C’EST DANS LES HUITRES QUE L’ON TROUVE LES PERLES.

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Max changea de plus en plus.

Il se renferma sur lui-même peu à peu comme une huître dans sa coquille. Avec des moyens financiers réduits, il continua d’étudier le plancton dans son laboratoire, usant de débrouille et de bouts de ficelle. Il disait avoir une piste pour limiter les dégâts de l’acidification sur les minuscules squelettes, qu’il était proche du but. Il disait ne pas abandonner.

Il partait tôt. Il rentrait tard.

Quand je lui demandais de m’en dire un peu plus, il baragouinait des sons inaudibles dans sa barbe naissante, des borborygmes auxquels je ne comprenais pas grand-chose. Je crois que c’était inconsciemment ce que j’attendais comme réponse, l’assurance que c’était en cours, que le plancton était toujours posé sur la paillasse, et que c’était ce qui l’occupait à plein temps. Je ne cherchais pas à en savoir plus, j’étais de toute façon larguée à la deuxième phrase explicative, perdue dès que les explications de Max sur son travail dépassaient la minute réglementaire.

Tout notre entourage constata qu’il avait physiquement changé. Il mangeait moins, dormait peu, et ça se voyait de plus en plus sur son état général. Ma mère me demandait régulièrement quel était son plat préféré et elle nous cuisinait de délicieux rôtis le dimanche pour tenter de le remplumer. En vain. Il se laissa pousser la barbe, on aurait dit un prédicateur des temps modernes. Il était évident que son apparence physique ne lui importait plus guère. Max n’avait jamais été d’une grande coquetterie mais il avait du charme et il faisait jusque-là un peu attention à ce qu’il portait. A cette période, il n’essayait même plus de faire le moindre effort. Il ne lui manquait plus que la longue chasuble sombre tombant jusqu’aux pieds et il aurait pu nous dire la messe du Plancton, en latin dans le texte.

Un soir, je passai chercher Max au repaire des restaurateurs de vélos, au Club Tricycle. Yassine traînait avec la bande. Ils se marraient en commentant le style vestimentaire de Max :

— Max, franchement tu ressembles à un sac à patates. T’en as pas marre de porter des pulls en toile de jute avec des trous pour les bras, rigolait Yassine.

— C’est vrai que t’as l’air d’un demi-clodo. Tu ne veux pas m’accompagner à la prochaine négociation de vélos ? Avec un peu de chance les vendeurs auront pitié et on pourra encore faire baisser les prix ! renchérit Robert toujours prêt à faire une bonne affaire.

On rigola tous ce soir-là, en le charriant, mais Max ne répondit même pas à nos blagues douteuses, il haussa les épaules et il monta dans la voiture sans même esquisser un sourire. Ce qu’on pouvait bien penser de lui et de ses occupations, Max n’en avait que faire.

Max était ailleurs. Dans un autre monde.

Je pensais que Max était juste parti se promener dans son univers planctonique. C’était un chercheur après tout. Par définition, un type un peu dans les nuages, peu concerné par les affaires courantes. Ça me paraissait normal. Il allait revenir. On avait tous nos bons et nos moins bons jours.

En octobre, il décida de partir faire de nouveaux prélèvements de planctons en mer. Il nous proposa, à moi et à Tom, de l’accompagner, quelques jours tout au plus.

— Allez ! Je t’assure, tu vas t’amuser. On prend un zodiac et on passe la journée en mer. J’ai quelques échantillons à prélever, à différentes heures de la journée, mais le soir on aura tout notre temps pour des balades sur la plage. On peut emmener Pinto. Je suis certain qu’il sera ravi de courir derrière les oiseaux et de se lancer à la poursuite des vagues, me proposa Max. Cette sortie nous ferait tous du bien.

— Mais …. Max… Enfin, je ne peux pas venir, ce n’est pas les vacances scolaires à ce moment-là. Il m’est simplement impossible de m’absenter sans raisons en abandonnant ma classe.

