SANS PETROLE, LA FETE EST PLUS FOLLE.

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C’était le tout début de l’été. Il faisait chaud et le soleil était à son zénith. Nous étions tous assis au Parc Monceau et certains d’entre nous transpiraient : des gouttes de sueurs perlaient sur nos fronts et ruisselaient dans nos cous moites. Assise à l’ombre d’un grand chêne, je regardais le groupe d’activistes : une centaine de personnes éparpillées sur les pelouses, un ensemble majoritairement jeune mais aussi quelques rares familles dispersées avec des enfants. Nous nous étions regroupés le matin même, Place d’Italie à Paris, sous les drapeaux de La Manifestation pour le climat. Tous unis et combatifs autour d’un unique thème : une planète propre pour tous.

Des chants partisans, des banderoles colorées animaient nos manifestations et, ces derniers mois, la mobilisation, dense et efficace, rendaient nos grands carnavals très populaires. Le défilé joyeux du jour, Cathy, une amie, nous y avait trainés. Cathy, c’était notre militante écologiste à nous, une engagée des premières heures de lutte pour sauver la planète. Une pure, une dure. Elle était capable de vous retourner les tripes en vous passant en boucle des films d’abattoirs sanguinolents avec des vaches qui pendouillaient sous des crochets métalliques ou avec des photos de bébé phoques dépecés sur la banquise. Elle usait avec habileté des méthodes de communications modernes, un alexithimique se serait mis à pleurer.

Notre rencontre remontait à une dizaine d’années. Un jour de septembre, nous nous étions assises toutes les deux, l’une à côté de l’autre, sur les bancs de la fac de Nanterre à un cours de philosophie sur le contrat social de Rousseau. Nous avions rapidement sympathisé, rigolé pendant le cours ennuyeux, échangé des petits mots sur nos cahiers sous l’œil irrité du professeur. A la sortie de l’amphithéâtre, pendant la pause-café, entre deux fous rires, tout s’était noué tacitement : il était devenu évident que nous resterions en contact toute notre vie et un lien indicible nous avait immédiatement unies. Cathy aimait à répéter régulièrement comme pour se rassurer :

— ­Mathilde, on restera liées l’une à l’autre, quoi qu’il en coûte, quoi qu’on fasse !

C’était le cas. Nos chemins avaient rapidement divergé après la fac : j’avais passé le CRPE, le concours de l’IUFM et j’étais devenue institutrice dans une classe de primaire à côté de Nation. Cathy, elle, était devenue militante. Pardon, Militante, avec un grand M, comme elle nous le répétait avec fierté. Militante avec le grand M, c’était un métier à plein temps, un truc sérieux et impliquant, un engagement qui lui était vissé au corps, qui lui demandait tout son temps, et l’essentiel de son énergie. Depuis cinq ans, Cathy s’était engagée dans les enjeux écologiques avec une ferveur qui ne souffrait aucune trêve : du tri des déchets à la sauvegarde des espèces protégées, elle était de tous les combats. Sa vie toute entière était une lutte pour la sauvegarde de la planète.

Elle travaillait actuellement chez Greenpeace et elle s’engageait dans tous les défis. Elle avait pris, en prime, l’option spécialisée en réchauffement climatique et en dérèglements variés de l’écosystème. Grâce à elle, nous étions régulièrement mis au courant des derniers développements mondiaux en termes d’excentricités pollueuses. Cathy participait à un maximum de manifestations pour signaler son engagement militant. Elle aimait l’action. Elle aimait aussi nous emmener et nous mobiliser le plus possible pour faire grossir les rangs des manifestants. Et il n’y avait rien à dire quand on l’écoutait, les manifestations, elle en connaissait un sacré rayon !

La semaine dernière, quand via WhatsApp, elle nous avait demandé de tous nous mobiliser pour ce samedi, il nous avait été impossible de nous dérober :

— Tu comprends, Mathilde, c’est super important ! La planète n’en peut plus de souffrir et puis Greta sera là. On ne peut pas rater cette manif, crois-moi !

On avait vite compris que lui dire non risquait de nous emmener dans des discussions sans fins, voire des disputes inutiles. C’était plus simple de dire oui. On était en juin, il faisait beau. Un bon moment entre amis, c’était sûr : on allait bien se marrer.

— Purée …. Mais c’est ingérable ce truc ! cria un grand garçon brun qui s’enchevêtrait dans une toile marron.

