JOUR 1 - MARDI 9 MARS 2025.

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Il régnait une atmosphère électrique dans le petit espace de béton confiné. La tension qui s’était diffusée au groupe tout entier était presque palpable, solide. On entendait le bruit du ressac des vagues qui rebondissait par intermittence à travers les meurtrières, ponctué de longs silences de concentration à l’intérieur de l’abri.

— Vas-y appuie. Tout est calé, c’est prêt.

— T’es sûr ? J’y vais ?

— Mais oui, je suis sûr, Josh. Appuie sur la touche « entrée », je te dis ! énonça clairement le patron de l’opération tendu par le stress.

— OK. OK. Go. C’est parti !

Max ferma les yeux pendant une courte seconde et il prit une grande inspiration, remplissant ses poumons à fond. Puis, il bloqua l’air et souffla très doucement pour le laisser filer par la bouche, doucement, très doucement en concentrant son esprit sur le programme qui l’avait occupé toutes ces dernières semaines. Une vieille technique de relaxation qu’il maîtrisait à la perfection. C’était l’instant de vérité. Il sentait la tension lui paralyser les membres et la sueur perler sur son front. Le groupe entier était comme suspendu dans le vide et chaque membre retenait sa respiration, dans un effort coordonné. Tous attendaient que passe cet intense moment où les efforts de ces derniers mois seraient récompensés par la réussite ou juste réduits à néant. L’instant de vérité. Enfin.

Josh pressa la touche noire en plastique de l’ordinateur qui s’enfonça dans le clavier en un claquement sec. Toute l’équipe avait les yeux fixés sur l’écran panoramique. Des dizaines de globes oculaires concentrés sur un même écran. Il y eut un simple éclair qui sembla couper la communication pendant une fraction de seconde. Comme un flash d’appareil photo, une lumière aveuglante et furtive. Il n’y eut aucun bruit. Tout resta parfaitement silencieux. On aurait entendu une mouche voler.

Sur l’écran de l’ordinateur, en silence, les premières images apparurent : des boulons, des vis, des morceaux de métal projetés en tous sens et qui flottaient dans le vide interstellaire. Des morceaux de métal, rouges, à priori, sauf que sur l’écran tout était en noir et blanc. Une cinquantaine de nuances de gris nageaient dans le fond noir profond de l’espace. La tension retomba, suivie d’un soupir de soulagement qui creva le silence. C’était une pleine réussite et l’absence de couleur n’avait aucune espèce d’importance.

Pulvérisée. Explosée en plein vol.

La voiture avait été foudroyée en une fraction de seconde. Le chauffeur en plastique avec. Le roadster du milliardaire qui flottait dans l’air depuis quelques années était transformé en un demi-milliard de miettes. Pschitt. C’était un drôle de sentiment de satisfaction. Max souriait en regardant cet objet insolite en poussière.

— Eh ben, je n’ai jamais été aussi heureux de faire un grand nettoyage de printemps. Moi qui déteste le ménage d’habitude, s’exclama Max.

— Rien à voir avec la serpillière ! Et c’est mieux que le balai brosse. Bon sang que ça fait du bien ! L’erreur est au départ, répondit Tom. On n’aurait jamais dû envoyer cette voiture dans notre ciel !

— Parce que tu crois qu’on nous a laissé le choix. Quelqu’un a demandé ton avis peut-être ?

— Non, jamais. Tu as raison. On subit. Observer et subir sont nos principales occupations. Il est temps que cela change !

Sur l’écran, ils virent soudain passer la tête casquée du mannequin en plastique qui était au volant. Elle virevolta une dernière fois avant de disparaître pour toujours, dissoute en un amas de poussière. La ceinture de sécurité du conducteur n’avait rien changé au résultat.

Jouissif. Puissant.

— Purée, le nouveau jouet des chinois il envoie du bois ! dit en riant Josh. C’est pas de la camelote en plastique pour une fois.

Il venait de réaliser que la puissance inouïe de l’engin spatial dépassait de loin tout ce qu’il avait pu imaginer.

— T’as raison ! Test réussi. Je valide, lui répondit Max, froidement. C’est du bon boulot, bravo à tous !

Max s’assit devant l’écran pour prendre le temps de regarder le spectacle quelques minutes. Il avait besoin de se détacher de toutes les émotions qui le submergeaient à cet instant. Il se reprit. Il devait rester tendu et fixé sur l’objectif, l’efficacité et l’absence de remords était de rigueur devant l’équipe. Il se concentra sur les faits. Quelle idée avaient donc eu les humains d’envoyer une voiture dans l’espace ? Pourquoi pas une baignoire ? C’est vrai, on pouvait aussi bien avoir envie de prendre un bain dans l’espace que de conduire une décapotable. Ou pourquoi pas un vélo ? Max sourit, laissant ses pensées divaguer. Tom, si on lui avait demandé, il aurait plutôt mis un vélo avec le numéro de téléphone de l’atelier. Un peu de pub ne nuisait jamais aux affaires. Peut-être que, dans le cosmos, les Aliens de Sigourney n’avaient jamais vu de vélo ou ne savaient simplement pas les réparer. C’était plus utile qu’une voiture flottante, même décapotable, la réparation de vélos.

