LE TIGRE ATTAQUE SOUPLEMENT SA PROIE.

9 minutes de lecture

Le premier qui disparut fut américain.

C’était le neuf mars 2025.

Ce jour-là, ça surchauffa sur notre planète. Le satellite américain qui gérait les prévisions météo venait de disparaître de l’écran radar dans la tour de contrôle de Houston. Plus moyen de suivre l’évolution de la vitesse des vents aux Etats-Unis. La poisse.

La Nasa crut d’abord à une panne, puis à la maladresse. Le stagiaire local avait dû par mégarde appuyer sur un interrupteur on-off. C’était déjà arrivé une fois. Le cadre d’astreinte convoqua le dit apprenti, l’interrogea salement et le neutralisa immédiatement en le réaffectant au rayon cafétéria de l’établissement. Mais après quelques heures de vérifications, de coups de gueule et de grands signes de bras dans la salle de contrôle, il fallut se rendre à l’évidence : tout était bien branché. Ce maudit satellite avait juste disparu. Volatilisé. Littéralement. L’équipe éplucha avec soin le carnet de bord informatique mais ils n’identifièrent aucune anomalie. Son dernier pointage avait eu lieu un peu plus tôt à onze heure douze exactement. Le satellite avait envoyé la vitesse des vents dans le canyon du Colorado : soixante-dix kilomètres/heure, un vent du Sud régulier. Rien de plus normal. Depuis plus rien, plus de nouvelles, le silence radio. Le vide intersidéral. Le responsable de la Nasa appela l’armée, qui saisit le Haut Commandement qui transmit lui-même le message au bureau ovale en une folle chaîne de répétitions :

— Le satellite numéro 925A de la mission Eole ne répond plus et ne donne aucun signe de vie. Disparition inquiétante. Fin de transmission. Attendons ordres en retour.

Après des heures de palabres et d’hypothèses variées, il fallut se rendre à l’évidence : le satellite avait été détruit et la destruction de l’appareil était inexpliquée.

Qui avait commis ce crime ? Et, pourquoi ce satellite précisément ? C’était les deux questions que la NASA se posait et avait transmises aux autorités compétentes. Les militaires s’arrachaient les cheveux en cherchant une réponse plausible.

Pour le commandement américain la réponse était évidente : cette disparition ne pouvait être que l’œuvre du gouvernement chinois. A la rigueur les Russes. Qui d’autre aurait pu monter un coup pareil ? Il n’y avait même pas à réfléchir, c’était une évidence.

Sans attendre, un twitt salé du grand patron américain du bureau ovale annonça la nouvelle au monde entier :

— Ennemis en tous genres, tenez-vous prêts et tremblez car nous allons riposter. On ne touche pas à un satellite américain sans qu’il n’y ait de graves représailles. Contactez la Maison Blanche de toute urgence, des excuses sont requises. Merci aux chinois de se signaler, vous êtes numéro un sur la liste des suspects.

Moins de deux cent quatre-vingt caractères bien pesés, envoyés avec une photo de la Maison Blanche rayée d’un drapeau noir et siglée urgent pour annoncer la couleur de la colère américaine et transmis par un volatile bleu, plutôt mignon. Un message clair, un avertissement envoyé à des millions, voir directement des milliards d’utilisateurs. C’était comme ça qu’on gérait les crises maintenant. Rapide et efficace. Le monde entier attendit une réponse courte sous les vingt minutes maximum par le même moyen de communication et en moins de deux cent quatre-vingt caractères d’imprimerie.

La diplomatie moderne était en marche. Il n’y avait qu’à attendre le texto retour.

La question restait quand même en suspens chez les diplomates. Pourquoi les chinois auraient-ils fait disparaître un satellite météo ? Les analystes balayèrent rapidement les interrogations : ces dernières années, plus aucun expert en relations internationales ne cherchait à comprendre les motifs de désordres mondiaux. Il n’y avait jamais eu besoin de raisons valables pour déclencher une crise internationale d’envergure.

Les chinois répondirent par Twitt-retour, en moins de vingt minutes comme convenu dans les conventions internationales :

— Ce n’est pas nous ! La météo du Colorado ou du Texas cela ne nous intéresse pas, il y fait trop chaud. Cherchez un autre bouc émissaire.

Mais l’économie mondiale n’avait pas eu besoin d’attendre la réponse chinoise : le mal était fait. Les bourses asiatiques, européennes, américaines n’aimèrent pas. Pas du tout. L’incertitude était l’ennemi de la bourse. Avant d’investir c’est ce que tout bon courtier vous confiait. La planète tourna une fois autour du soleil. Le jour se déplaça à la surface de la sphère terrestre et il annonça partout le même lever de soleil : moral en berne, catastrophe en cours, durée indéterminée, cause inconnue, ennemi non identifié.