Je me retournai vers Yassine qui pestait en s’acharnant sur un piquet de la tente, tentant en vain de le dresser verticalement sur le sol herbeux. Yassine, c’était le matheux de notre petite bande, un scientifique qui terminait un doctorat en sciences : niveau intégrales, analyse de séries et théorèmes en tout genres, il était au top. Une sorte de génie. Yassine vous donnait très souvent l’impression que tout était très facile d’emblée et que, si vous ne compreniez rien à son explication, c’était uniquement parce que vous ne vous donniez pas vraiment la peine d’essayer. C’était un peu décourageant pour une littéraire comme moi, mais Yassine était un garçon si drôle et son sourire, qui dévoilait deux fossettes irrésistibles, si engageant, qu’il vous forçait immédiatement à pardonner toutes ses facilités écœurantes en mathématiques. Yassine était un tombeur, il le savait et en usait sans aucune modération auprès de la gente féminine.

En tous cas, il n’était pas champion en montage de tente. Le piquet était de travers, il tenait par miracle dans l’herbe, la toile d’un triste marron militaire pendouillait mollement et lamentablement, sur un seul côté. C’était un échec cuisant.

— Ben alors, Yassine ? Tu n’y arrives pas ? Moi je me demande si t’as vraiment essayé de te donner la peine de la monter cette fichue tente ! lança Tom, railleur. Laisse-moi faire, parce que là, faut avancer tout de même !

— Ok fais-le, puisque t’es si fort ! marmonna Yassine en abandonnant son chef d’œuvre sans le moindre regret. Ça me saoule, et en plus il doit manquer des piquets. Et puis, il n’y a même pas d’instructions dans ce fichu sac. Je me demande quel est l’idiot qui a fourni cette maudite tente sans un seul plan de montage.

Le roi de l’intégrale abandonna définitivement la partie, laissant Tom prendre le relais.

Tom, c’était le petit dernier de la bande. Le nouveau copain de Cathy qu’elle nous avait dit avoir rencontré au club de sport. Avec Yassine, ça nous faisait bien rire, parce que le sport n’était pas franchement la passion de Cathy. Je dirais même que pour une écolo, elle était plutôt casanière. Même à vélo, c’était vraiment une piètre cycliste. Alors ça me paraissait vraiment étonnant qu’elle fréquentât assidûment une salle de sport, même si l’abonnement était offert. Cathy aimait bien raconter des histoires, enjoliver un peu son quotidien en ajoutant des anecdotes piquantes ou des détails sans grandes conséquences sur sa vie mais qui illuminaient nos conversations de rires joyeux. Avait-elle rencontré Tom au coin de la rue ou dans une salle de sport ? Aucune importance, nous avions bien ri de l’anecdote.

Tom était gentil. C’était un grand blond aux yeux clairs et à la peau très blanche, presque diaphane. Il parlait peu avec un accent un tantinet chantant, sans origine clairement définie. Tom avait le mot réfléchi et toujours juste, il ne parlait jamais pour ne rien dire. On ne savait pas du tout d’où il venait, ni ce qu’il avait fait avant que son destin ne croise le nôtre : son passé, sa famille restaient des mystères insondables pour notre petit cercle amical. Chaque fois que le sujet de nos conversations dérivaient vers une portion secrète de nos vies et que nous partagions des confidences, il éludait, se levait ou nous demandait si on ne voulait pas plutôt manger un morceau ou écouter de la musique, et pour finir, il mettait fin au débat en l’enterrant sous des couches bien épaisses de divagations culinaires ou sportives. Tom était entouré d’une brume mystérieuse qui ajoutait à son charme. C’était un compagnon de vie très apprécié. Il bricolait sans cesse. Pour gagner sa vie, il achetait de vieux vélos, les retapait avant de les revendre sur internet sur un site qui mettait en relation les particuliers entre eux. Tom, c’était vraiment le roi de la débrouille.

Il disait que ce n’était pas croyable que les gens ne sachent pas réparer les vieux objets pour en faire des neufs. Son ingéniosité permanente lui payait ses nouilles et lui remplissait son frigo tous les jours. En dehors de son activité de réparation de vélos, on ne lui connaissait aucune autre activité professionnelle. Tom vivait au jour le jour et il n’avait aucun projet précis. Il nous disait qu’il serait ailleurs demain, que vivre au fil de l’eau, c’était ce qu’il avait toujours aimé. Sa vie était simple et il ne cherchait pas à faire de plans de carrière : ses contraintes étaient à l’heure, au mieux à la journée.

