DERRIERE CHAQUE NUAGE D’ENCRE SE CACHE UNE PIEUVRE.

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Max passait de plus en plus de temps au laboratoire.

Il était passionné par son projet et m’en parlait parfois.

J’étais dépassé par ses explications mais je crois que son idée était de créer un modèle mathématique complexe qui permettrait de calculer à quelle vitesse l’acidification des océans allait se poursuivre en fonction de paramètres : croissance de la population, développement économique, rejet de dioxyde de carbone… Il avait envisagé plusieurs modélisations : un tas de données à rentrer dans un ordinateur qui sortiraient un chiffre noir sur fond blanc : une date, un nombre d’humains maximum, un rejet de dioxyde de carbone à ne pas dépasser ou sinon c’était la fin du monde.

Ensuite, on n’avait qu’à retourner le modèle et voir sur quels critères il fallait agir en premier pour changer la modélisation. Expliqué de cette façon, ça paraissait évident.

— Donc si je comprends bien, avais-je demandé au professeur Max, ton histoire c’est un peu comme une recette de cuisine. On mélange des ingrédients, on touille, on essaie plusieurs cuissons et à la fin des essais on garde la meilleure réalisation. C’est un genre de concours par équipe sur la meilleure recette, comme à la télé.

— C’est un peu ça, rigola Max. Il faut faire gaffe à ne pas renverser la salière dans la mixture et surtout à ne pas faire chauffer le four trop fort pour éviter la sur-cuisson.

Après l’analyse de la situation, l’équipe programmerait des essais in vivo pour tenter une médication appropriée du plancton. On aurait ainsi le protocole gagnant sur le podium. Il n’y avait plus qu’à applaudir à la fin de la démonstration. Si c’était aussi simple qu’une bonne émission de télé-cuisine on était presque déjà tous sauvés.

Le soir, il s’acharnait pendant des heures sur l’ordinateur pour améliorer les hypothèses du modèle, quand ce n’était pas sur Skype dans des conversations interminables avec Tom. Il était tout excité, concentré sur sa tâche et pas morose du tout. Cette période fut bénie.

Tom avait parfaitement recruté l’équipe. Le niveau de connaissances qu’ils avaient atteint ensemble dépassait déjà la stratosphère terrestre. Des passionnés embarqués dans un vaisseau de la connaissance qui les emmenait loin de nos affaires terrestres quotidiennes. Je ne posais pas beaucoup de questions ; de toute façon j’étais tout de suite larguée. Ils étaient partis dans des voies de programmation qui dépassaient tout ce que le commun des mortels connaissait, le tout dans des langages codés hyper-complexes.

Il n’y avait pas de quoi exciter mes parents non plus quand on leur rendait visite, on passait vite à un autre sujet que le travail de Max. Max était un cerveau inaccessible qui évoluait bien loin de nos propres préoccupations cérébrales. A chaque visite, maman me regardait avec des yeux ronds, toujours aussi surprise qu’une institutrice ait fait rentrer dans sa vie un énergumène pareil mais elle ne disait rien, de peur que l’espoir d’un petit fils tant espéré ne s’éloigne un peu plus d’elle. Je crois aussi qu’elle cultivait une certaine fierté à voir graviter tant de cerveaux scientifiques autour de notre famille. Elle devait en parler crânement aux réunions bridge avec les copines.

La vie passa, tranquillement, comme un bonheur sans bruits. On fêta Noël. Max eut un gros pull que ma mère lui avait tricoté pendant les longues soirées d’automne. Un magnifique pull avec des dessins norvégiens qu’il adopta immédiatement. Je lui offris une soirée à l’opéra de Paris pour voir Rigoletto. J’avais découvert la musique classique avec Yassine et je comptais bien cette année convertir mon ours de compagnon à des récréations musicales, pour le sortir de ses livres et de ses calculs savants. J’eus droit à une enceinte Bluetooth rose bonbon joliment signée « Pour ma Princesse. Max » pour écouter de la musique partout. Le rêve. Les voyageurs du métro parisien n’avaient plus qu’à se boucher les oreilles. Pinto hérita d’un os avec un gros nœud rouge comme dans les dessins animés de Pluto, qu’il regarda en bavant soigneusement pendant une heure avant de le traîner pour le cacher sous le buffet du salon. Tout le monde fut satisfait de ce Noël simple et précieux.

Janvier arriva à toute vitesse et, avec lui, le froid et les premiers flocons. Il neigea sur Paris, ce qui n’était pas arrivé depuis bien longtemps. Je me disais que finalement le réchauffement climatique avait du plomb dans l’aile : les gros flocons virevoltaient dans le ciel sans complexes. C’en était presque indécent, à croire que le climat retrouvait un semblant de normalité.

Depuis l’appartement, je regardis les amas de coton blanc danser doucement dans le vent. Cela tenait à peine au sol quand je courus dehors avec Pinto. Pinto qui n’avait jamais vu la neige de sa courte vie de canidé, ravi, se roulait d’aise dans la maigre poudreuse en jappant. Je levai la tête vers le ciel et, en riant, j’improvisai une danse mi valse- mi polka pour fêter la pluie de flocons.

En janvier, les Chinois annoncèrent fièrement le lancement d’un satellite d’une nouvelle génération qui devait décoller le dix-huit du centre spatial guyanais de Kourou. C’était un satellite de l’armée et, pour la première fois, il serait équipé d’une arme à énergie dirigée : un laser à Rayon X en plus d’une arme dite électronique dont personne ne savait vraiment ce que cela voulait dire mais ça faisait chic.