En ce jour noir, un mardi pour changer, on assista à un véritable ballet de chutes boursières. Au fur et à mesure des ouvertures de marché, de Wall Street à Paris, de Tokyo à Londres, de Pékin à Francfort c’était à qui battrait des records de baisse de marché. Tous les investisseurs du monde s’étaient attelés à relever le défi insensé de tout faire chuter. Une réussite. En fin de journée, c’était l’hécatombe : on était à moins trente pour cent partout et rien ne semblait plus pouvoir arrêter l’hémorragie financière. De lourds flux d’argent s’écoulaient partout, en masse, comme sortis d’une plaie béante et ils coagulaient sur les planchers boursiers. Ca vendait, ça vendait, ça vendait encore et sans discontinuer. Les courtiers de Wall Street se regardaient dans le blanc de l’œil, sans comprendre, ignorant la marche à suivre devant la gravité de la situation. Ils ouvrirent les livres d’annales boursières au chapitre du plus gros krach de tous les temps, page 1929 mais les spéculateurs de l’époque, qui avaient tous passé l’arme à gauche, n’étaient plus là pour indiquer ce qu’il fallait faire. Un vent de panique, que rien ne semblait arrêter, soufflait, partout. On pensa un court instant fermer les places boursières pour stopper l’hémorragie mais les gouvernements n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur le sujet. Dans une cacophonie générale, c’était une véritable débandade financière.

Pour nous simples mortels, cela ne changeait rien. Métro, boulot, dodo. La Bourse, c’était pour beaucoup un concept abstrait, un jouet pour les riches. Il n’y a que pour les adeptes de la mécanique boursière que l’on vivait un jour historique : une promesse de crise inédite. Pendant que les financiers s’inquiétaient, en pleurant et gémissant devant leurs défunts bonus, côté diplomatie, ça chauffait à mort.

Les Américains annoncèrent déployer les grands moyens. Un tas de porte-avions pointèrent leurs missiles à longues portées en direction de la Chine depuis des distances kilométriques folles. La Chine n’était pas en reste de son côté : elle avait, elle aussi, déployé l’armement nucléaire, en plus d’une fermeture immédiate de ses frontières et d’une mise sous contrôle de tous les journalistes et ressortissants américains actuellement en résidence sur son sol, et qui risquaient de passer un sale quart d’heure, si la crise ne passait pas.

La planète se trouvait de nouveau embarquée dans une guerre froide entre grandes puissances. Ça sentait l’escalade à plein nez. Les érudits priaient pour que les Russes ou l’Iran ne s’en mêlent pas. Les heures s’égrenèrent. Puis, vers midi les japonais, puis les allemands et enfin, les suédois annoncèrent, eux aussi, la disparition sur leurs écrans de cinq satellites dont ils n’avaient plus de nouvelles et la situation se tendit définitivement.

La terreur généralisée prit la place du simple affolement. Une chose semblait claire : ce n’était pas un coup des chinois, ils ne pouvaient pas gérer autant d’ennemis en même temps.

Je me souviens encore très précisément de cette sombre journée, de ce moment précis où tout a basculé. Il était midi, nous étions à la pause déjeuner avec mes collègues. Nous regardions à la télévision, incrédules, les images du centre de contrôle de la Nasa repasser en boucle. On y voyait des centaines de techniciens qui regardaient leurs consoles, l’air hagard. La journaliste dépêchée sur place répétait en boucle qu’elle attendait de plus amples informations sur les disparitions de satellites. Des flashs spéciaux récitaient le même texte, comme une mauvaise poésie. L’atmosphère était fébrile. L’appétit coupé, nous avions abandonné nos assiettes à leur triste sort et mon collègue Philippe s’était retourné vers moi :

— C’est dingue Mathilde ! Qu’est ce qui se passe ? Tu y comprends quelque chose, toi ?

— Non rien du tout. Mais j’ai l’impression que c’est assez grave !

Grave, ça l’était. Nous étions désarmés, perdus devant nos écrans, conscients que notre quotidien venait de basculer dans une autre dimension. Les interviews des personnalités du monde politique se succédèrent mais aucun ne comprenait d’où venait la menace, ni qui tirait les ficelles. Nos politiques étaient vaguement flous et perdus dans des imbroglios d’explications vaseuses. La tension était à son comble.