Cette gestion échappait à l’ensemble de mon groupe d’amis. Nous avions tous été éduqués par nos parents respectifs dans l’idée d’une recherche de carrière, d’une place dans la société et sa philosophie de vie sans planification sortait de notre champ d’application et nous dépassait complètement. Cela me semblait irréel et définitivement incompréhensible. Avec Yassine, pour rigoler, on lui avait inventé une vraie vie d’agent secret : pour lui, les vélos c’était certainement une simple couverture. En réalité, Tom était un espion russe. Il surveillait Cathy qui travaillait chez Greenpeace pour, ensuite, envoyer les infos au Kremlin et déjouer le prochain sabotage prévu, un événement activiste-politique type Rainbow Warrior. Avec Yassine, il était clair qu’on avait tout compris. On attendait juste le bon moment pour le démasquer et déjouer tous ses plans d’espion transfuge.

Tom ne fit qu’une bouchée du montage de tente. Yassine avait bien fait de lui confier cette mission de haut vol : montage- démontage d’objets récalcitrants. Il était temps : les organisateurs nous avaient demandé de camper et d’occuper le parc le plus rapidement possible.

La police, qui nous avait suivis toute la matinée, venait de se déployer sur les entrées principales du parc et ils hurlaient à travers leur mégaphone :

— Bonjour Messieurs, Mesdames. Nous vous demandons de bien vouloir évacuer le site et de vous disperser dans le calme. Merci de rentrer chez vous au plus vite. Ceci est notre dernier message avant que nous ne soyons dans l’obligation de procéder à des interpellations.

Aucun doute possible, les forces de l’ordre avaient réalisé qu’une occupation non autorisée des lieux était sur le point de se jouer et la situation n’allait pas tarder à se tendre. Les partisans les plus engagés du groupe d’écologistes commençaient déjà à s’attacher sur les grilles avec de lourdes chaînes et des cadenas dignes des plus grands magiciens. Les plus motivés se collaient même avec de la glue surpuissante sur les montants des grilles.

Dans la matinée, sitôt le coup de sifflet de départ émis, nous nous étions éparpillés en scandant nos slogans : « Pas de Nature, pas de Futur ! ». Unis tous ensemble par une utopie collective contagieuse, comme savent les faire naître les organisations pacifiques, portées par la croyance que tout était encore possible et qu’on allait tout changer, vite et bien ; surtout vite, et qu’ensuite, nous pourrions tous retourner à nos occupations quotidiennes.

On avait marché depuis la place d’Italie en direction du Jardin du Luxembourg, en empruntant les boulevards les plus larges de la capitale pour étaler au maximum notre groupe de manifestants. Au départ, l’ambiance était bon-enfant. On avait amené des grands cartons sur lesquels nous pouvions lire « Tous responsables, Tous coupables » et la maxime spéciale créée par notre petit groupe : « Sans pétrole, la fête est plus folle ». Le cortège s’était ébranlé gentiment au son étrangement sourd des cornes de brumes.

Je n’étais pas absolument convaincue par tous les slogans affichés mais c’était euphorisant cette foule bigarrée, de tous milieux, tendue vers un seul but ultime : Sauver notre planète, ce petit bout de nulle part perdu au milieu de l’immensité de l’espace et sur laquelle l’espèce humaine posait ses pieds sales. Ces derniers temps l’envie furieuse de faire quelque chose pour essayer de stopper l’irrémédiable destruction de la nature m’occupait l’esprit. J’avais envie de faire plus.

Manifester ce jour-là me donnait l’impression de participer à un engagement collectif, même si on ne savait pas encore ce que cela allait impliquer. C’était grisant. Je regardais autour de moi et je me sentis portée par la communion spirituelle qui traversait la foule. Elle ondulait en une immense vague arc en ciel : des papas en jaune canaris avec des enfants sur les épaules, des personnes âgées en vert tendre des prairies et même notre Cathy nationale avec un tee-shirt noir Greenpeace un peu trop grand pour elle. Elle arborait sur le ventre un grand G peint en vert fluo dégoulinant, symbole de sa chère association, et, dans le dos, une collection de Pin’s d’animaux à protéger qu’elle avait savamment arrangée pour que tous soient bien alignés en ordre de bataille sur le morceau de tissu. Elle avait le dos couvert d’au moins une centaine de ces Pin’s. Je me souvenais avec nostalgie de ces petites broches des années 80 qu’on avait collectionnées lorsque nous étions enfants. Elle brillait de mille feux même si cela devait peser plusieurs kilos de métal.

