ANNA - 5 NOVEMBRE 2024.

8 minutes de lecture

Anna poussa la porte de la brasserie de la Paix. Il était onze heures du matin et son contact avait précisé qu’il fallait être bien à l’heure au rendez-vous car il y avait du monde sur le poste. De quoi lui mettre une pression monstre pour l’entretien. Elle scruta rapidement la salle d’un large coup d’œil et elle le vit. C’était un grand jeune homme blond à l’allure atléthique avec un teint un peu blafard. Un casque de vélo était posé à côté de lui sur la table. Devant lui un café fumant. Ni curriculum vitae, ni bloc-notes. Il avait l’air uniquement concentré sur son interlocuteur. Il était plutôt beau avec un air étranger qui semblait sortir d’un roman russe du début du siècle.

Un serveur s’approcha d’Anna.

— Bonjour Mademoiselle, de quel côté de la salle souhaitez- vous vous installer ? Avec une vue sur la rue peut-être ?

— Ah … pardon, répondit Anna en se secouant.

Elle réalisa qu’elle était au milieu du chemin, plantée dans ses pensées et qu’elle gênait tout le monde.

— Je suis venu pour un entretien avec le jeune homme assis là-bas en fond de salle. Je crois qu’il a bientôt fini, je vais me mettre à la table qui est juste derrière et simplement prendre un café, s’il vous plait.

— Très bien, je vous laisse vous asseoir dans ce cas.

Le serveur la regarda avec un air insistant et agacé, puis il disparut de son champ de vision d’un pas pressé. Anna, embarrassée, sentit qu’il était temps qu’elle abandonne la place qu’elle occupait au milieu du passage. C’était la fin de matinée, la foule n’allait pas tarder à envahir la brasserie. Elle s’approcha de la petite table du fond et s’assit tranquillement.

L’entretien était en train de s’achever. Le recruteur regardait le candidat précédent avec un air satisfait qui laissait penser à Anna qu’il devait remplir toutes les conditions requises par l’annonce. Elle souffla de désespoir, le poste ne serait sans doute pas pour elle. Encore une fois. Anna, actuellement employée chez un programmateur informatique, s’ennuyait alors qu’elle avait de grandes capacités, elle le savait. Son talent, qui lui avait demandé tant de sacrifices, était largement sous-estimé dans l’entreprise qui l’avait recrutée. Malheureusement les emplois de programmation en recherche fondamentale comme celui qui était proposé étaient rares et bien entendu la concurrence était déjà sur le coup.

Son concurrent se leva. Les deux hommes se serrèrent la main avant d’échanger quelques banalités :

— Je vous tiens au courant dans les jours à venir. Vous aurez une réponse définitive d’ici la fin de semaine. Merci encore pour votre candidature qui est vraiment intéressante.

— C’est moi qui vous remercie de m’avoir reçu, répondit le candidat heureux et tout sourire. J’attends de vos nouvelles avec impatience. Le poste promet d’être passionnant. J’ai hâte de collaborer avec vous.

Les deux hommes se quittèrent et le grand blond se tourna vers Anna :

— Je vous en prie Mademoiselle Greyfond, asseyez-vous. Je m’appelle Tom Schiazelno, je m’occupe du recrutement pour le poste d’informaticien en ingénierie spatiale.

Anna s’assit sur la chaise en face de Tom et posa délicatement son sac à ses pieds. Elle s’était vêtue d’un tailleur sombre pour le rendez-vous et n’était pas à l’aise dans cette tenue qui était loin de ses habitudes vestimentaires. Elle était engoncée et gauche. Elle avait sorti le grand jeu et c’était un mal nécessaire car elle ne savait rien de l’entreprise pour laquelle elle postulait. Jetplus, le nom de cette société ne lui disait rien et elle n’avait rien trouvé sur internet. De toute façon ce qui intéressait Anna c’était le descriptif de l’emploi : de la programmation aéronautique, un secteur qui la passionnait plus que tout autre.

Tom entra rapidement dans le vif du sujet :

— Alors parlez-moi un peu de vous et de vos études pour commencer. Mais on va aller à l’essentiel sur les études parce que c’est surtout votre personnalité qui m’intéresse.