Le soir, je rentrais vite chez moi, sans traîner en chemin, en évitant de discuter à la boulangerie. J’étais pressée de retrouver Max et de m’enfermer à double tour dans mon appartement. J’étais inquiète : une menace invisible était là. Mes voisins se regardaient tous en chien de faïence sans savoir quoi faire. Je n’osais pas leur parler et je passais devant eux en suivant des yeux les motifs hexagonaux de la moquette de l’escalier, histoire de fuir la discussion.

En une seule journée, notre monde bascula dans une panique qu’il semblait impossible de contrôler.

Ce soir-là, j’attendis en vain. Max ne rentra pas à la maison. Je soulevais un nombre incalculable de fois les rideaux du salon pour contrôler l’entrée de l’immeuble. J’étais sur les nerfs. Les heures s’épluchèrent en silence. Pelotonnée sous ma couette, tétanisée par la disparition inexpliquée de mon compagnon, terrorisée par l’atmosphère anxiogène, je frissonnais d’inquiétude. J’aurais voulu qu’il soit là, qu’il rentre, qu’il me rassure, qu’il m’explique avec ses mots à lui ce qu’il comprenait de la situation.

Mais le palier resta vide, le téléphone sur répondeur et aucun cliquetis de clefs ne se présenta à la porte. Je me recroquevillais sur moi-même en position fœtale, sentant le monde qui m’entourait à deux doigts de s’écrouler, me murant dans le noir de la nuit.

Il me sembla que nous étions à un tournant de notre histoire. C’était un sentiment inexplicable qui me dévorait les entrailles mêlant angoisse, fragilité et envie de renaissance. Je fermais les yeux en essayant de faire le vide, mais c’était impossible, les images de la télévision me revenaient en boucle imprimées sur ma rétine, hantant mes pensées. L’absence de Max rongea les derniers remparts qui contenaient ce qu’il me restait de sang-froid.

Mon monde venait de s’écrouler.

****

Pour que vous compreniez à quel point ce jour funeste a bouleversé notre quotidien planétaire, il me faut remonter quelques mois en arrière. Je vais essayer de tout reprendre dans l’ordre dans ce récit pour qu’il reste une trace de ce que j’ai traversé et de l’incroyable histoire d’Hydrogène. Une thérapie de la guérison en quelque sorte, une tentative de remise en ordre pour comprendre ce qui m’a échappé, ce qui nous a tous échappé.

Je n’ai pas vécu avec le groupe, je n’ai pas traversé ce qu’il leur est arrivé. Mon témoignage est issu de recoupements et du carnet de bord découvert dans ma boîte aux lettres un matin froid de cet hiver 2026.

Le carnet était simplement emballé dans un papier kraft et je ne sais toujours pas qui le déposa dans la boîte mais j’ai tout de suite reconnu l’écriture de Max. Une petite écriture ronde, serrée et un peu penchée vers la droite. Dans les marges du carnet, il y avait quelques dessins, un des passe-temps de Max quand il réfléchissait. On ne pouvait pas douter de l’identité du propriétaire une seule seconde.

Sur la page de garde il avait juste noté mon nom : « Mathilde » et en dessous quelques lignes griffonnées :

— Je ne te demande pas de comprendre mais simplement ces notes te permettront de rétablir les faits. Prends soin de toi. Cours à la plage, traverse la forêt, monte au plus haut des sommets, profite des vues de la nature. Je t’embrasse tendrement. Max.

Ensuite, il y avait des pages et des pages de notes, de noms, de lieux, de dates. Il avait tout noté, tout soigneusement répertorié, jour après jour, presque heure après heure, en bon scientifique. Il avait noté les résultats de son expérience, comme si la planète Terre avait été mise en bocal, dans un immense aquarium expérimental et qu’Hydrogène, ce petit groupe de scientifiques, avait juste suivi l’adaptation de notre bonne vieille planète à une modification de son environnement.

Max avait disséqué et analysé ses choix et il me transmettait à travers ce petit carnet toutes leurs incroyables hypothèses. Des heures de travail acharné. Rien n’avait été laissé au hasard. Tout était indiqué par ordre chronologique depuis ce qui s’appelait le Jour un jusqu’au dénouement. Il avait noté l’état d’esprit, les doutes, les moments de communions, les histoires personnelles de chacun.

Me transmettre le fruit de ses années de recherches sonnait comme une déclaration. C’est grâce à ce cahier que j’ai pu remplir les vides et tout remettre dans l’ordre. C’est à partir des archives que j’ai pu raconter ce qui s’était réellement passé. Cinq mots me paraissent résumer leur œuvre : des virtuoses de la technologie.

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