Je soupirai devant son manque évident de maturité. Max faisait toujours comme cela lui chantait sans se rendre compte que l’on pouvait avoir des contraintes, des comptes à rendre voire des responsabilités. Je reconnaissais là une forme évidente d’inconscience. Max restait un éternel adolescent. Je regrettais de ne jamais avoir pu rencontrer ses parents qui m’auraient aidé à mieux comprendre son fonctionnement si déroutant. Ils étaient partis vivre en Australie dix ans plus tôt et ils ne rendaient jamais visite à leur fils. Max n’allait pas non plus à Melbourne pour les vacances ou pour un quelconque anniversaire et je présumais que cet accord entre eux cachait un véritable problème relationnel dont personne ne voulait me parler. Les cartes de vœux et d’anniversaires se superposaient sur notre frigo : des koalas, des kangourous ou des Pères-Noël sur des planches de surf mais ces gentilles cartes n’expliquaient en rien l’absence des parents de la vie de Max. Il y avait dans ce néant, une blessure adolescente, un manque viscéral qui devait peser lourd sur son moral.

Il insista lourdement pour la croisière planctonique :

— Allez fais un effort, tu ne peux pas inventer que t’as la grippe une semaine ? Ça se fait non ? Ne me dis pas qu’aucun de tes collègues ne fait l’école buissonnière !

— Mais non Max, vraiment ça ne se fait pas. Ou la sage petite fille que je suis ne le fais pas, soupirai-je.

— Mathilde, parfois, je t’assure, t’es beaucoup trop sérieuse ! T’es vraiment pas marrante. Tom, lui, il a dit oui tout de suite ! répéta mon compagnon sur un ton enfantin qui me rappela les jérémiades des enfants de ma classe.

— Peut-être, mais Tom ce n’est pas pareil ! Il répare des vélos, il n’apprend pas la conjugaison du passé simple à des enfants, soupirai-je, désarçonnée.

Il n’était pas utile d’en dire plus. Je n’allais pas rajouter que le métier de Tom s’apparentait plus à mes yeux à un passe-temps qu’à un réel métier. En plus le temps était à l’automne, il commençait à faire froid, la perspective de passer des journées sur un zodiac pour remplir d’eau de mer des bidons en plastique avec une écope ne m’enchantait pas du tout. Je n’avais pas prévu de faire d’efforts pour ce voyage.

Pour Tom, en revanche, c’était la saison morte. Il ferma la boutique. L’hiver, le vélo n’attirait pas les foules, on préférait en général la douceur ouatée mais malodorante du chauffage des voitures et Tom s’était fait une raison sur ce point.

Le jour du départ, Tom arriva à la maison, avec un grand sourire. Il était toujours partant pour une virée entre copains. J’étais soulagée que Max ait trouvé un compagnon d’infortune et je me convainquis qu’ils seraient heureux entre garçons, sans une fille transie de froid et bougonne sur leur canot en plastique. Et puis, Max n’avait qu’à me proposer de ramasser du plancton aux Antilles. Franchement, les Landes au mois d’octobre, il y avait plus glamour comme proposition de voyage en amoureux.

Ils partirent tous les deux. J’étais presque heureuse de les voir disparaître au volant de la vieille AX de Tom.

Je me réjouissais à l’idée de profiter du départ de Max. J’allais inviter Cathy à la maison et, comme avant, comme il y a cinq ou six ans, on allait se mettre une bonne série sur Netflix, une de celles où il ne fallait pas réfléchir pour comprendre l’intrigue et où la seule chose à faire était de se bourrer de glace Ben and Jerry, emmitouflées dans des couettes sur le canapé. Niveau séries, j’avais beaucoup de retard à rattraper. Je me précipitai sur mon téléphone pour composer le numéro de Cathy :

— La voix est libre ! lançai-je en riant. Ca y est, ils sont partis. Le congélateur est plein de bacs de glace. J’ai aussi acheté des meringues à la vanille. Tu n’as plus qu’à sauter dans le premier métro et à rappliquer, je t’attends de pied ferme !

— J’arrive, me répondit Cathy enthousiaste. Je suis là dans une demi-heure et je ne te dis pas le programme que j’ai préparé pour la semaine. On ne va pas s’ennuyer !