— Mais où est ce que tu as trouvé ces trésors ? m’exclamai-je en regardant la collection avec la plus grande attention.

— Chez mes parents ! me répondit Cathy. Dans un vieux carton qui partait pour la brocante du quartier. Mon paternel allait s’en débarrasser sans même m’en parler. Tu te rends compte du carnage ? Les parents, je t’assure, parfois il vaudrait mieux les attacher serrés sur leurs chaises au lieu de les laisser gambader librement ! lança-t-elle ironique.

Son sang n’avait fait qu’un tour à l’idée d’un démantèlement massif de ce butin et elle avait subtilisé la collection de ses jeunes années sur le champ.

Je pensais en souriant que, vingt ans plus tôt, mon amie collectionnait déjà les animaux en voie de disparition. Un rayon de soleil se fixa sur le métal et les Pin’s m’aveuglèrent de leur éclat furtif. Un signe du destin. C’était drôle de penser que son combat pour les espèces perdues ne datait pas d’hier. L’occasion de savoir si, dans les trocs des cours de récré, le panda chinois valait bien trois koalas australiens ou cinq tigres du Bengale.

Son histoire de collection enfantine me fit rire et je reconnaissais, admirative, son engagement éternel pour la biodiversité. Même à coup de Pin’s d’un autre âge, c’était tout de même un bon point pour elle.

Pour le moment, elle ressemblait plus à un général des armées russes qu’à Greta Thunberg, avec toutes ses décorations métalliques piquées dans le dos mais aucune moquerie ne semblait arrêter son enthousiasme pour la grande cause écologique du jour. Notre Cathy resplendissait de fierté et elle nous regardait l’œil brillant, galvanisée par la présence de sa petite troupe de fantassins de l’écologie.

Nous avancions lentement. Nous étions nombreux et serrés, une foule dense et très compacte qui ne permettait pas d’apercevoir le début du cortège. Yassine, en bon séducteur de salon, n’arrêtait pas de se plaindre.

— Eh Cathy, tu crois qu’on va se serrer comme des sardines comme ça pendant longtemps ? Bonjour l’organisation ! On va finir étouffés ou écrasés, voire les deux, si ça continue, geignait-il en continu, tel un adolescent contrarié.

Cathy haussait les épaules sans répondre. À peine si elle écoutait les jérémiades du play-boy.

Notre champ visuel se limitait à une vison verticale, nos têtes se tendaient vers les hauteurs. Pour respirer un peu, nos yeux se portaient naturellement sur les banderoles, nos regards glissaient vers les balcons haussmanniens et les façades d’immeubles en pierre. Partout, des parisiens aux balcons se penchaient pour regarder le cortège passer. Ils montraient à leurs enfants en tendant le doigt des pancartes aux slogans recherchés ou reprenaient simplement les chants, à l’unisson des manifestants. Cathy avait raison, ce rassemblement était important et il impressionnait par sa densité. Il y avait sans doute des centaines de milliers de participants, empaquetés en rangs serrés. De mémoire d’écologistes on avait rarement vu une telle mobilisation et ça réchauffait drôlement nos petits cœurs d’endoctrinés.

— C’est impressionnant, me souffla Cathy. Je sens que cette fois les choses vont changer. Après un rassemblement aussi important, le gouvernement devra bien changer quelques lois. C’est obligé !

— Tu crois vraiment ? lui lançai-je, pas du tout convaincue par le principe qui lui semblait évident.

— Mais oui, tu verras !

A cette heure matinale, rien ne pouvait entamer l’enthousiasme de ma camarade. Je souris largement, contaminée par son optimisme et un fin trait se dessina sur mon visage reliant une oreille à l’autre. Cette sortie entre amis est un de mes derniers souvenirs heureux.

Nous n’étions pas encore arrivés au Jardin du Luxembourg que déjà le cordon de CRS qui nous avait savamment encerclés, nous comprimait. Les flics nous laissaient de moins en moins de place, comme si la stratégie était de nous étouffer sur place. A l’intérieur du rassemblement, on suffoquait, on se collait de plus en plus et je sentais la chaleur des corps qui m’entouraient m’envahir peu à peu. Le cortège se concentrait inexorablement, se repliant sur lui-même.

— Mais ils font quoi là, hurla Yassine. On va vraiment tous mourir étouffés. Je te jure, Catoche, la prochaine fois je ne viens plus à tes manifs à la c… !

