LE CALME REVIENT TOUJOURS, APRES LA TEMPETE.

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Mon téléphone vibra une fois sur la commode en pin sur laquelle il se rechargeait docilement. Un signe que le réseau était enfin de retour.

Après des semaines passées les bras tendus en l’air pour tenter de capter quelque chose qui ressemblait à une vague barre de réseau en haut à gauche du téléphone, le gredin donnait de nouveau un signe de vie. Je me précipitai sur l’appareil pour le consulter. Deux faibles barres indiquaient un retour d’un semblant d’activité cérébrale du petit engin plat.

Pas de message téléphonique. Pas de texto de Max, de Tom, ni même de Cathy. Rien qui me reliait à mon ancien monde. Tout avait disparu, englouti par les actions fulgurantes du satellite, le laser avait pulvérisé mon quotidien, fait fondre une grande partie de mes souvenirs de la vie d’avant. Je me sentais dépouillée, comme au premier jour de mon existence. Toutes les personnes que je connaissais semblaient s’être évaporées, d’un seul coup. Un renouveau bien solitaire. Un drôle de nouveau monde si c’était celui que nous promettait Max.

En regardant attentivement l’écran de mon smartphone je m’aperçus qu’une nouvelle application, avec une petite feuille verte sur un fond blanc, clignotait dans le coin droit. Je cliquai fébrilement sur la petite icone qui s’ouvrit au son d’un petit bip chantant.

— Bonjour Mathilde, bienvenue sur le programme Hydrogène, chanta mon téléphone.

C’était bizarre. Je ne me souvenais pas avoir téléchargé une nouvelle application récemment, d’ailleurs comment aurais-je pu le faire ? Je n’avais jamais entendu parler de ce truc. Hydrogène ? Ça semblait s’être installé tout seul sur mon portable. Encore une de ces maudites publicités automatiques, pensai-je, rageuse. J’appris plus tard qu’elle avait été déployée sur l’ensemble des téléphones en activité dans le monde, plus de sept milliards de combinés, et qu’elle avait ainsi connecté plus de quatre-vingt-dix pour cent de la population mondiale.

En plus de me souhaiter la bienvenue, l’application m’indiqua mon poids, mon âge, ma taille, mon adresse, mon lieu de travail et la quantité de calories que je devais absorber par repas. Je ne m’étonnais même plus que toutes ces données soient déjà enregistrées. Le téléphone avait repris vie, c’était le retour en force de Big Brother. Rien de plus normal.

Ces dernières années nous avaient définitivement habitués à une analyse permanente de nos moindres faits et gestes. Par le réseau téléphonique on savait déjà qui vous aviez appelé, ce que vous aviez acheté au supermarché ou combien d’heures vous aviez usées sur les réseaux sociaux. Nos vies étaient déjà largement disséquées de toute part et, ce, bien avant le grand bouleversement de ces derniers jours.

Il n’y a rien qui me choqua outre mesure.

Mais il y avait quand même un sous dossier étrange qui se nommait « notation quotidienne ». Je cliquai. On accédait à un simple graphique horizontal qui variait du rouge au vert et plaçait mon avatar – un petit personnage avec des couettes ridicules- sur une échelle graduée qui variait de la note zéro à la note dix. Comme à l’école. Je me situais sur une note médiane de cinq, pour commencer.

Au fil des jours, j’appris à m’en servir et surtout à y prêter le plus d’attention possible.

Consulter l’application devint rapidement ma principale angoisse quotidienne. Vérifier la note du jour au lever fut vite la première chose que tous les humains regardaient en se réveillant, avant le café et, même, avant la cigarette des irréductibles fumeurs.

A la note de zéro, le pictogramme devenait rouge cerise profond et vous indiquait immédiatement une série d’actions à réaliser pour améliorer votre score : se rendre disponible pour planter des arbres, aller trier les déchets, prendre un cours pour apprendre à réparer son vélo… En gros une série de travaux d’intérêts généraux pour vous permettre de remonter votre note, au plus vite. Lorsque les actions étaient validées la note remontait directement sur le téléphone. Tant que ce n’était pas fait, vous aviez l’interdiction de vous détendre ou de vaquer à des occupations récréatives. La quantité de choses que vous pouviez acheter se réduisait au strict minimum. La portion de vos libertés de consommer était tellement restreinte qu’au bout de quelques jours de confinement les plus mauvais élèves se précipitaient d’eux-mêmes dans les centres de régulation et de contrôles pour effectuer leurs peines, de leur plein gré.

A la note de dix, note quasiment inatteignable pour le commun des mortels, vous deveniez éligible pour un mandat international d’ambassadeur du climat et il vous incombait la lourde tâche de proposer de nouvelles actions de sauvegardes climatiques à l’ensemble de la population. Cette proposition se faisait sur la base du volontariat. Les plus assidus d’entre nous redoublaient d’efforts pour devenir de parfaits ambassadeurs. Le pouvoir de décision s’attribuait ainsi au mérite.

Le système pouvait paraître un peu rude au départ mais, à l’usage, cela s’avéra plus facile à suivre que ce que j’imaginais. Il suffisait de réduire ses déplacements à l’essentiel et de faire un peu d’efforts tous les jours pour consommer moins et surtout mieux et c’était tout à fait atteignable. La plupart d’entre nous ne visions d’ailleurs qu’une moyenne améliorée qui permettait de vivre sans trop de contraintes.