J’étais pressée que ma copine arrive, je me servis un verre de Chablis tout en ruminant sur mon couple et son devenir. Dans le fond, c’était aussi l’occasion de faire un peu le point et de prendre du recul sur notre relation conjugale. Max était irritable, difficile, absent ces dernières semaines. Si je ne l’avais pas connu un peu, je lui aurais prêté une maîtresse ou je me serais inquiétée d’une autre vie cachée. Mais, j’espérais le connaitre. Et puis il avait bien une autre vie : il était marié avec son maudit plancton, ce monde perdu, hors du temps, sans interactions avec les autres humains. Ça lui collait à la peau, ça l’habitait depuis toujours. Le plancton avait eu le dessus ces dernières semaines, j’en avais bien conscience. Au début de notre relation, j’avais accepté le paquetage Max : le lot complet de ce garçon insaisissable, séduisant mais solitaire qui incluait une passion dévorante pour le plancton. Mais les choses avaient changé ces derniers temps et il était de plus en plus distant.

Je profitais encore des moments lumineux quand il riait, quand il expliquait, quand il fourmillait d’idées et qu’il était avec nous ; j’étais contrainte d’abandonner quand il était dans son monde à lui. Quand il était occupé avec le plancton, personne ne pouvait lutter. Heureusement, le plus souvent, il me suffisait d’attendre et il finissait toujours par revenir chez les bipèdes. C’était tout de même une relation difficile à vivre. Je me résolus à aborder le problème avec ma meilleure amie pour élaborer une stratégie de reconquête.

Ils partirent dix jours dans les landes, près d’un village perdu au bord de l’eau dont j’ai oublié le nom et ils ramassèrent des litres et des litres de plancton. Enfin, c’est ce qu’ils m’avaient raconté au téléphone les rares fois où Max et Tom me donnèrent des nouvelles. Le temps semblait s’être arrêté dans la station balnéaire où ils avaient élu domicile car les conversations téléphoniques se ressemblaient toutes. Je les imaginais perdus dans la brume sur leur radeau de fortune, balayés par les vagues et le vent, en train de numéroter les bidons de plancton au stylo indélébile. Un séjour de rêve comme on en fait peu.

Pendant ce temps, notre vie continua. Il y eut quelques dîners avec Yassine et Cathy. Je refis le monde avec mes amis mais raisonnablement, à coup de bons vins et de fromages. Ces soirées nous avaient tous beaucoup manqué. Bon d’accord, on n’allait sauver personne, mais la musique à fond, nos déhanchés joyeux et nos tranches de rigolades sans fin, ça ne faisait pas non plus disparaître la banquise plus vite.

— T’as vu la dernière copine de Yassine ? me demanda Cathy.

— La belle blonde plantureuse ?

— Oui, quelle gueule d’ange celui-là, il les fait toutes tomber comme des mouches, rigola Cathy. Tu sais qu’il l’a rencontrée à la piscine la semaine d’avant. Il m’a dit faire exprès de les choisir à la piscine pour ne pas être déçu à l’arrivée.

— Quel macho ! Dis, sa nouvelle copine, tu crois qu’il faut que je l’invite officiellement demain avec Yassine ?

— Non, pas la peine. J’ai posé la question à Yassine la semaine dernière. Il dit que ce n’est pas la peine qu’il nous la présente. C’est juste un coup comme ça pour le détendre. Il ne veut pas faire dans le détail d’après ce que j’ai compris …

— Pff … Et ben, il vaut mieux l’avoir comme ami que comme amant !

— Tu crois ? Ce n’est pas si sûr !

— Ne me dis pas que tu y penses sérieusement ? Tu veux te taper Yassine ?

— Chais pas …

Cathy me regardait en roulant les yeux dans tous les sens et en faisant des grimaces suggestives.

— Cathy ! Et Tom, alors ?

— Oh là là, qu’est-ce que t’es sérieuse. Tu vas bien avec ton Max, bêcheuse va !

