue, si vite qu’il aurait pu abattre la bride elle-même.

— Halte ! cria le cavalier. Êtes-vous les deux voyageurs en route pour la capitale ?

— Oui, répondit le comte. Et si vous voulez qu’on s’arrête, évitez de crier “halte” en plein galop, c’est dangereux pour vos dents.

Le cavalier descendit, essoufflé :

— Je viens de la part du roi ! Il vous cherche. Il exige votre présence au plus vite, et il n’aime pas attendre. Surtout quand il a faim, ce qui survient trois fois par heure.

Le Comte s’illumina :

— Voilà mon heure de gloire !

— Oui, confirma Germain.

Le cavalier tendit un parchemin :

— Voici l’ordre royal. Et laissez-moi repartir, car le roi m’a dit : “Cours vite, sinon je te cours après, après ma chasse à courre dès mon retour à la cour;”

— Allez donc, pauvre ami, dit Germain. Vous n’êtes pas payé pour mourir en retard.

L’homme repartit comme une flèche, mais pas vers la Sarthe.

Le Comte, exalté, se tourna vers Germain :

— Cousin… Allons à la capitale !

— Allons-y, répondit Germain. Mais souvenez-vous : à la cour, ne soyez pas à court de mots, évitez les maux et les gros mots. Évitons aussi les jeux de mots à Maux.

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