Les parents agrippaient les plus petits par les bras et commençaient à visser leurs rejetons sur leurs épaules pour leur éviter un écrasement inéluctable, une fin terrifiante inspirée par la foule qui piétinait. Nous étions sous pression, tous contractés et compressés les uns dans les autres.

Soudainement sans prévenir, la foule s’électrisa et la tension monta d’un cran atteignant son paroxysme. On se sentait très mal à l’aise.

Tout dégénéra subitement.

D’abord, il y eut des cris. Des cris de guerre contre la police. Des cris animaux et brutaux. Des hurlements militaires. Des demandes pressantes de retour au calme de l’autorité policière répondirent aussitôt aux cris de la foule. Armés de puissants porte-voix, les policiers s’égosillaient en vain :

— Merci de cesser de hurler, la foule est très dense, pour la sécurité de tous, nous vous invitons à vous disperser dans les rues adjacentes.

Mais ces suppliques ne trouvèrent pas d’échos favorables dans la foule. Certains manifestants, cagoulés, ne voulaient rien entendre, sifflaient bruyamment, haranguaient la foule, couvraient les multiples demandes d’accalmie de bruits de casseroles ou de cris gutturaux.

C’était devenu incontrôlable. Les premiers jets de pierre fusèrent en direction des policiers et, presque simultanément, en réponse, les premières grenades lacrymogènes de la brigade d’intervention. Qui avait commencé ? Les manifestants ou la police ? Difficile à dire. A ce stade de la bataille, cela n’avait plus aucune importance. Les grenades lacrymogènes atterrirent à nos pieds, des canettes fumantes qui semblaient inoffensives. Les petites boîtes métalliques déversèrent leur nuage blanchâtre malodorant, au milieu de la foule. On se grattait les yeux, la gorge nous piquait, l’air devenait irrespirable. En larmes, les poumons en feu, nos tee-shirts tirés sur nos bouches et nos nez, nous nous regardâmes mutuellement.

Il me parut évident qu’il fallait s’exfiltrer au plus vite. Le téléphone de Cathy bipa et elle nous le passa pour que nous puissions lire le texto : une de ses connaissances faisait suivre le mot d’ordre suivant : « Ça dégénère. Rendez-vous au Parc Monceau. On s’arrache et on organise l’occupation du parc Monceau. »

Il fut relativement facile de sortir des rangs. A l’arrière de la manifestation des rangées entières se défilaient face au combat urbain. Enfants sur les épaules, armés de pancartes en carton et de banderoles colorées, la plupart des manifestants n’étaient pas vraiment venus pour casser du flic. Comme d’habitude, les organisateurs étaient dépassés par quelques groupuscules clairement infiltrés dans le rassemblement pour agrémenter leur après-midi ensoleillée d’un peu de sang et de castagne gratuite. Toutes les manifestations tournaient maintenant à la guérilla urbaine. Même les organisations les plus pacifistes faisaient régulièrement les frais de plusieurs groupes d’ultra devenus ingérables, dont les plus connus portaient le nom de Black Block. La police anti-émeute, nullement ébranlée par la situation, nous faisait face, alignée en ordre de bataille et prête à en découdre.

Très peu pour nous.

L’arrière du cortège se délitait peu à peu, tandis que, devant, des rangs serrés d’ultras, cagoulés de noir, faisaient face aux forces de l’ordre. Il fallait filer, et vite.

À la station Port Royal, comme des centaines d’autres manifestants, nous nous engouffrâmes dans le métro et nous prîmes la direction de la station Miromesnil, en plusieurs changements savants, avec pour terminus notre destination finale : le parc Monceau.

Voilà.

Maintenant nous en étions là. À monter une tente sur l’herbe grasse du parc, loin des péripéties agressives de la manifestation.

Au parc Monceau, la police s’était un peu détendue, l’ambiance était plus familiale. Ils rigolaient presque. Persuadés sans doute qu’une centaine de manifestants pour défendre le climat n’allait pas élire domicile dans le parc pour des heures, voire des jours, les gardiens de l’ordre discutaient en grappe devant l’entrée, la matraque à la main. Un des officiels s’amusait même avec le mégaphone :

— Bonjour à tous, je vous signale que les grilles du parc ferment à dix-huit heures pétantes. Si vous pouviez vous dépêcher un peu de ranger vos tentes, d’engloutir vos pique-niques et de rentrer, ce ne serait pas mal, ironisait-il dans le haut-parleur. Ce soir il y a le match PSG/OM à la télévision, un petit message de rappel pour ceux qui auraient peut-être oublié !

