L’autre femme  

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Il a réservé en ligne, comme on réserve un taxi, ou un aller-retour, vers une erreur de destination qui répondit cette première fois au doux nom de Maya, un prénom qui disait tout de sa promesse de sensualité et de réconfort … même si cela résonnait déjà comme une illusion.

Les photos étaient floues, les tarifs et les instructions étaient clairs : 20 h 00, discrétion assurée, adresse communiquée une heure avant.

Propre, net, impersonnel. Parfait.

20 h 03. Il monte les escaliers d'un immeuble cossu du 6e arrondissement de Paris. Il parait que le meilleur moment en amour, c’est la montée des escaliers. Mais qui parle d'amour ! Caressant la rampe en fer forgé d’une main déjà voluptueuse et lascive, savourant chacun de ses pas en s’appliquant à frôler sensuellement la moquette garance, mimant l’élégance qu’aurait certainement assumée un James Bond, (sans la cicatrice verticale sur sa joue droite, mais les yeux bleu-gris sont bien présents se dit-il), Vincent ressent une délicieuse excitation mêlée de stress: il laisse venir serein et souriant les questions qui l'accompagnent chaque fois que provoque le fantasme qui devient soudain réel, un tournant dans une vie…

Peut-être.

La porte s'ouvre sur un appartement très… suédois. Ni sordide ni luxueux. Un canapé gris, un rideau turquoise, une plante verte qui aurait mérité plus d'attention.

Puis, là, debout devant lui, elle. Pas Maya, Léa. Léa Deschamps. Son premier amour. « La Léa » du lycée. Celle du premier baiser volé dans les vestiaires du gymnase. Celle qui écrivait des poèmes à l'encre violette dans les marges de ses cours de maths. Celle qu'il avait perdue de vue à dix-sept ans, quand la vie avait tiré chacun dans un sens contraire, comme deux pantins mal accrochés à leur destin.

Maintenant, elle était là. En robe noire, talons hauts, rouge à lèvres incarnat. Escort girl ?

— Léa… ?

— Vincent !

Silence, abasourdissement. Ils se sont reconnus l'un comme l'autre en un instant. Rires nerveux. Malaise doux.

— C'est une caméra cachée ? finit-il par demander, un peu nigaud.

Elle secoue la tête, s’assied, croise les jambes. Et dit :

— T'es pas le premier client que je retrouve dans mes souvenirs. Mais toi, t'es le premier que j'ai aimé.

Son air détaché et son attitude assurée donnent l'impression qu'elle assume cette dualité, qu'il est un client comme un autre.

Et pourtant.

Vincent reste debout. Stupide. Les bras ballants, l'âme déraillant. Il avait voulu payer pour oublier, et on lui livrait la mémoire sur un plateau d'argent — avec des talons aiguilles.

« Souvenirs, attention, danger ».

Léa, elle, n’a pas bougé. Elle sourit à peine. Ce n’est pas un sourire de joie ni de provocation. C'est ce genre de sourire qu'on affiche quand on sait qu'on a cessé d'espérer, mais qu'on n'a jamais cessé d'y croire un tout petit peu, un infime sourire juste là, dans le coin de l'œil.

— Tu… tu fais ça ? demande-t-il, d’une voix plus tremblante qu'il ne l'aurait voulu.

Elle hausse les épaules. Pas honteuse. Pas fière. Juste lucide.

— Çà ? Sûrement pas comme tu crois. Je choisis. Peu, pas souvent. Un peu par défi, mais jamais contrainte. Moins hypocrite ou soumise que l’est une femme face au devoir conjugal finalement. Et puis aussi pour me payer mes voyages. Pour ne pas m'ennuyer.

— Mais… pourquoi ? Vincent n’a rien écouté, il ne peut pas, il est pétrifié.

— Pourquoi pas ? Tu poses toujours autant de questions ! Tu veux un café ?

— Un whisky.

— J'ai du rhum.

— Ça ira.

Elle se lève, et dans ce simple mouvement, il la retrouve dans la grâce maladroite de ses dix-sept ans. Et là, il se dit que c’est le bon moment : lui dire, s’excuser de ne jamais l'avoir recontactée. Lui dire que cette soirée est absurde, impossible, bouleversante, mais aussi salvatrice, lumineuse. Mais il n'est pas prêt. Alors, il boit.

— Tu es marié ? demanda-t-elle, tout en versant le rhum dans un verre ébréché.

— À moitié.

— Jolie formule, c’est-à-dire ?

— J'habite avec une femme qui me regarde comme un meuble. Je suis devenu une étagère. Solide. Stable. Parfois utile.

— Et tu es venu ici pour te faire dépoussiérer ?

Elle rit. Son rire est le même. Celui d'autrefois. Un peu trop franc. Un peu trop sonore. Comme un fou rire dans une église. Un rire qui déraille et vous libère.

— Je suis venu… voir si je pouvais encore être un homme.

— Ah ! Et maintenant ? Tu préfères qu'on parle ou qu’on… travaille ?

Elle avait dit ça sans vulgarité. C'était presque du théâtre. Comme si elle lui proposait un rôle dans une pièce étrange dont elle serait l'auteur, la metteure en scène et l’actrice principale.

— Je crois que je préfèrerais parler, dit-il.

— Alors tu n’as pas changé. Tu préférais déjà me parler au lieu de m'embrasser à l'époque.

Un silence. Long. Dense. Les hommes détestent ces remises en question au nom de l’humour. Vincent, lui, il prend ça comme un uppercut.

— Et si on se revoyait ? demande-t-il, comme on jette une pièce dans un puits.

Elle le regarde. Longtemps. Puis elle répond :

— À une condition.

— Ah !

— Tu m'écris. Pas un texto, une lettre. Une vraie. Encre. Papier, timbre. Tu me l'écris comme si tu voulais que je tombe amoureuse. Et si elle est belle, je te laisse une deuxième chance. Sinon… je t'envoie la facture de ce soir.

Il la regarde fixement sans savoir que répondre, puis se lève pour rejoindre la porte. Elle l’impressionne toujours autant.

— Une lettre ?

Léa l’a suivi, il pose sa main sur sa joue gauche, et, après un baiser tendre mais furtif sur ses lèvres, il quitte l'appartement sans ajouter un mot, incapable d’interpréter ce qu’il ressent à cet instant précis.

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