Alors Anna raconta. Elle se sentit tout de suite à l’aise avec Tom et, pour la première fois dans un entretien de recrutement, elle se mit à parler de son parcours personnel, l’intime, celui que l’on ne confie jamais à un responsable des ressources humaines. Ses études, les heures de révisions le soir, ses parents décédés dans un accident de voiture, le travail au Mac Do pour s’en sortir, la bourse que l’Etat lui avait octroyée, le déménagement chez ses grands-parents… Elle ne tut rien. Elle parla à Tom, comme on le fait avec un ami de longue date, comme on partage avec un parent proche. Elle expliqua la solitude de sa fin d’enfance et sa noyade volontaire dans les mathématiques qui l’avait sauvée de la dépression. Elle parla de la passion de son père pour les équations qui l’avait poussé à se lancer dans cette voie pour se souvenir mais aussi pour lui rendre un dernier hommage. Elle s’était investie sans compter dans les études alors que sa grand-mère lui prédisait un avenir simple de mère au foyer, lui recommandant plutôt de se trouver un bon époux. Mais Anna avait voulu se dépasser, prendre sa revanche sur un destin de douleurs pour montrer à tous qu’elle pouvait s’en sortir, se débrouiller sans l’aide de personne.

Quand elle eut fini, il lui sembla qu’elle avait parlé pendant des heures et qu’elle en avait beaucoup trop dit sur sa vie. Elle regarda Tom dans les yeux pour y chercher un agacement de sa part mais elle ne vit que le reflet de son propre regard. Tom fronça les sourcils, prit une grande respiration et lui demanda :

— Vous avez encore des liens avec vos grands parents ?

Anna le regarda sans comprendre. Elle venait de lui parler de sa vie personnelle et n’avait presque rien précisé sur ses capacités en informatique. Pourquoi cet homme lui demandait-il des nouvelles de ses grands parents ? Depuis quand ces détails intéressaient les chasseurs de tête ? Mais elle se sentit en confiance et répondit sagement :

— Mon grand père est décédé il y a deux ans et je suis encore en contact avec ma grand-mère. On s’appelle une fois par semaine le mardi soir, c’est un peu comme un rituel mais je ne l’ai presque pas vue cette année. Elle vit en provence, c’est loin et je suis très prise par mon travail. Excusez-moi mais pourquoi cette question ? Quel rapport avec le recrutement ?

Tom sourit et répondit simplement :

— Il est très important pour moi de comprendre quelles sont les attaches familiales de nos futurs employés. On ne se rend pas assez compte de l’importance des interconnections entre la vie familiale et la vie professionnelle. Croyez-moi quand on a une vie stable on travaille beaucoup mieux et j’ai besoin de personnes qui seront concentrées sur leurs tâches. Nous avons un énorme sujet de développement à traiter en peu de temps, passionnant mais exigeant. Il nous faut des collaborateurs disponibles.

— Je vois. Eh bien, disons que j’ai la tête sur les épaules et que personne ne m’attend le soir au retour du travail. Je dirais que je suis prête à m’investir largement dans votre projet.

— Hum hum...

Tom lui sourit et la regarda droit dans les yeux :

— Que pensez-vous des mouvements écologistes qui agissent pour la défense de la planète ?

— Je vous demande pardon ? s’étrangla Anna qui ne voyait pas du tout ce que cela venait faire dans la conversation surtout après les questions relatives aux coups de téléphone du mardi à sa grand-mère Mouna.

— Eh bien, reprit calmement Tom. Est-ce que vous avez un avis sur le réchauffement climatique par exemple ?

— Je vois. Je crois que ce n’est pas une légende, je crois que ça arrive vraiment. Je dirais même que cela s’accélère. J’ai toujours pensé qu’il fallait qu’on change quelque chose pour que nous puissions revenir en arrière mais je ne sais pas trop quoi faire. Je fais attention aux déchets par exemple, j’essaie de ne pas polluer ou de minimiser mon empreinte carbone. J’aimerais faire plus, comme tout le monde je suppose, mais je ne sais pas quoi.