Ça allait être une partie de plaisir de ranger tout ce petit monde, bien comme il faut, avant de prendre une bière fraîche avec les collègues à la fin du service. Il y avait tout de même ces petits malins enchaînés à la grille : une dizaines d’activistes grimés de messages sans ambiguïté qui n’allaient pas bouger tous seuls. Mais, les flics n’avaient pas les clefs des cadenas et les pinces coupantes n’étaient pas encore arrivées. Inutile de se précipiter. Il suffisait presque de les laisser se déshydrater sur place. Tout finirait tranquillement par s’arranger.

Nous étions tous bien installés, assis dans l’herbe et la tente était enfin montée : ses battants en toile marron claquaient au vent. Alors, nous sortîmes les chips et les bières de nos sacs. Dans notre petit club d’énervés, d’alter- mondialistes et de bobos, il y avait aussi simplement des affamés, des grands enfants qu’il ne fallait pas pousser beaucoup pour que les sandwichs, les chansons et les rires fusent. L’appel du ventre en somme. La reconquête du monde on votait tous OUI mais uniquement le ventre plein. On se mit rapidement à chanter les chansons qui nous passaient par la tête, pour occuper le temps : des tubes récents et des vieux morceaux en fonction de l’humeur du moment et de nos connaissances musicales communes. Le soleil était de la partie. Il faisait bon. On avait le weekend devant nous, on avait tout notre temps.

C’est en attaquant tous ensemble une vieille chanson de Maxime le Forestier, un peu partisane, très mai 1968, et pour laquelle nous étions loin d’être concernés, car les temps avaient bien changés, que je l’entendis. Sa voix grave avait soudain accompagné les nôtres dans la reprise du refrain et je m’étais retournée.

Il était là.

Debout devant nous. Une grande carcasse qui flottait dans un tee-shirt des Rolling Stones, qu’il devait avoir emprunté à quelqu’un d’autre bien plus costaud que lui. Un vieux jean délavé, des baskets rouges. Pas du tout le genre à chanter du Maxime le Forestier avec les bobos du quartier. Eclectique. Un corps en bataille, les cheveux en broussailles. Il avait un air de n’appartenir à aucun lieu, ni aucune époque. Intemporel est sans doute le mot qui le définissait le mieux. Ses yeux verts magnétiques, profonds, regardaient ailleurs, quelque part dans le vide, là où rien n’arrêtait le regard, plus loin que la réalité dans laquelle nous nous trouvions.

Il me fixa et nos regards se croisèrent, s’accrochèrent longuement.

Il avait un air rêveur et gentil, assorti d’un sourire qui lui traversait la figure. Il nous avait tous dévisagés un par un et il avait simplement dit :

— Salut, je m’appelle Max. Je peux me joindre à vous pour chanter un morceau ou deux ?

J’entendis Cathy lui répondre par l’affirmative, alors que j’étais déjà figée à cet instant, la voix coupée, fascinée par le magnétisme que cet homme provoquait sur mon être tout entier. Un frisson parcourut mon épiderme, dressant le moindre de mes poils, figeant le moindre de mes pores, électrisant toutes mes cellules à l’unisson des battements de mon cœur. J’étais subjuguée, tremblante, définitivement prisonnière.

C’est à ce moment précis que Max entra dans notre existence. Dans la mienne surtout.

Comme une évidence. Comme s’il avait toujours été présent. A la seconde où je le vis, j’eus cette étrange impression qu’il avait toujours fait partie de ma vie. Il m’attendait simplement dans ce parc, comme si cela avait été convenu entre nous, le matin même, avant que l’on se quitte.

Depuis, Max était là, planté au milieu de mon existence, profondément enraciné dans ma vie et je crois qu’il s’y trouvait bien. Je pense encore aujourd’hui que nos deux réalités spatio-temporelles avaient dû convenir de ce rendez-vous depuis toujours, que c’était noté quelque part dans un livre sur la notion du temps et je me suis longtemps demandé si Stephen Hawking aurait eu une quelconque explication ou théorie à ce sujet.

Max est entré dans ma vie le 20 juin 2020. Cette date est restée gravée avec son étrange symétrie spatiale pleine de ces deux et de ces zéros alignés bien proprement les uns à la suite des autres, comme si sur ce point aussi la science avait eu son mot à dire.

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