JOUR 2 - MERCREDI 10 MARS 2025, TOT LE MATIN.

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— On en est à combien maintenant Lucas ?

— Dégommés à cette minute : deux cent dix-neuf exactement. Deux cent dix-neuf satellites et autres objets en tous genres.

— Il en reste combien ? demanda Max.

— Deux mille quatre cent onze. J’en ai pour la journée, je ne pourrais pas aller plus vite, répondit Lucas. On est au maximum de la puissance. On est pile dans le timing mais il y en a quand même pas mal à shooter tu sais. Pff, c’est fou ce qu’on en a envoyé dans l’espace, des modules en aluminium.

Il y en avait encore pour douze heures de boulot, au moins. Comme prévu. Il était temps de noter les éléments dans le calepin de suivi, pensa Max en saisissant son stylo à bille et en le triturant gentiment, déclenchant le cliquetis de la mine plusieurs fois, par réflexe. Clic. Clac. Clic. Le bruit, qui pouvait paraître horripilant, le détendait.

Max aimait l’état d’esprit de Lucas. Factuel. Net et précis. Zéro fioritures. Lucas était né pour être rapide et efficace. Il ne s’embarrassait jamais du superflu et se rendait directement à l’essentiel. Vite fait, bien fait. Encore une recrue que Tom avait parfaitement choisie. Il était en train de réaliser un nettoyage inédit : la réduction à néant de décennies de développement spatial, détruisant tout un tas de projectiles spatiaux qui dérivaient au-dessus de nos têtes. Simplissime.

- Putain, Max, viens voir ! cria un grand blond.

C’était Tom, les yeux rivés sur son écran d’ordinateur, la bouche ouverte d’étonnement. Max s’approcha pour regarder. Les images émanaient de la caméra embarquée du satellite. L’écran était partagé en deux : un côté pour voir l’extérieur du satellite et, l’autre, pour envoyer les images de ce que le satellite voyait depuis l’espace. Le spectacle était incroyable. La planète bleue se détachait sur un fond noir constellé de milliers de petits points jaunes brillants. Cette planète magnifique offrait un spectacle de toute beauté. Elle était habillée d’un manteau d’océans bleu profond parsemés de longs filaments blancs, des nuages étalés amoureusement à sa surface et qui semblaient la caresser mollement. On les voyait se mouvoir doucement, comme de la ouate qu’on aurait étirée longuement, longuement, jusqu’à se déchirer, peu à peu, en longs fils. De la ouate d’un blanc très pur.

Le satellite se situait actuellement au-dessus de l’Afrique : on voyait nettement se détacher une bande jaune ocre, au Nord : les déserts et, au Sud, une bande verte de végétation luxuriante. La corne de l’Afrique se détachait à l’Est. C’était d’une beauté à vous couper le souffle. Autour de ce globe terrestre, un noir intense, profond, insondable l’enveloppait comme un écrin de bijoutier. Un vrai joyau posé sur un coussin de velours noir constellé d’étoiles lumineuses. L’humanité était posée sur une petite boule bleue de vie, perdue dans l’immensité, entourée d’un grand vide noir. Max et Tom ne pouvaient pas s’empêcher de se poser des questions en regardant la beauté qui s’étalait sous leurs yeux. Peut-être y avait-il quelque part dans l’espace des êtres vivant ou mieux encore une forme d’intelligence ? Toutes les communautés scientifiques en rêvaient pour espérer expliquer le miracle de notre existence. Peut-être bien. Ou peut-être pas. Peut-être que nous étions juste seuls dans l’immensité : une erreur, une chance qui s’était produite à un moment, un temps de pause au milieu du temps qui passe, une aberration qui ne s’était jamais reproduite ailleurs dans l’espace-temps, la virgule qui donne la respiration dans une phrase trop longue.

Il leur parut plus que temps de protéger le joyau incroyable dont on leur avait fait don pour tenter de sauver ce qui pouvait encore l’être.

Au-dessus de ce panorama majestueux qui se déployait sous les yeux de l’équipe, il y avait une animation spatiale inédite : un festival pyrotechnique, programmé par leur soin. Un quatorze juillet avec un bouquet final étincelant. A chaque fois que l’un des satellites en orbite était torpillé, une poudre noire se pulvérisait dans l’espace avec des formes étonnantes : des jets compacts, des cascades déferlantes ou des bouquets jaillissants. L’atomisation satellitaire en marche. Les débris, de plus en plus nombreux, dérivaient tous sur la même trajectoire parabolique et finissaient par se percuter entre eux. Ils se morcelaient et, en s’entrechoquant, provoquaient de nouveaux bouquets artificiers. C’était un spectacle unique dont ils étaient les observateurs. Le nettoyage permettait de faire le gros du boulot, la gravité et l’attraction terrestre se chargeraient seuls des finitions. Les morceaux allaient se percuter entre eux, d’ici dix ans même les plus petites particules se seraient volatilisées.

Tom poussa à fond l’enceinte de musique sur lequel Anna avait passé tout à l’heure la cinquième symphonie de Beethoven et la musique envahit l’espace. L’émotion prit toute l’équipe d’un seul coup à la vue du spectacle son et lumière qu’ils avaient créé. C’était splendide. Les gorges se serrèrent.

Poum poum, ils balayaient tout.

Poum poum poum, nettoyage de printemps.

— Putain de laser ! s’exclama Josh, toujours enthousiaste.