Cathy se resservit un large verre de vin rouge et je regardais mon amie en souriant. Dieu qu’elle m’avait manqué. Il était plus que temps de se retrouver. L’hiver arrivait avec ses promesses de neiges, de soirées grises et de matins froids sous la brume. Je me disais que si je ne chantais pas maintenant, si je ne dansais pas maintenant, quand le ferais-je ? Le printemps, l’été et la fin de l’automne étaient mes saisons préférées. Je n’avais aucun attrait pour l’hiver et ses froides journées. J’ai toujours été plus cigale que fourmi. Cette semaine-là il m’apparut évident que j’avais oublié les plaisirs simples de la vie. Max et ses théories scientifiques avaient intellectualisé ma vie, trop peut-être. Cathy me fit rire aux éclats avec ses pitreries légendaires. Elle avait vraiment un don pour les blagues douteuses.

Yassine s’avéra être un compagnon drôle et attachant. Si on évitait les conversations autour des intégrales et des montages de tente, il était plein d’anecdotes croustillantes sur de nombreux sujets. Il jouait de la guitare comme bassiste et avait monté un groupe avec une bande de copains. Il en connaissait un rayon en musique et ses choix musicaux n’avaient pas de frontières : djembés africains, opéras classiques et puis beaucoup, beaucoup de rocks endiablés. Un ou deux soirs, à des heures tardives, les accords plaqués sur la guitare électrique de Yassine dans mon petit appartement avaient provoqué des coups de poings rageurs de mon voisin sur la maigre cloison de Placoplatre. On avait beaucoup ri et on avait monté le son encore plus fort, grisés par l’alcool et les fous rires.

En termes de musique et de séries, Yassine nous fit découvrir des trésors que Cathy et moi avions complètement ratés toutes ces dernières années. La musique n’avait pas beaucoup habité ma vie jusque-là. D’une recommandation de Yassine à une autre, d’un conseil de YouTube à un autre, j’avais passé une semaine entre opéras et concerts punks. Un délice. La musique nous enveloppait, elle adoucissait, accompagnait chaque moment de notre quotidien. Elle nous emportait dans des tangos délirants au milieu du salon et la playlist égayait mes trajets du lendemain. Je chantais à tue-tête dans les transports parisiens toute la semaine, le casque vissé sur les oreilles et sans prendre garde aux regards courroucés de mes voisins de rame. Je chantais tout à fait faux mais je l’assumais parfaitement.

Je découvris qu’il existait des musiques pour chaque occasion de la vie, comme un rythme cardiaque : à chaque moment de la journée il y avait un tempo correspondant à notre humeur. Si ce n’étaient pas les oiseaux au parc doucement guillerets pendant la promenade quotidienne, c’était Vivaldi à la cuisine qui propulsait ma mousse au chocolat dans des envolées lyriques ou Daft Punk à l’apéro qui m’encourageait à boire. Un arpège bien placé pouvait valoir toutes les ponctuations du monde et je m’en rendis compte avec délectation cette semaine-là. Je me noyais dans la musique comme un remède à mes questionnements.

J’oubliais Max pour la semaine. Max et sa déprime environnementale. Max et son plancton. C’était vrai que le monde moderne avait du bon. Nous avions encore l’insouciance de la jeunesse, celle qui sort de la crise d’adolescence et qui n’avait pas encore complètement mis les pieds dans l’invulnérable doctrine « métro-boulot-dodo ». La meilleure partie de la vie sans doute. Pas encore de dettes, pas de responsabilités, pas de comptes à rendre. Cathy, Yassine et moi étions tous conscients que nous allions sous peu rentrer définitivement dans ce fameux stade dit Adulte. Une étape inévitable qui ouvrait la porte à un questionnaire obligatoire à l’entrée pour vérifier que vous étiez apte, et que ma mère me répétait à chaque invitation à déjeuner, véritable litanie maternelle stressante :

— Mathilde, ma chérie, vous avez pensé aux enfants ? Vous pensez en avoir bientôt ? Tout de même, trente-trois ans, ce n’est pas un peu tard déjà… T’es plus si jeune tu sais.

Peut-être que si j’attendais encore un peu, peut être que si je m’appliquais à mal répondre aux questions, la société me refuserait définitivement à l’entrée du stade Adulte. Je n’en pouvais plus de ces calendriers à appliquer à la lettre. J’avais posé la question à Yassine. Un matheux comme lui devait bien avoir une théorie à ce sujet, un théorème de fin d’adolescence arrangeant.

