LA TERREUR M’A TUER, ECRIVIT LE BABOUIN.

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Il y eut un grand bruit sourd, comme un énorme bourdonnement, suivi d’un flash lumineux. De simples fractions de secondes qui plongèrent nos vies dans une nouvelle dimension.

Après les réseaux, l’humanité venait de perdre une partie de son énergie électrique. En France, une dizaine de points névralgiques avaient été touchés par une destruction fulgurante, un flash lumineux intense qui n’avait duré que quelques secondes et qui avait laissé pour morts les transformateurs, les centres de répartition et certaines centrales électriques. Le satellite avait principalement visé les postes électriques en sortie des centrales nucléaires, dix-neuf cibles stratégiques qui n’avaient posées aucun problème au laser surpuissant. Cette opération avait coupé le réseau d’un seul coup. En un instant, tout fut paralysé. Partout dans le monde, le même sinistre scénario se répéta laissant derrière lui un immense résidu de tôles carbonisées, de fils fondus et de matières plastiques en fusion.

Il y eut des morts. Beaucoup de morts même, notamment parmi le personnel qui travaillait sur place. Certaines victimes brûlées jusqu’à l’os furent emmenées en situation d’urgence vitale dans les hôpitaux. Les sirènes des secours hurlèrent sans discontinuer dans la capitale. J’étais abasourdie par le chant des deux notes stridentes.

Dans les hôpitaux, c’était la panique totale. En plus des blessés qui arrivaient en nombre, une foule ahurie et paniquée se précipitait dans les services d’urgence en criant que c’était la fin du monde, qu’on était attaqués par des martiens ou une puissance occulte type Dark Vador. Nous avions perdu tout sens commun. La panique avait saisi tous les humains en même temps. La désorganisation ambiante en déboussolait certains à un tel point qu’ils devenaient fous et incontrôlables. Ils hurlaient à la mort dans la rue.

J’avais assisté à des scènes de pillages dans les supermarchés de mon quartier, dévalisés à coup de promesses de fin du monde. Un grand nombre de grandes surfaces, vides et ravagées avaient fermées et celles qui restaient en service avaient recruté des vigiles armés qui faisaient rentrer les clients trois par trois après une fouille minutieuse. Pas plus. Aller faire ses courses était devenu plus dangereux que zoner dans les quartiers difficiles en pleine nuit. La population était maintenant rationnée. Le maire de Paris parlait de remettre en circulation de vieux tickets de la dernière guerre. Les personnes âgées préféraient encore manger l’herbe et les pissenlits de leurs jardins que de sortir par crainte d’être agressées violemment. Des rumeurs couraient sur une fusillade qui avait eu lieu aux Etats-Unis pour une histoire de poulets avariés et en Inde le gouvernement envisageait même de manger les vaches. Le monde était au bord de l’apoplexie.

Nous n’avions vu aucune image du reste du monde, les histoires se passaient de bouches à oreilles et se déformaient aussi vite que les vieux jeux de téléphone arabe de mon enfance. Fantasmes et réalités se confondaient. Les consultations en psychiatrie explosaient, on aurait pu mettre sous Prozac la moitié de la population de la planète. Mais c’était simplement impossible, les pharmacies annonçaient dès l’entrée : « Pénurie de Prozac » en énorme sur toutes les devantures pour limiter les files d’attentes. Les délinquants dealaient du Prozac dans les cités et la molécule avait supplanté la vente de la meilleure héroïne en vogue. Des prophètes se promenaient dans la rue, les pieds nus ou cintrés dans des Birkenstocks, suivis par une foule d’adeptes de plus en plus nombreux et ils promettaient la survie et la rédemption à ceux qui priaient avec eux. C’était apocalyptique.

Je m’étais réfugiée chez moi, enfermée à double tour, paralysée par la peur, figée à côté de la radio avec tout ce que j’avais pu trouver comme boîte de raviolis et comme packs d’eau à la supérette locale avant qu’elle ne soit vandalisée. J’avais peur. Comme tout le monde. J’avais peur, je ne comprenais rien. Je n’avais qu’une seule vieille bougie à ma disposition, un reste d’un vieux dîner aux chandelles qui me semblait avoir eu lieu dans un autre siècle, elle n’allait pas durer longtemps.