Cette arme était d’une efficacité redoutable et aucune riposte ne se pointait à l’horizon pour les arrêter. Avant que qui que ce soit ne comprenne ce qui était en train de se passer, la mission serait intégralement achevée.

— C’est beau ! dit Nathan, ému, la larme lui perlant à l’œil.

Et il commença à applaudir bruyamment. Josh, Elie, Tom suivirent, avant d’être rejoints par l’ensemble du groupe. Ils applaudissaient à l’unisson et l’émotion les envahissant ils se serrèrent dans les bras. Ils formaient un gros paquet de bras enlacés, une hydre à douze têtes qui saluait le spectacle devant l’écran. Cela avait la saveur du premier pas sur la lune, l’exaltation d’un jour victorieux. Ils étaient tous à la fois hypnotisés par le spectacle et un peu perplexes face à la puissance de feu de leur armement.

En fond de toile, il y avait cette beauté qui vous saisissait tout entier : la Terre vue de l’espace. Un panorama terrestre inouï qui défilait sous leurs yeux et qui donnait une vague idée de ce Neil et Buzz avaient dû ressentir en mettant pour la première fois les pieds sur la Lune.

— Bravo Hydrogène ! s’enthousiasma Gabriel. Je ne pensais pas qu’on y arriverait aussi facilement. C’est quelque chose de participer à cette mission. Merci de nous avoir choisis Max !

Hydrogène.

Max et Tom avaient nommé le petit groupe Hydrogène.

Hydrogène. Ça sonnait bien pour de multiples raisons : l’Hydrogène est l’élément chimique de numéro atomique 1. Un proton et un neutron, le principal composant du Soleil et des étoiles qui entourent la Terre. Avec l’Oxygène, l’Hydrogène est le composant de l’océan, un élément indispensable à toute vie. Avec l’Hydrogène les hommes avaient réalisé la fusion nucléaire, les bombes H mais aussi les moteurs à Hydrogène qui offraient des espoirs conséquents en terme de lutte contre la pollution. Il apparaissait comme un atome ambivalent, une arme à double tranchant. La puissance et la destruction qui pouvaient devenir, avec un bon usage, l’espoir d’un meilleur avenir. Une arme redoutable dont l’homme pouvait user, à bon ou à mauvais escient et le groupe avait immédiatement adopté ce nom au côté Ying et Yang qui leur avait plu.

Max n’avait rien caché sur l’objectif de la mission mais il n’avait pas tout dit. Il leur avait annoncé tester une nouvelle méthode, une série d’événements qui allait changer le cours de la vie sur Terre mais qui n’était pas sans risques.

Ils étaient tous jeunes, n’avaient ni famille proche, ni enfants et ils s’étaient embarqués dans cette utopie idéaliste, qui promettait une aventure inédite. Max et Tom avaient vanté les bienfaits d’une action dans laquelle ils prendraient une part active, avec une poignée d’autres recrues triées sur le volet. Ils avaient sciemment misé sur la ferveur de la jeunesse.

En rigolant au moment du recrutement, Tom avait prévenu Max : ils devaient monter une armée de soldats efficaces, rapides et dévoués et il les choisirait volontairement jeunes parce que c’était ce dont ils avaient besoin. On n’envoyait jamais les vieux à la guerre : pas seulement parce qu’ils étaient vieux et fatigués mais surtout parce qu’ils avaient en général perdu leurs idéaux et qu’ils se posaient beaucoup trop de questions existentielles. Ça risquait l’insubordination à l’arrivée et on ne pouvait pas se le permettre. Il fallait de jeunes recrues sans attaches et qui n’avaient rien à perdre. Tom avait abordé la sélection sur le mode du jeu et de la plaisanterie mais en réalité ce spécialiste de l’organisation avait tout prévu. Il restait les motivations, le but commun du groupe. Cette partie, c’est Max qui s’en était chargé.

Max avait gardé pour lui les conséquences inéluctables. Il ne pouvait pas faire autrement. Il savait qu’une fois la mission lancée, revenir au point de départ leur serait strictement impossible. Il ne l’avait même pas avoué à Tom mais il ne savait pas du tout jusqu’où tout cela allait les mener.

L’équipe avait été particulièrement bien choisie. Elle était si soudée autour du projet qu’on aurait pu leur demander de traverser le désert avec une maigre réserve d’eau et un lourd paquetage : aucun d’entre eux n’aurait reculé ou hésité une seule seconde. L’aventure avait scellé leurs destins, tous ensembles, à jamais. A présent, devant le spectacle de destruction, ils prenaient pleinement conscience de la portée de leurs actes. Il n’était plus possible de revenir en arrière, il y aurait un avant et un après et ils en seraient les responsables.

Anna avait les yeux fixés sur l’écran du satellite. Elle comprit soudain que la mise en œuvre du plan allait avoir un impact inimaginable. Elle se tourna vers les autres membres du groupe et elle vit la même expression sur tous les visages : une sérénité victorieuse. Max était de profil. Sur le bord de sa bouche, elle perçut le tic nerveux qu’il avait quand il était songeur. Elle était incapable d’analyser son état d’esprit.

Un sentiment de plénitude piloté par cette victoire à demi-accomplie envahit le groupe comme un seul homme et les sourires triomphants se déployèrent sur tous les visages.

Personne ne songea à remettre la mission en question.

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