Bienvenue

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Le mec était là. Il était 8h50 peut-être neuf. J'étais encore en kimono, le café dans ma tasse encore fumant. Nous avions emménagé voilà trois jours. Cette matinée glaçante va rester gravée dans ma mémoire. Pour toujours. Donc, j’ouvre la porte et il est là, à quelques mètres de moi. Claquettes et short, nous sommes en janvier, il neige. T-shirt du « Mylène Farmer Millenium Tour de 99 »… nous sommes en 2025. Son visage était partiellement dissimulé. Il avait un bonnet ramené au ras des sourcils et une écharpe qui lui remontait jusqu’à la lèvre supérieure. Le type était en claquettes et en short dans la neige mais avait quand même un bonnet et une écharpe. Dès la première seconde de notre rencontre, absolument rien n’avait de sens. Puis il a commencé à parler :
— Bonjour je suis August Ölker, ton voisin.
Il me tendait sa main, bras droit, doigts tendus, rigide. Je la saisis sans trop de conviction et réponds hésitant :
— Salut moi c’est Maxim... Tu vas bien ?
Il hoche sèchement la tête, comme surpris.
— On se tutoie ? Ça n’me gêne pas.
Il se tait et me laisse comme ça. Comment suis-je censé rebondir ? Alors je m’apprête à relancer quand il reprend la parole. Sa voix est étrange. Un peu comme s’il essayait de prendre une voix plus aiguë.
— Maxim ? C’est pas courant ça !
— Ah, je pensais que si.
— Je ne suis pas sûr.
Encore une fois, il arrête sa phrase ici. Me regarde. Son souffle givré remonte de son écharpe et lui passe devant le visage. Il me toise et je ne comprends pas ce qu’il veut :
— Vous… tu as besoin de quelque chose ?
Parce qu’en vrai j’ai froid.
— Coquillettes !
— Pardon ?
— Vous avez des coquillettes ?
Il me vouvoie ? Je croyais que… peu importe. Je réfléchis :
— euh… des Pene.
— Très bien. Tu peux me dépanner ?
Il me perd. Et il est tôt pour un dimanche.
— Pardon, mais on se tutoie ou pas ?
— Bien sûr ! C’est toi qui as voulu ! Moi ça n'me gêne pas.
Il me dit ça d’un trait. Planté dans la neige, sans trembler, sans chair de poule :
— Ah pardon, c’est que tu as dit vous…
Il me coupe.
— Oui, toi et Jade.
Pourquoi il connaît le prénom de ma femme ? Un collègue un peu weird peut-être :
— Tu connais Jade ?
— Oui on s’est rencontrés hier !
Ok, sauf que hier elle est rentrée super tard :
— Ah bon ? Mais quand ?
— Au supermarché. Quand elle achetait les pâtes.
Elle a bien fait des courses hier mais ça ne tient pas debout. Pourquoi il lui aurait parlé, et puis surtout :
— Pourquoi tu n’en as pas acheté ? dis-je en esquissant un sourire se voulant sympa.
— Je suis sortie avant.
Ça devient carrément étrange. Je crois qu’il perçoit mon regard inquiet alors il poursuit :
— Tu vas me chercher les Pene ?
Je crois qu’il a ricané mais honnêtement j’en suis pas sûr. Mais si je peux me débarrasser de lui contre 500 grammes de pâtes crues je vais pas hésiter. :
— Ouais, j’arrive.
Je referme derrière moi dans le doute et cherche ce foutu paquet de Barilla. Je le trouve, l’attrape et retourne vers la porte. Quand je l’ouvre il est toujours là, toujours au même endroit, planté dans la neige. Je lui tends le paquet :
— Tiens je…
Il me coupe de nouveau.
— Du coup, je pense faire autrement.
— Ah… alors… ok d’accord.
— De toute manière les coquillettes sont plus adaptées.
Je tilte, je crois que j’ai compris alors avec enthousiasme :
— Ah c’est pour faire des dessins en pâtes ? T’as des enfants ?
Il fronce les sourcils. Il a l’air suspicieux, peut-être blessé :
— Non et j’ai pas d’enfant.
Merde… tout reste malaisant du coup. Il fait froid, il est tôt, mon cerveau ne tourne pas vite et je n’arrive pas à comprendre en quoi les coquillettes peuvent être « adaptées ». Au stade où j’en suis je n’attends qu’une chose : qu’il se mette à éclater de rire en me souhaitant la bienvenue dans le quartier. Que sa femme sorte avec un tablier et un bon gâteau tout chaud s’excusant des blagues douteuses de son mari. On se serait serré la main à nouveau et tout serait rentré dans l’ordre. Mais non.
Rien.
Il reste là, à me fixer, avec mon café dans une main et les 500 grammes de Pene dans l’autre. Il faut que je m’en débarrasse :
— Ah... je suis désolé. Écoute si ça t’embête pas je vais rentrer j’ai froid.
— Dans cette tenue c’est normal.
Je ne veux plus rien relever. Je veux fermer cette porte. Mais je suis pas assez confiant pour l’envoyer bouler. Je m’excuse trop, je suis trop gentil et le voilà qui se relance :
— Vous comptiez mettre des rideaux ? Des volets peut-être ?
On ne s’était pas encore posé la question. Mais après cette rencontre la réponse était évidente :
— Je pense oui… faut qu’on regarde ce qu’on veut.
— C’est dommage.
C’est bizarre :
— … Pourquoi ?
— Je trouve que ça nous isole. Moi j’ai rien. Tout le monde peut voir, ça me gêne pas. J’ai rien à cacher.
Ce coup-ci il a ricané. C’est sûr. Alors je tente :
— Oui… non, nous c’est vrai qu’on aime les volets. C’est beau.
Ne me jugez pas. J’étais dans un état de stupéfaction qui altérait mon jugement et ma répartie.
— Dommage… répète-t-il.
— Écoute je suis désolé mais je dois vraiment rentrer.
— Jade va bientôt se réveiller.
À chaque fois qu’il parle il réduit mes champs de réponse possible.
— Oui… je… écoute je ne sais pas si tu devrais dire ça. Je préfère rentrer.
— Pas de problème. Je vais rentrer aussi.
— Ok…
— Amusez-vous bien.
C’est après cette phrase qu’il a tourné les talons. Ça n’a peut-être aucun intérêt mais j’ai remarqué qu’il avait marché exactement dans les empreintes qu’il avait faites à l’aller.
J’ai refermé la porte. Et je l’ai verrouillée. Je n’ai pas expliqué à Jade cette discussion. Je lui ai simplement demandé si elle avait rencontré un voisin au supermarché. Elle m’a dit que non. Que la seule interaction qu’elle avait eue avait été avec un type chelou au rayon des pâtes. Elle hésitait, le type lui a conseillé les Pene plutôt que les coquillettes.
Elle ne lui a pas donné son nom.
Et il ne nous a même pas souhaité la bienvenue.
Je crois qu’on va vendre la maison.

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