Il avait une théorie, en effet, mais pas tellement plaisante. D’après Yassine, la décision de la conversion à l’âge adulte appartenait à un groupe d’experts savant, un groupe d’adultes sociologues (ou sociopathes c’est selon) qui décidait si vous alliez avoir le sésame ou pas, le ticket pour prendre le train qui permettait d’avancer vers l’étape suivante. Si vous n’étiez pas sage, si vous ne répondiez pas aux critères, n’y mettiez pas du vôtre, ou pire, si vous n’aviez pas suivi les règles : vous étiez priés de rester en gare, figés sur le quai jusqu’à nouvel ordre. Dans nos sociétés actuelles, on nous donnait de plus en plus de directives, de plus en plus d’ordres fermes. On décidait à notre place de ce qu’il convenait de faire ou pas. Il n’y avait qu’à suivre le rythme imposé et cocher les cases à remplir, suivre le mouvement imposé.

— Ouais. C’est certain, m’avait confirmé Yassine. Si tu ne t’appliques pas pour répondre aux questions tu seras recalée. Ils ne prennent pas tout le monde. Sauf que si tu n’es pas admise dans le groupe des Adultes, tu seras reclassée dans celui des Ratés ou dans celui des Eternels Adolescents. Il faudra bien te caser quelque part de toute façon. Et crois-moi, si tu finis dans ces groupes-là, c’est simple, plus personne ne te prend au sérieux. Ces autres groupes, ma pauvre Mathilde, je te connais, tu peux me croire sur parole, ce n’est pas pour toi !

— Purée. Stop vous deux ! coupa Cathy. Yassine repasse-nous donc le dernier morceau de Nirvana en version longue. Vos conversations philosophiques me fatiguent. Vous allez tous nous déprimer vite fait. On est là pour rigoler ou quoi ?

Yassine venait de plomber l’atmosphère de la soirée. Bon, je n’étais pas encore complètement dans le groupe des adultes raisonnables et responsables et, avant que cela ne soit inéluctable, je décidais d’en profiter. En octobre de cette année-là, notre petit groupe d’insouciants en profita à mort. Je dansais et chantais à tue-tête. Bien m’en avait pris !

La semaine suivante, Max et Tom rentrèrent. Tom déposa Max devant l’immeuble un soir froid et gris d’automne, il pleuvait des trombes d’eau, le vent glacial s’engouffrait dans le boulevard en hurlant ses menaces, alors Tom ne traîna pas. Il largua Max et fila. Je n’avais pas croisé Tom ce soir-là.

En une seule semaine, Max avait changé, même si ce changement était presque imperceptible, au départ. Physiquement, il avait grossi : la cuisine de Tom devait être plus efficace que la mienne et son teint avait pris le hâle que l’on obtient lorsque l’on sort chaque jour au contact des embruns. Une barbe fournie lui couvrait maintenant le menton. On aurait dit un capitaine de chalutier et ça lui allait drôlement bien. Il était beau. Il avait sur le visage cet air d’intense satisfaction, celui que vous avez quand vous venez de résoudre une définition d’un mot croisé ou quand vous avez bataillé une heure pour vous ôter une épine du pied et qu’enfin, soulagé, vous la tenez dans le creux de la pince à épiler.

Quand il me vit un grand sourire éclaira son visage. J’ai su en le regardant à quel point il m’avait ensorcelée. Je me sentis fondre de tendresse en le regardant et je lui pardonnais immédiatement les dernières semaines de grisaille. Il me lança un joyeux :

— Salut Princesse ! Tu m’as vraiment manqué, la prochaine fois je ne te laisse pas le choix, tu viendras t’aérer avec nous. Il faut absolument que tu sortes de Paris.

Il m’embrassa longuement avec fougue. Il sentait le sel et les algues marines et sa barbe me piqua. J’étais contente qu’il soit rentré. Il m’avait manqué. C’était visiblement réciproque.

Il était revenu d’entre les planctons. Enfin. Je nous donnais alors une seconde chance, un retour en arrière qui permettrait à la vie de reprendre son cours comme au début de notre rencontre : insouciante et douce.

