LE PHYTOPLANCTON, C’EST BON POUR LA SANTE.

10 minutes de lecture

Notre vie s’organisa avec son rituel d’habitudes. Une vie tranquille et simplement banale.

Chaque jour, j’allais à l’école enseigner aux élèves de CM1.

Max, lui, travaillait au CNRS, en tant que chercheur en biologie marine. Il préparait un doctorat et son sujet de recherche le passionnait. Son truc à lui, c’était le phytoplancton. Je peux même affirmer que le phytoplancton l’habillait de la tête aux pieds. Si vous lui demandiez de vous parler de ses recherches, il posait son stylo, prenait une grande inspiration, fermait les yeux, pour réfléchir aux meilleurs mots possibles, avant de commencer. Puis, il vous regardait avec un grand sérieux et prenait tout son temps pour vous expliquer avec pédagogie que le phytoplancton c’était la vie, un être vivant formidable, notre moelle épinière à tous, la chose qui lui semblait être de loin la plus importante au monde. Il s’extasiait en vous disant qu’en plus d’être indispensable, c’était aussi d’une beauté à vous couper le souffle.

J’avais toujours eu du mal à considérer l’amas gluant et translucide qu’il extrayait sur des morceaux de coton, en filtrant l’eau de mer à travers des filtres à café Melita, comme l’espèce la plus puissante de la planète ou la plus belle qui soit. Mais, c’était de notoriété publique, il était établi que cinquante pour cent de notre oxygène était produit par ce chewing-gum translucide et gluant. De quoi filer des frissons aux industriels producteurs de gommes et de bonbons divers, puisqu’il semblait bien que les éléments visqueux et caoutchouteux aient finalement une utilité majeure en ce monde.

Un jour, alors que je blaguais avec Max sur l’aspect poisseux, gluant et peu engageant de son fameux plancton, il me prit par la main pour me traîner au fond de notre garage. C’était un de ces moments, au début de sa vie professionnelle, où Max, pédagogue, prenait le temps d’expliquer les choses. Il y avait installé sur une table et deux tréteaux, un espace sommaire, qui lui servait de laboratoire quand il n’avait pas fini de noter les évolutions de ses échantillons au CNRS. Plusieurs mois auparavant, j’avais dit oui sans hésiter pour cette installation qui évitait les heures de présences tardives au laboratoire. Le plancton ne connaissait de toute évidence pas les trente-cinq heures et le garage ne nous était d’aucune utilité, notre vieille voiture dormant dehors tous les jours de l’année.

Max brancha le petit microscope. Aussitôt une lumière crue fendit la lamelle de verre posée sur la platine. Il me poussa gentiment sur le tabouret et s’exclama :

— Regarde. Ouvre grand les yeux et regarde dans le microscope. Tu ne vas pas en croire tes mirettes ! C’est du plancton ! Il faut que tu voies cette beauté fascinante.

Je plongeai mon regard sur les deux oculaires de l’appareil ; il m’apparut un magma blanchâtre, très trouble et évanescent. On aurait dit un vieux crachat de morve. Je m’écartai sans ménagement du microscope, écœurée par la vision gluante.

— Eh bien. Beurk. C’est tout ce que j’ai à dire. Je ne suis pas déçue, c’est vraiment poisseux et répugnant. Si cette chose, c’est la dernière merveille du monde, eh bien, il n’est pas joli-joli notre monde. C’est juste un morceau de magma visqueux et sans intérêt. T’as craché sur la lamelle de verre ou quoi ?

Je ne comprenais définitivement pas ce qu’il y avait comme intérêt majeur à observer cette chose. Les expériences scientifiques de Max m’avaient toujours dépassée.

Max rigola de ma réplique. Il fut pris d’un fou-rire qui lui secoua la poitrine. Son rire puissant rebondissait sur les murs du garage, envahissait l’atmosphère, s’amplifiait et les ondes puissantes se croisaient, se recoupaient, en résonnant sans fin dans la pièce vide. Son rire était tellement communicatif que je l’avais suivi et un hoquet joyeux m’avait bientôt soulevé la poitrine. C’était simplement irrésistible, comme à chaque carrefour de rigolade rencontré au cours du trajet de cette vie simple que nous partagions.

Max. Mon cher Max. Max quand il riait, tous nos amis succombaient. On s’arrêtait tous, on le regardait, on écoutait les vagues de notes joyeuses s’étaler, puis on riait, on reprenait notre souffle, et on riait encore, et encore, et encore. On riait jusqu’à ce que le souffle nous manque, jusqu’à ce que nos entrailles, plongées dans une trop longue apnée, nous forcent à respirer pour de bon. Personne ne pouvait y échapper très longtemps. J’ai toujours pensé que Max était irrésistible à sa façon et pas seulement parce que j’étais tombé follement amoureuse de lui. Il était de ces êtres qui mettent un pied dans la porte d’entrée, s’immiscent dans votre vie de force, prennent leur place et dont vous ne pouviez plus vous passer très rapidement. Un charmeur discret qui m’avait pris au piège, un Bernard L’Ermite de l’affection. Ce jour-là, entre deux vagues de rires gloutons, Max me souffla tendrement les mots dans le creux de l’oreille, soufflant délicatement son conseil avisé :

— Grande nouille, il faut tourner la molette à ta droite…, règle donc la distance focale de l’appareil pour faire la mise au point. Sinon, c’est sûr, tu ne peux rien voir !