Elie et Côme montraient du doigt des objets qui flottaient sur l’écran. Le groupe était sidéré par la quantité d’objets qui circulaient en orbite autour de notre planète. C’était incroyable tous ces déchets spatiaux. L’orbite satellitaire ressemblait à la déchetterie du quartier, le dimanche soir, quand tous les bacs débordent de partout, que tous les voisins sont passés à la queue leu leu déposer leurs rebuts inutiles. Max pensait en grimaçant que l’espèce humaine n’avait pas de limite. Elle avait fini par créer une véritable poubelle spatiale dans le ciel de notre petite planète. Les diplomates commençaient à discuter d’opérations de nettoyages internationales.

— Allez, on ne perd pas de temps, on passe à la phase deux tout de suite ! Ça fonctionne parfaitement, lança Max. Pas la peine d’attendre plus longtemps.

Josh lança un cri joyeux :

— Youhou !! C’est parti phase deux, on balance le programme de nettoyage complet ! Un coup de serpillière et d’eau de javel dans le ciel : on va laver plus blanc que blanc ! Oh, ce que j’adore ce boulot ! On ne s’éclate pas un peu là, tous ensembles ? annonça-t-il à la cantonade.

Les autres membres du groupe lui répondirent par un grognement affirmatif mutualisé. Josh était très enthousiaste, un peu excessif, mais on ne pouvait pas lui retirer une envie de toujours vouloir bien faire, surtout quand il s’agissait de faire du nettoyage, du tri par le vide comme on dit. Là, c’était même un champion toute catégorie. Si on faisait une liste de taches à faire dans le bunker, Josh il fallait le classer dans la catégorie ménage. Il aurait nettoyé un hangar de vieilleries en un temps record, en jetant tout directement dans les bennes à ordures, sans s’encombrer de souvenirs larmoyants.

Max se retourna pour scruter le petit espace de béton dans lequel ils se confinaient sous la lumière crue des néons. Ils avaient aménagé une chouette planque au milieu de nulle part, un havre perdu avec l’infini pour horizon. La vue était imprenable à travers les meurtrières et le sport disponible à volonté à l’extérieur. A l’intérieur, le salon était spartiate mais cosy. Max se sentait comme dans un cocon, blotti dans une tanière qui disparaissait à demi enfouie sous le sable. En journée, si un curieux avait croisé le groupe sur la plage il aurait juste vu une armée de jeunes gens en train de discuter ou de boire des bières mais cela avait peu de chance d’arriver. La planque se situait à plus de vingt kilomètres de la première habitation et il n’y avait pas de visiteurs à part des mouettes curieuses qui nettoyaient les miettes de leurs sandwichs. Max avait expliqué au petit groupe qu’ils étaient installés dans une sorte de fourmilière, un genre de petit nid souterrain. Ça leur plaisait à tous.

C’est Tom qui avait eu l’idée du bunker. Les deux amis l’avaient découvert en octobre dernier lors de leur chasse au plancton. Ils étaient passés dans le coin en zodiac pneumatique pour ramasser des seaux d’eau du large. A ce moment-là, ils avaient déjà décidé de passer à l’action et ils réfléchissaient à l’endroit le plus approprié, tranquille, au milieu du désert, où personne ne viendrait les chercher. En longeant la plage, le bunker apparut comme une évidence. Au pied de l’eau, à moitié enseveli, au milieu d’un désert de dunes, il semblait leur tendre les bras. Il avait cette énorme peinture de dragon imaginaire qui lui recouvrait entièrement le flanc gauche : un gros lézard vert pomme avec un œil rouge vif qui vous regardait droit dans les yeux pour vous impressionner. Une froide beauté reptilienne. Sur le côté, au niveau de son conduit auditif, un petit passage carré permettait de rentrer à l’intérieur des entrailles. On aurait dit la cabane secrète d’une bande de gosses fans de mangas.

Max se souvenait de la réaction de Tom :

— Whaou ! Regarde Max, ce reptile nous tend les bras, on dirait qu’il nous attend ! Viens, on va voir de plus près. Je crois que c’est exactement ce que l’on cherche comme refuge. Je suis certain que personne n’a mis les pieds à l’intérieur depuis un bon moment.

— OK, on va aller jeter un œil de plus près. T’as raison c’est perdu au milieu de nulle part.