— Alors c’est parfait. Vous êtes prise dans l’équipe. Je valide. Pouvez-vous commencer dès lundi prochain ?

— Mais ? Vous ne voulez pas des références de mes anciens employeurs ? Vous ne voulez pas voir d’autres candidats ? s’exclama Anna, surprise par une telle rapidité de décision.

Habituellement on lui annonçait qu’on allait la rappeler sous peu et il fallait souvent plusieurs semaines avant qu’un nouvel entretien de confirmation ne soit organisé. Quelques semaines de plus pour avoir un retour définitif. Un long parcours du combattant.

Mais Tom la regardait avec des grands yeux rieurs, sûr de lui et il lui dit simplement :

— J’ai déjà eu un retour de vos employeurs sur votre capacité de travail. Je sais que vous êtes une excellente informaticienne doublée d’une mathématicienne de talent. En plus, vous êtes sortie major de votre promotion. Vous devez vous ennuyer dans votre entreprise actuelle compte tenu de vos capacités. Je n’ai pas besoin de plus de vérifications, je voulais juste m’assurer de votre entière disponibilité sur ce projet. Ce sera le cas j’en suis certain et donc vous avez le poste. Vous commencez lundi. Je vous enverrai un texto dans l’après-midi avec l’horaire et l’adresse de rendez-vous car vous débuterez par un séminaire d’intégration avec l’ensemble de l’équipe projet. Vous êtes une dizaine à commencer sur ce programme. Il est primordial que l’équipe soit soudée. A l’issue du programme d’intégration vous en saurez plus. Si cela ne vous plaît pas, vous serez libre d’abandonner. Mais je suis certain que vous serez convaincue par la mission. Est-ce que cela vous convient ? Voulez-vous le poste ou avez-vous des questions supplémentaires ?

Anna était estomaquée. Tom semblait bien la connaitre, comme s’il avait lu en elle comme dans un livre. Elle en avait des questions. Des dizaines de questions même : la rémunération, les congés, l’organisation de l’équipe… Tout un tas de précisions dont elle avait besoin avant de commencer. Mais d’une part le candidat suivant était déjà arrivé pour son entretien, d’autre part elle se sentait désarmée devant l’enthousiasme de Tom. C’était le poste de ses rêves et actuellement elle se morfondait dans une impasse. Elle eut juste peur que Tom ne change d’avis, ne réalise tout d’un coup qu’il s’était trompé sur son compte, alors elle accepta, se leva, lui serra chaudement la main en le remerciant.

— C’est d’accord. J’accepte le poste. Je suis ravie de rejoindre ce projet et j’ai hâte de rencontrer l’équipe.

— A lundi donc ! lui confirma Tom.

Anna quitta la brasserie, le sourire aux lèvres, la tête dans les nuages, déjà en train de se projeter dans cette nouvelle vie. Elle se cogna presque contre un grand garçon brun aux cheveux ébouriffés qui déboulait en courant à l’angle de la rue. Elle s’excusa brièvement et poursuivit sa route sans le regarder.

— Au fait, je m’appelle Josh, lui cria-t-il. Et t’es drôlement mignonne !

Anna ne se retourna même pas pour regarder ce dragueur du dimanche. Elle était heureuse d’avoir eu cet emploi. C’est Mouna qui n’allait pas en revenir. Elle pianota le numéro de téléphone de sa grand-mère sans attendre pour lui annoncer la bonne nouvelle et cala le combiné sur son oreille en cherchant son ticket de métro perdu dans le fond de son sac à main. Mouna décrocha à la deuxième sonnerie :

— Mouna ! C’est moi ! C’est Anna. Tu ne devineras jamais ce qui vient de m’arriver ! …

Mouna entendit la joie envahir son quotidien de vieille dame et sourit. La nouvelle devait être d’importance car nous n’étions pas un mardi soir ! Sa journée s’illumina, la petite était son rayon de bonheur et elle s’exclama :

— Alors raconte ! Dis-moi vite ma chérie !

Annotations

Vous aimez lire BIGFLO99 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0