— Ça va ! Ils sont bien loin mes cours de biologie …répliquai-je, franchement vexée par la remarque, coupant court à la sensualité du moment.

Je tournais la vis macro-métrique et, d’un seul coup, tout m’apparut. Le magma visqueux se précisa et des dizaines de détails, surprenants, se dévoilèrent sous mes yeux :

— Mais ça bouge ! dis-je en fixant la lamelle, les yeux pétrifiés, subjuguée par le spectacle vivant.

— Bien sûr que ça bouge ! s’étrangla de rire mon compagnon. C’est vivant, ça oui, c’est sûr, c’est bien vivant !

Voilà que mon immonde amas visqueux s’était transformé, en un fragment de secondes, en une portion de vie grouillante, d’une beauté saisissante. Des dizaines de petits êtres qui se tortillaient sur eux-mêmes en un invraisemblable ballet fantomatique. Des minuscules cellules translucides que la lumière crue du microscope faisait briller, des formes géométriques, complexes, armées de petits cils qui brassaient le liquide, faisant bouger le plancton dans tous les sens. On aurait dit les dessins de mon petit neveu Paul, quand il partait dans des délires de formes imaginaires, la couleur jaune pétante du coloriage en moins. Les formes artistiques étaient si incroyablement complexes que les plus grands artistes contemporains n’auraient sans doute pas pu les imaginer. Max avait raison, c’était bien vivant. Ca grouillait de vie et c’était simplement magnifique. Une beauté magique et contagieuse, car je m’enthousiasmais, moi aussi, pour le sujet :

— Mais il y en a pleins, de toutes les formes, on dirait qu’ils cherchent à se coller les uns aux autres. Jamais je n’aurais imaginé que c’était aussi complexe et poétique, le plancton !

Ce jour-là, cette découverte fortuite me fit prendre conscience de ce qui animait les recherches scientifiques de Max : la protection et la compréhension d’une forme de vie, à la fois simple et étonnante de complexité.

Devant mon air stupéfait et intéressé, Max prit tour le temps nécessaire pour me vanter tous les mérites du Phytoplancton.

Je me posai depuis de nombreuses questions métaphysiques, toutes sans réponses évidentes : comment était-il possible que cette masse d’éléments si petits, si divers, si fragiles contribue à nous maintenir en vie sur cette planète ? Un élément invisible, que nous n’avions pas créé, doté de quelques cellules seulement, insaisissable, dont la disparition entraînerait notre perte à tous ; des êtres si petits qu’on ne pouvait les découvrir qu’armés d’un microscope binoculaire et, en prenant le temps de s’arrêter pour les observer.

Max m’expliqua qu’il existait dans ces organismes une hiérarchie assez complexe : des végétaux et des animaux, des bactéries et même des virus. C’était une vie étonnante, un monde sous-marin avec une diversité insoupçonnable pour un non initié. Dans la cuisine, en l’écoutant me parler de ce monde mystérieux, je fermai les yeux.

J’imaginais un Monsieur Plancton et une Madame Plancton. Ils habitaient la mer, se touchaient, vibraient, échangeaient des informations, aimaient prendre le soleil, fabriquaient de la matière organique, vivaient au rythme de la photosynthèse.

Blop … blop … ils se multipliaient seuls par division cellulaire.

Blop Blop ils sont deux.

Blop blop ils sont quatre…seize.. puis des milliers …

Des divisions cellulaires sans fin qui produisaient, depuis des millions d’années, des milliards et des milliards de petites cellules de phytoplanctons, zooplanctons et consorts.

Les yeux fermés, je les voyais, flottants dans l’immensité océanique. C’était d’une infinie poésie, ils nous rendaient, nous les bipèdes, ridiculement petits et insignifiants, à l’échelle de l’humanité.

Max me bombarda ensuite de noms exotiques : les Diatomées, les Dinoflagellés … Ces noms sonnaient magnifiquement. Je pensais à mon neveu Paul, du haut de ses cinq ans qui aurait immédiatement dessiné un petit dinosaure avec des ailes, en entendant ce nom magique de Dinoflagellés.

Puis vint l’Holoplancton et le Méroplancton.

Des noms de tableaux, des œuvres étonnantes. Des couleurs. Des formes complexes, symétriques, exotiques. Je m’égarais dans mes rêveries. Le plancton c’était la poésie du monde, à l’état brut.