Les autorités françaises, fières d’avoir remporté le lancement du satellite par la base spatiale européenne, avaient programmé une retransmission du décollage au journal télévisé de vingt heures, histoire de changer des guerres et autres mauvaises nouvelles climatiques de ces derniers mois. Les inondations et les feux de forêts ne nous avaient pas lâchés une seule seconde. D’un côté de la planète, la population était noyée sous des trombes d’eau et, de l’autre côté, elle était cramée, chauffée à blanc par des incendies terrifiants. Il n’y avait eu que bien peu de juste milieu climatique ces dernières semaines. Un peu de divertissement spatial était le bienvenu.

Les américains étaient furieux de ce lancement de haute technologie avancée avec laser aux rayons X et compagnie. Ils l’avaient fait savoir au monde entier. Accusant les chinois de fausses déclarations, mensonges et tromperies sur la marchandise, ils doutaient de la véracité de l’information et criaient au complot. Un problème de cour de récré, on avait l’habitude. Le monde laissa la polémique filer et s’éteindre toute seule. Comme toujours.

Ces dernières années, les tensions entre super puissances s’étaient exacerbées à un tel point que nous étions de nouveau dans une course folle à l’armement dissuasif. Pour le coup du laser, quand même, les chinois avaient fait très fort et nous avaient tous pris de court. Ça leur donnait une sacrée longueur d’avance. Il fallut surenchérir pour s’en sortir, les américains annonçaient des plans Marshall d’investissements massifs dans l’armement spatial. L’Europe n’était pas en reste. Pas question de rester sur le bord du chemin car, dans ces politiques de défense, être devancé de quelques semaines pouvait être fatal. L’important était de bien montrer et faire savoir que l’on était toujours dans la course. On avait aussi des gros trucs sous le coude : le dernier missile de malade avec trois fois plus de têtes nucléaires ou de lasers que nécessaire pour faire disparaitre l’humanité jusqu’à la planète Mars. Au moins.

Le lancement du satellite se déroula parfaitement. Il passa à la télé en direct. La fusée s’élança gracieusement dans le ciel d’azur. On avait l’impression qu’elle ne voulait pas partir, elle semblait définitivement clouée au sol quand les réacteurs s’allumèrent. Avant, tout d’un coup, de se propulser comme un grand I majuscule tout blanc, tout droit, phallique, à toute vitesse dans l’immensité de l’espace. On aurait dit un poulpe blanc collé au sol au départ qui, lâchant son puissant jet d’encre, avançait d’un seul coup tout droit vers le ciel, les tentacules ramassées et collés en un seul bloc. Quelques secondes plus tard la fusée imprimait dans notre ciel une étonnante vaguelette qui troubla l’atmosphère dans une poésie infinie. Elle venait de passer le mur du son et disparut de notre vue en emmenant dans l’espace son précieux colis.

C’était beau. Ça m’émut. Le présentateur du journal aussi, je le vis essuyer discrètement une larme qui lui perlait au coin de l’œil.

La technologie humaine me bouleversait. Si on oubliait l’absurdité totale de l’objet satellitaire que cet oiseau blanc emmenait dans notre ciel, on ne pouvait qu’être subjugué par tant d’ingéniosité.

La mise en orbite s’effectua parfaitement.

Mission accomplie. Fin de transmission. Chine 1, reste du monde 0.

Les chinois s’auto-félicitèrent et annoncèrent la pleine réussite du lancement et l’humanité toute entière les crut sur parole. Ils étaient tellement fiables sur les téléphones et autres gadgets électroniques qu’il n’y avait vraiment aucune raison qu’ils se loupent sur un satellite. D’ailleurs, nous, Français on y avait participé : une partie du montage de l’engin avait été réalisé à Toulouse, puis à Bern et enfin à Dublin avant un retour à Pékin. Comme les téléphones, les satellites faisaient à peu près quatre ou cinq fois le tour du globe pendant leur conception, avant de revenir finalement à leur point de départ pour la dernière touche, la signature de l’artiste. Le cachet. Un tampon qui estampillait l’appartenance de l’objet. Ce satellite-là, même si il avait fait le tour de la planète, était bien Made by China et, nul doute, que cela devait être gravé proprement dans le métal, en bas à droite, à côté des réacteurs, dans l’acier inoxydable pour que l’inscription brille à tout jamais dans le ciel planétaire.

Max sortit de la cuisine et jeta un œil sur le poste de télé, me lançant d’un air narquois :

— Allez c’est bon, éteins cet engin de malheur, on va manger. Ils ne savent plus quoi inventer pour occuper nos soirées télévisées. Voilà qu’on se tape les lancements de satellites chinois maintenant. A quand les remises de diplômes des ressortissants russes au Kurdistan ?

— Mais enfin Max ce lancement était magique et si beau, c’est incroyable ce que l’homme peut réaliser. Je suis épatée par tant de génie ! Comment peux-tu rester insensible à un tel événement ?

— Je ne vois vraiment pas ce que tu lui trouves d’incroyable à ce satellite. Tu peux m’expliquer en quoi cela va améliorer notre quotidien ? Parce que moi, franchement, je ne vois pas bien.

Il se saisit de la télécommande et coupa la retransmission d’un geste rageur. Je ne répondis rien. Je songeais pensivement que l’expansion de l’homme dans la stratosphère n’intéressait pas du tout Max. Nos discussions tournaient de plus en plus souvent à l’affrontement et je n’insistais pas.

On se mit à table. Programme nouilles au pesto et verre de Chianti. Au moins là, on partageait la même vision tous les deux : ces inventions culinaires avaient modifiées notre vie en mieux.

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