Les jours suivants je me rendis compte que c’était surtout son attitude qui avait changé. Il partait plus enjoué le matin, heureux d’aller travailler et pressé de partir à son laboratoire. Il sifflait le matin des airs de ses chansons préférées, poussant même le vice en entamant des monologues musicaux. C’était le printemps avant l’heure, le retour du grand Max. Max était vraiment un garçon insaisissable.

Il m’expliqua que, pendant la croisière planctonienne, il avait reçu des nouvelles de Bruxelles. Le financement s’était débloqué, la lettre que nous avions envoyée avait eu un effet considérable. On allait lui octroyer rapidement des budgets supplémentaires et de quoi recruter une petite équipe. Il était ravi. Cette bonne nouvelle lui avait donné l’envie de se surpasser.

— Mais Max, c’est inespéré ! Vraiment incroyable ! Quand tu as rédigé la lettre, tu m’as dit que ça ne marcherait jamais. La preuve que les technocrates de Bruxelles ont compris l’urgence climatique ! lui dis-je.

— Oui, c’est vrai que je n’y croyais pas du tout. J’ai eu tort et je vais mettre les bouchées doubles pour que le programme avance le plus vite possible !

Je me réjouissais de cette prise de conscience de nos instances politiques. On voyait toujours des petits comptables européens qui sabraient dans les budgets et qui ne saisissaient rien à l’utilité de la recherche et le non-retour sur investissement mais comme on se trompait. Les clichés ont la vie dure. Finalement, tout allait bien, les subventions arrivaient. Cela semblait tellement facile que je me lançais moi-même dans une croisade de demande d’aides financières pour que les élèves de CM1 fassent plus d’arts plastiques et de musique. Egoïstement, je voyais aussi notre situation s’arranger. Les enseignants sont payés au lance-pierre, les chercheurs aussi. Malgré nos années d’études et nos états de service nous étions des locataires pour le moment confinés avec Pinto notre chien dans un espace super réduit, un genre de placard parisien suréquipé d’appareils ménagers. Des subventions, une équipe, c’était peut-être enfin l’espoir d’une augmentation et donc un agrandissement de notre espace vital, voire même l’illusion d’une pièce de plus pour un projet futur. Je voyais de nouveaux projets prendre forme et ça me réjouissait moi aussi.

Un soir, Max proposa d’ouvrir une bouteille de vin pour fêter la bonne nouvelle de son retour en grâce et le renouveau de la recherche sur le phytoplancton. J’étais très enthousiaste. On a ouvert une bonne bouteille. Une bouteille de Margaux 2009 que mes parents nous avaient amenée à leur dernière visite. Un château Giscours si ma mémoire est bonne. Le liquide rouge sombre se perdait dans nos verres. Max le faisait tourner lentement en le fixant des yeux avant de le boire par petites gorgées goulues tout en me racontant leurs péripéties de la semaine passée. Le vin était délicieux, rond, ample, et délicatement fruité avec des arômes de fruits rouges très prononcés. Je me laissais doucement envahir par la torpeur de l’alcool. Le liquide me réchauffait la gorge, je sentais mes sens s’anesthésier. Je regardais Max s’animer et sourire, amoureuse comme au premier jour.

Ce fut une belle soirée, une très belle soirée de retrouvailles, qui se termina comme il se devait dans les rires gloutons jusque sous la couette. Le parfum enivrant de Max m’habita toute la nuit et je me réveillais, revigorée, avec la ferme intention de reprendre le contrôle sur notre vie commune. Je posais ma tête dans le creux de son épaule et en me soulevant je le regardais dormir. Max respirait paisiblement à mes côtés, ses traits étaient relâchés et détendus. Ce matin-là, il me sembla évident que l’on pouvait surmonter cette déprime qui lui occupait parfois l’esprit. Tout me sembla possible.

Je me mis à imaginer un stratagème complexe pour reprogrammer rapidement un dîner qui unirait tout le monde autour de ma table. La vie allait reprendre son cours normal. Une pintade à l’ananas c’était tout ce qu’il fallait pour mettre tout le monde d’accord et je me levai doucement pour aller faire les courses qui manquaient.

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