Max et Tom avaient débarqué sur la plage et entrepris l’exploration. L’entrée se prolongeait par un étroit couloir qui s’enfonçait dans le sable. Le blockhaus, initialement construit en haut de la dune par l’armée allemande, avait glissé sous l’effet du vent, des mouvements de sable et surtout de l’inexorable érosion de la côte atlantique et il s’était peu à peu retrouvé au pied de la dune se rapprochant de la mer lentement comme pour y plonger. Ici, comme partout dans le monde, le trait de côte reculait inéluctablement sous l’effet de la montée des eaux et de l’agression marine sur le sol terrestre. Le blockhaus était un peu de travers mais on débouchait au bout du boyau dans une imposante salle qui, bien qu’un peu de guingois, était exploitable. Il y régnait un silence sourd. Même le bruit assourdissant de l’océan était presque totalement étouffé. En dehors de trois ou quatre meurtrières qui affleuraient juste au-dessus du niveau du sable et amenaient un vent d’air frais, il n’y avait aucune ouverture, et il y faisait très sombre. A la lumière des téléphones portables les deux compères avaient jaugé la taille de la pièce qui devait faire autour de trente mètres carrés : suffisamment de place pour installer une dizaine de postes informatiques, plus d’espace que ce dont ils avaient besoin. C’était parfait. L’endroit, vide, solitaire, avait été immédiatement adopté.

Le groupe de jeunes recrues s’y étaient senti tout de suite à l’aise. Quelques vis dans les murs épais pour fixer les étagères - il avait fallu batailler ferme, car la perceuse eut bien du mal à trouer le béton cinquantenaire-, quelques tables et chaises qui offraient le refuge à des sandwichs à demi-grignotés et à une armée de paquets de bonbons spéciaux geek, une paire de canapés moelleux, une armée d’ordinateurs et, dans un couloir, à demi-ensablé, le ronflement placide d’un groupe électrogène. La planque se vit aménagée en un rien de temps. Il n’en fallait pas plus pour que le groupe soit opérationnel, terré sous des épaisseurs invraisemblables de ferraille et de ciment de la dernière guerre.

Nathan était arrivé le tout premier au bunker, un matin de janvier, avant l’aube, avec ses vieilles baskets, son sac à dos et son envie d’en découdre et il s’était immédiatement attelé au montage d’une immense antenne radio. C’était une grande antenne fine et longue, qui ressemblait à une antenne de Cibie pour les néophytes, et qui pouvait laisser croire que le groupe allait bientôt diffuser des émissions de radio sur les longues ondes de la bande HF. Il avait collé l’antenne radio sur le côté du blockhaus et on la voyait à peine. Il fallait se concentrer, plisser les yeux fermement pour la distinguer. Elle se dressait, droite, tendue vers le ciel comme un trait de crayon noir dessiné dans le ciel bleu. De près, on aurait dit que le lézard en béton avait sorti une antenne sensorielle pour détecter un ennemi en approche. Elle était reliée directement au centre névralgique des opérations, situé six pieds sous terre : le fil de connexion filait par une des meurtrières sur le côté, entrait dans la tanière pour finir branché sur un boitier de commande informatique. Au tout début de l’opération de piratage, Nathan entra en connexion avec le satellite chinois, déclencha le système informatique clandestin qu’il avait installé à bord, shunta les commandes automatiques et prit les commandes de l’appareil. Juste dit comme ça, cela semblait un jeu d’enfants, mais, dans la réalité, c’était d’une vraie complexité informatique. Depuis lors, ils étaient les seuls maîtres à bord, et les chinois, pris au dépourvu, ne s’étaient guère vantés de la perte des commandes de leur appareil tout neuf.

Le blockhaus était idéalement situé. Un sentier de terre sableuse sortait de la forêt et montait en haut du cordon dunaire. De là-haut, on apercevait d’un côté une colossale mer de pins. Une forêt toute en nuances de vert qui s’étendait à perte de vue et qui ondulait sous le vent. Les teintes verdoyantes variaient du kaki au vert avocat avec l’inclinaison des branches et le jeu de l’éclairage solaire. De l’autre côté, l’océan ruisselait de tons bleu-vert profonds. A son chevet, couché placidement, le blockhaus dragon-lézard, impassible, semblait attendre le meilleur moment pour se réveiller ou gober une mouche. En dehors de ce décor féerique, personne. Aussi loin que vous portiez le regard, il n’y avait rien d’autre que l’immensité, à perte de vue.

De temps en temps, Josh se perchait sur le toit de l’abri avec une paire de jumelles pour scruter les environs mais depuis qu’ils étaient installés il n’avait jamais repéré d’activité humaine. Il lançait souvent en référence à Charles Perrault dont les contes avaient bercé son enfance tranquille :

— Anna, ma chère et tendre Anna. Je ne vois que le soleil qui poudroie et la forêt qui verdoie ! Mais que fait Barbe-Bleue ?

Et Anna riait, charmée par ce blagueur enthousiaste.

C’était un drôle de bout du monde, pour solitaires endurcis, une île en coffrage béton, un paradis pour les âmes perdues ou les groupes en quête de tranquillité absolue. Une planque introuvable.

Max pensa qu’ils étaient exactement au bon endroit. L’équipe était au complet et il n’y avait plus rien qui puisse leur manquer pour mener sa mission au bout.

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