Et, au moment, où en riant, je dis à Max qu’on ne pouvait pas vraiment parler d’organismes réfléchis, que c’était des formes de vie simples, il me coupa la parole, outré. Alors, il m’expliqua que le zooplancton remontait la nuit vers la surface de l’océan pour se nourrir, avant de redescendre vers les eaux plus profondes. Il s’extasia sur le fait que ce mouvement contribuait au brassage des eaux de l’océan, et, qu’il mélangeait l’eau des fleuves avec celle de la mer. Il m’apprit que, le soir, nos lumières allumées dans les villes perturbaient certaines espèces de phytoplancton, que les minuscules organismes se trouvaient perdus, à cause de la pollution lumineuse.

Je compris que le phytoplancton possédait une organisation beaucoup plus complexe que tout ce que je pouvais imaginer. Un monde à part dont je découvrais l’existence, fascinée par le récit passionné de mon compagnon. Ces organismes microscopiques avaient des espérances de vie incroyablement longue et je réalisais que l’espèce humaine n’était vraiment rien dans le monde qui nous entourait. Une goutte d’eau dans l’océan.

Max s’animait au fil du récit. Il était vibrant d’émotions, passionné par son sujet. Il me parla des migrations du plancton, des grands voyages sur des milliers de kilomètres qui suivaient les courants marins les plus profonds.

Je frémis en nous imaginant l’été, pendant nos vacances à la mer, baignant innocemment dans un bain composé de milliards de monsieur et madame plancton partis en voyage, flottant entre deux eaux.

— C’est dégoutant, m’écriais- je. Beurk. On se baigne au milieu de tous ces organismes.

— Mais Mathilde, heureusement tout n’est pas encore complétement aseptisé partout. L’océan ce n’est pas la piscine ! Comme le dis si bien la chanson de Renaud : la mer c’est dégueulasse, les poissons baisent dedans ! Et c’est bien !

Max était aux anges. Il rayonnait de savoirs. Il me regardait avec tendresse, jubilant de me voir m’étonner. J’étais stupéfaite de découvrir l’infiniment petit de ces organismes, un infiniment grand dans l’immensité océanique. Max était si beau, sa voix vibrait de trémolos endiablés, plongeait vers les abîmes quand il soufflait des informations secrètes, flirtant dans les aigus quand il s’enflammait sur un sujet d’importance. Il remplissait le garage de sa simple présence. Cet instant de partage entre nous restera gravé dans mon esprit à jamais. Ce fut le moment où je mesurais l’ampleur de la passion qui le consumait tout entier.

Ses recherches océaniques furent le combat de toute sa vie.

Il m’expliqua que le plancton était menacé de disparition. Notre influence humaine sur la planète entraînait une acidification irréversible des océans qui avait des effets dévastateurs sur de nombreuses espèces : le corail, bien sûr, mais aussi le plancton. Cela entraînait la destruction de millions de squelettes planctoniques, dissous sous l’effet des attaques acides. Il fallait trouver une parade au plus vite, une solution pour ralentir le phénomène inexorable pour leur donner une infime chance d’avoir le temps de s’adapter à ces nouvelles conditions de vie. Tout allait beaucoup trop vite ces dernières décennies. Cela avait déjà et aurait, de plus en plus, des répercussions sur nos propres vies. Ce phénomène menaçait la survie de l’espèce humaine à long terme. Sans plancton, pas d’oxygène. Sans oxygène, pas d’humains. Simplissime quand on suivait le raisonnement de Max.

J’étais stupéfaite. Jamais je n’avais imaginé que les recherches de Max avaient un impact si important sur notre quotidien. J’avais toujours vu les chercheurs comme des érudits en blouse blanche, des cerveaux inaccessibles, travaillant sur des concepts loin de nos préoccupations journalières, Max en premier. En réalité, ses recherches nous concernaient tous. Elles étaient bien ancrées dans le réel et elles touchaient à notre survie.

Pour Max, le plancton c’était un peu les abeilles des océans. L’abnégation de millions de petits êtres, tous très occupés, qui travaillaient gratuitement pour la survie des autres.

— Un concept que les humains n’arriveront jamais à comprendre, me précisa-t-il.

Je souris, en pensant que c’était une manière un peu extrême de voir le monde mais, sans doute, juste. Je me souviens que Max était comme tous ces passionnés, emportés par ses convictions et impossible à raisonner. Il m’impressionnait et c’est aussi pour ces discours extrêmes que j’aimais Max car il était gouverné par cette certitude qu’un monde plus juste était encore possible.

Il conclut en me disant tristement :

— Pendant que l’espèce humaine se paie du bon temps, le plancton souffre, meurt, disparait, peu à peu, inexorablement. Une extermination silencieuse et invisible dont nous sommes tous responsables. Une destruction de masse qui nous condamne silencieusement et qui ne perturbe plus grand monde. Un véritable holocauste planctonique.

Je trouvais sa formule piquante.

Annotations

Vous aimez lire BIGFLO99 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0