3. Galères de santé

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Ce grain de beauté, tu le regardais souvent. Tu es même allée à une séance de dépistage sur le campus. On t'a conseillé d'aller voir un.e dermatologue. Tu croyais que la séance de dépistage était faite pour ça... Tu n'as pas les 60€ pour payer la consultation. Tu retardes.

Avril 2019. Tu déposes enfin ton manuscrit. Tu as écrit 670 pages. Tu fais ce que tu as retardé. Il faut dire que tu n'as plus le choix. Ton grain de beauté à exploser. Il ne se ferme pas, malgrès les soins que tu y apportes. Tu prends rendez-vous.

Mai 2019. Tu prends les mots de la dermatologue en cherchant à respirer. Tu ne peux compter que sur toi-même. Il est encore trop tôt pour prévenir ta famille et tes amis, te conseille-t-elle. Il faut mieux attendre les résultats des trois examens qu'elle te prescrit.

Tout s'enchaine vite, très vite. Echographie, scanner, pet-scan, rendrez-vous avec le chirurgien, rendez-vous avec l'anesthésiste. Tout cela va si vite que tu passes le pet-scan la veille de l'opération à 17h, et la scintigraphie le matin juste avant. Tu postives. Les cancers se guérissent bien. L'immunothérapie est prometteuse. Tes premiers résultats sont encourageants, mais tu es aussi prudente.


6 juillet 2019. Tu as 36 ans. Tu ne sais pas si c'est grave. Tu ne sais pas si tu vas pouvoir soutenir ta thèse. Tu ne sais pas si le cancer s'est répandu ou non. Le matin avant de partir, et après une nuit des plus agitée, tu écris tes dernières volontés.

Tu as du mal à récupérer. Tu te sens tout le temps fatiguée. Tu demandes autour de toi si c'est normal après une anesthésie. Tu as mal, mais tu te dis que c'est normal après une opération.

Tu as toujours mal. Tu en fait part à la dermatologue. Elle te prescrit une crème pour les cicatrices.

Tu essaies toutes les crèmes et huiles cicatrisantes les unes après les autres. Les unes le matin avec les autres le midi et le soir. Tu es si mal et tu es si fatiguée que tu n'arrives plus à faire des choses simples : cuire des oignons, te laver les cheveux, faire les courses. Tu limites le nombre de fois où tu les fais. Remplir les papiers est le plus difficile. Tu ne comprends plus les mots de l'administration, toi qui a fait des études de droit... Tu ne marches plus, tu claudiques.

Tu te bas. Tu cherches. Tu essaies de comprendre. Tu luttes. On te file des anti-dépresseurs et des médicaments pour aider à dormir. Après un cancer, être stressé c'est normal, t'apprend-on. Toi, tu ne sais plus. Tu ne sais même plus que tu as mal parce que la douleur est tout le temps là. Les médicaments ne fonctionnent pas. Tu ne baisses pas les bras. Tu crois en la médecine. Tu essaies autre chose,

Tu commences à écrire pour lutter à ta manière. Tu ne peux plus agir, mais tu d'indignes, imagines d'autres futurs à l'aide de ton clavier.

Novembre 2021. Un hasard fait que tu comprends que c'est la douleur. Tu as dormi 8h, enfin ! Ce n'était pas arrivé depuis un peu plus de trois ans. Tu obtiens enfin la prescription d'antidouleurs. Toutefois, tu fais une allergie. Retour à la case départ. Pendant ce temps-là, ta galère économique se poursuit, s'aggrave. Tu ne peux même plus faire les petits boulots que tu faisais avant.

Avril 2023. Tu prends rendez-vous chez une ostéo sans trop y croire. Tu n'as plus rien à perdre, même plus 60€. Tu ressors avec le sourire : elle t'a posé un diagnostic. Tu souris. Un diagnostic signifie que tu peux agir.

Janvier 2026 : cela fait six mois que tu es suivie par le centre anti-douleur, deux ans et demi que tu fais de la kiné chaque semaine, un an que tu fais de la tecarthérapie, et seize mois que tu fais du yoga patient. Tu vas un peu mieux, mais ce n'est pas encore ça. Tu as du faire un dossier MDPH. Tu ne peux pas travailler, tu ne peux pas te former à autre chose. Même lorsque tu dors 8h grâce aux pillules, tu es de nouveau fatiguée deux heures plus tard.

Avec le temps, tu vois tes espoirs s'envoler. D'autres diagnostics s'ajoutent. Tu t'étais promis de ne pas avoir d'enfant tant que tu serais dans la galère afin de ne pas les mettre eux-aussi dans la galère. Tu n'auras pas à faire ce choix. Dame-nature l'a fait pour toi, peu importante que tu sortes de la galère ou pas, cela ne changera pas.

Malgré tout, tu espère encore. Tu veux guérir, tu espère encore guérir. Tu ne réaliseras jamais tous tes rêves. Pourtant, tu espère encore sortir de la galère...

Affaire à suivre.

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