Sans la fée électricité, nous avions perdu une de nos ultimes distractions : la lecture. Ce rare divertissement nocturne, encore disponible, allait se réduire comme peau de chagrin. Excepté quelques chanceux qui disposaient de lampes de poche avec des piles fonctionnelles qui ne sauraient durer, il n’était plus possible de lire après dix-neuf heures. Dès que le soleil disparaissait, c’était extinction des feux, nous étions tous plongés dans un noir absolu, confrontés à nos pires angoisses. C’était particulièrement difficile pour ceux, qui comme moi, se retrouvaient retranchés dans des habitats solitaires. Le couvre-feu avait été instauré et, à part quelques sirènes hurlantes, qui devaient emmener des clients en crise de panique à l’hôpital psychiatrique de Sainte Anne le soir il n’y avait plus aucun bruit dans les rues. L’humanité avait définitivement touché le fond.

Le silence, le noir, l’absence de perspectives et de communications amenaient chaque individu à se poser des questions précises quant à son existence et son rôle dans le monde. Il y avait une remise en cause totale du système.

Seuls les jeunes enfants semblaient imperméables au stress ambiant, comme immunisés par le virus qui nous contaminait tous peu à peu. Ils étaient presque tous dans la rue, pieds nus, et comme il n’y avait plus d’école, plus de règles, et qu’ils étaient entourés d’adultes déboussolés et en pleine crise existentielle, ils profitaient du bazar pour jouer ensemble pendant des heures. Ils riaient, imperturbables. Les jours se ressemblaient tous, c’était comme des grandes vacances, la chaleur de l’été en moins.

— Pourvu que ça dure ! m’avait crié mon petit voisin en me croisant dans le couloir de l’immeuble. C’est trop bien, il n’y a même plus d’école. On peut courir et hurler, ma mère ne nous dit rien. Ce n’est pas comme d’habitude. C’est trooop troooop bien ! Dis, tu veux jouer au Rami avec nous, il nous manque un joueur ?

J’avais regardé Justin. Justin David, CE2, victime de la fin du système scolaire. L’enseignante que j’étais ne sut pas quoi lui répondre. Justin me regarda dans l’espoir d’une réponse positive mais devant mon air décontenancé, il fila.

— Ben réfléchis pas trop, me lança-t-il, tu vas rater le tournoi. On commence dans cinq minutes.

Et il disparut dans un tourbillon de vêtements lâches et malodorants.

Ils avaient ressorti les vieux jouets, les billes et les petites voitures et, sans se préoccuper des problèmes de la gestion du quotidien, ils jouaient dans les cours et les rues désertes. Ils couraient dans tous les sens, riaient à gorges déployées, ne prenaient plus le temps de se laver et s’étaient transformés en sauvageons des temps modernes. L’organisation de la société, d’habitude bien rangée, partait en vrille.

Dans mon immeuble, c’était le branle-bas de combat dans tous les appartements, la magie électrique nous avait abandonnés à notre triste sort : les frigos étaient vides, les congélateurs dégueulaient leurs entrailles dégelées, les mères de familles s’arrachaient ce qui leur restait de cheveux sur la tête. La supérette du coin était abandonnée depuis deux jours, depuis le dernier pillage en force qui avait défoncé sa devanture à coup de bancs publics. Elle était livrée aux rats qui s’en donnaient à cœur joie grignotant tout ce qui avait été éparpillé au sol. Rien n’était simple à gérer. Tout me semblait insurmontable, ma vie rangée se noyait dans le désordre ambiant.

Le troisième matin, je croisai Monsieur David dans l’escalier.

— Bonjour Mathilde. Vous ne voudriez pas nous aider ? me demanda-t-il gentiment. Madame Roustang est coincée chez elle depuis deux jours. L’ascenseur est en panne et elle ne peut plus descendre de chez elle, elle manque de médicaments.

— Si bien sûr, avais-je répondu d’emblée.

Et nous nous étions retrouvés, tous les deux, à porter à bout de bras une chaise en osier sur laquelle trônait triomphalement Madame Roustang. Quatre-vingt-cinq ans, plus de jambes mais toutes ses dents. Le dos droit, elle nous donnait de petites tapes avec sa canne pour nous faire avancer plus vite alors que je peinais dans l’escalier en pierre. La vie et ses promesses de modernisme nous avaient abandonnés en plein milieu de l’escalier, l’ascenseur crânement bloqué au cinquième étage.