Cette application réduisit rapidement le train de vie de la planète toute entière : la pollution se divisa de moitié, les voyages internationaux aussi. On ne voyait plus des files de bateaux encastrés les uns dans les autres pour visiter la baie d’Along. Les cercles polaires et les glaciers avaient été décrétés zones blanches et plus personne n’avait le droit de s’y rendre, même pour des causes dites humanitaires. Après toutes ces années de tourisme de masse, la banquise considérablement réduite avait été rendue aux ours et ils s’en trouvaient beaucoup mieux.

Sur l’application on pouvait pister nos plantigrades préférés dans leurs déplacements quotidiens et obtenir le nombre d’ours vivants sur la planète. On suivit leur cycle de reproduction et peu à peu, pour de vrai, nous les vîmes reconquérir leur milieu. Les pandas et les tigres aussi. Cela ressemblait tout à fait à suivre la vie d’un Tamagotchi mais en plus utile et avec de vrais être vivants. Un certain nombre d’entre nous se prirent de passion pour la vie et l’évolution de ces animaux sauvages et, sur ce point, les enfants n’étaient pas en reste. D’ailleurs, nous avions ajouté des cours obligatoires sur la vie sauvage à l’école qui plaisaient beaucoup aux plus jeunes d’entre nous. La visualisation continue de nos progrès rendait tout plus ludique.

On accédait à la température de l’eau des océans dans diverses parties du globe en direct, à la hauteur de la couche de glace dans l’arctique ou au pourcentage de forêts brûlées en Amazonie ou en Australie. Vous pouviez voir le fruit de vos efforts récompensé en suivant l’évolution positive de la planète. C’était incroyablement motivant. On se privait. Enfin, on devrait plutôt dire qu’on vivait une moindre frénésie de déplacement et de consommation plutôt que de parler d’une disette. Personne ne pouvait plus nier ne pas être au courant de la situation climatique tant l’information était claire et transparente.

Finis les Facebook ou autres Twitter, Instagram and consorts, le réseau social avait été remplacé par une application de gestion de l’environnement avec un suivi en direct et elle occupait l’essentiel de nos temps de loisirs.

Ma vie avait repris son cours normal mais j’étais solitaire. Max avait définitivement disparu.

Il n’avait pas donné signe de vie ni à la maison, ni sur nos postes de télévision. Au retour du réseau téléphonique, j’avais essayé d’appeler des dizaines et des dizaines de fois mais je ne pouvais plus laisser de messages car la messagerie était pleine. Je n’avais aucune idée de l’endroit où il se trouvait. Il avait oublié l’existence de son téléphone, de sa vie d’avant, de tout ce que nous étions l’un pour l’autre.

La seule chose dont j’étais certaine c’est que lui et son groupe étaient parvenus à leurs fins. Son objectif personnel était rempli, le nôtre en revanche, celui de notre couple, pendouillait mollement.

Bien sûr, il était encore possible de tout reconstruire à l’identique, de faire marche arrière et de revenir au monde d’avant la crise, certains d’entre nous rêvaient encore de satellites et de conquêtes spatiales. Il y avait régulièrement des propositions de programmes spatiaux ou de développement des infrastructures satellitaires qui sortaient des cartons des ingénieurs en chef. Mais il fallait tout refaire, tout reconstruire pour repartir de zéro et la jeune génération ne voulait pas de notre ancien modèle. Elle avait vu le désastre des dernières décennies et elle avait beaucoup moins d’attrait que nous n’en avions eu pour tous ces développements informatiques et technologiques. Les jeunes rêvaient d’un autre modèle que celui que nous avions mis tant de mal à bâtir. Ils avaient pris conscience, pour nombre d’entre eux, que la défense de l’environnement était infiniment plus primordiale que la conquête intersidérale ou que l’expansion économique planétaire. La jeune génération nous bridait sans relâche et toute lutte contre ce nouvel état de fait s’avérait vaine, car les ambassadeurs qui décidaient maintenant du développement planétaire affichaient une moyenne d’âge de moins de trente ans.

Je me mis moi aussi à rêver à des jours meilleurs. La planète bleue avait peut-être saisi cette fois son unique chance de s’en sortir.

Une nouvelle gestion de la planète était entre nos mains mais surtout entre celles de nos enfants. Max nous avait laissé un programme mais pas son mode d’emploi. C’était à nous d’en faire le meilleur usage possible, à nous de le faire évoluer.

L’espoir d’un meilleur avenir était bien là, tenace. Le moment où Max avait lancé son attaque avait été bien choisi : il n’était pas trop tard pour changer de cap et remettre la planète sur son axe.

Un matin, Cathy m’appela, euphorique, grisée par l’air frais et respirable de la capitale. Le monde était en train de changer, me dit-elle. Elle me dit que Max était un génie, qu’il fallait que l’on se voie, qu’elle avait des tas de chose à me raconter, des idées incroyables qui lui venaient, mais qu’on ne pouvait pas se parler par téléphone. Elle avait travaillé dur ces dernières semaines.

Ma meilleure amie m’avait drôlement manqué. Je me sentis moins seule. On prit un rendez-vous chez Gino, comme d’habitude, une adresse sûre pour les confidences.

Je claquai la porte avec empressement, Pinto sur mes talons, pour aller la retrouver pour le déjeuner.

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