Privés de leur cher élévateur, les habitants couraient dans tous les sens dans la cage d’escalier en criant à qui mieux mieux, sans vraiment savoir quoi faire.

Les quelques veinards du quartier qui avaient des groupes électrogènes s’en étaient vantés avec regrets : au mieux pillés ou menacés, ils avaient parfois été tués par des malfrats armés jusqu’aux dents. Tous les groupes électrogènes restants avaient été réquisitionnés par l’armée et amenés sous bonne garde dans les hôpitaux et les industries de première nécessité.

Je n’avais jamais imaginé qu’un bazar pareil soit possible. Avait-il seulement jamais eu lieu ? La dernière guerre peut-être ? Celle que je n’avais vue qu’à la télé en noir et blanc et dont mon grand-père Georges m’avait à peine parlé, à la fois pour ne pas ressasser de vieux souvenirs tristes et pour ne pas m’affoler.

Le soir venu, je collais à nouveau mon oreille au poste de radio. C’était devenu mon unique distraction. Une nouvelle allocution du président nous attendait. Mais cette fois, finie la voix rassurante, finies les promesses de contrôle de la situation et de retour à la normalité. On eut la vérité. La vraie. Les satellites avaient été détruits. Tous. On en était certains. Tous sauf un seul.

Visiblement, celui qui restait, visait nos installations électriques partout dans le monde. Un satellite chinois dont le gouvernement avait déduit qu’il devait être armé d’un laser à dégobillage atomique foudroyant. Un truc costaud. Merci pour l’information, pensai-je amère, on s’en était rendus compte tout seuls, comme des grands qu’il y avait un problème sérieux.

A l’heure actuelle personne d’officiel sur cette planète n’avait plus le contrôle de l’engin et nous étions incapables de le localiser sans réseaux et sans nos propres satellites.

Oh mon Dieu, échappa de mes lèvres, quand je réalisai la gravité de la situation.

Nous étions à la merci d’un groupe de terroristes dont personne ne savait ni où ils se trouvaient, ni ce qu’ils voulaient. Ce n’était certes pas les martiens ou Dark Vador mais c’était tout comme. Des affreux, des types mal embouchés, dans tous les cas.

A ce stade, aucune des organisations terroristes connues n’avait revendiqué quoi que ce soit à ce stade et les motivations qui pouvaient gouverner ce groupe de vilains méchants étaient plus que floues puisqu’ils attaquaient tout le monde, sans rien demander. C’était annoncé par le gouvernement comme un groupe d’un genre nouveau et non identifié par les spécialistes du crime organisé. J’espérais que les spécialistes s’étaient mis au boulot pour comprendre leurs motivations.

Le gouvernement nous demanda d’attendre des instructions de leur part, ils allaient donner des consignes dans les jours à venir, mais on ne savait pas quand. Ils allaient contacter leurs homologues internationaux et revenir vers la population avec la marche à suivre, mais on ne savait pas comment. En attendant, ils nous demandaient de rester cloîtrés chez nous et surtout d’attendre. Ça allait s’arranger. Sous peu.

Je coupai la voix nasillarde qui s’échappait du poste de radio. Le flou absolu m’entourait mais je n’avais aucune envie de bouger. Il fallait être fou pour avoir envie de sortir. Je me blottis dans ma couette et je me mis à pleurer doucement. Les sanglots me soulevaient la poitrine par vagues successives. Toutes les tensions de ces derniers jours s’évacuaient. Pinto, à mes pieds, ne comprenait rien de ce qui se passait et léchait mes larmes avidement. Je me sentais perdue, loin de tous, au fond de mon lit, seule, dans un monde à la dérive.

Seule.

Seule et sans Max.

Le gouvernement nous promettait des nouvelles bientôt mais les discours sonnaient vides et creux et on ne savait pas où on allait. Ils promettaient la transparence et la vérité sur l’évolution de la situation mais ils ignoraient ce qui allait se passer. Ça se sentait, ça transpirait à travers tous les pores de la voix que nous venions d’écouter.

La vérité sur la situation c’est que les gouvernements du monde entier étaient à genoux, dans le noir, et qu’on en était maintenant tous conscients.

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