Fatale
Quand serais-je assez riche pour pouvoir m’offrir ce si beau pendentif ?
À chaque fois que je passe devant cette vitrine, je l’observe de longues minutes durant. Il est discret, fait d’or blanc, ovale et serti d’une pierre couleur ambre. Quand je l’observe, j’ai l’impression qu’il luit. Je me rappelle la fois où je suis venue avec mon fils, j’ai réussi à entrer dans cette éminente bijouterie. Il a pu demander des informations sur cette mystérieuse pierre, le vendeur lui révéla qu'elle était unique, certifiant par la même occasion, son extrême rareté pour justifier son prix aussi élevé :
“Cette pièce a été créée dans les années 20 par un maître orfèvre, elle fut portée par des célébrités, mais l’histoire la plus frappante vient d’une ancienne propriétaire : Fu Way une richissime PDG d’une Corporation chinoise, son témoignage disait qu’elle l’avait achetée car la pierre l’avait appelée. Madame Way ne quitta plus ce pendentif…, elle est décédée à l’âge de 125 ans, chose très rare pour l’époque, vous voyez ce que je veux dire par là”.
Je me rappelle ces paroles comme si c’était hier, l’histoire de Fu Way faisait écho en moi une histoire bien rodée, mais qu’est-ce que je l’aime celle-là. Alors que je rôde à proximité de ce joaillier, j’aperçois un couple y entrer. À en juger par leur style vestimentaire, on dirait des Russes, une crainte soudaine m’envahit. Je m’avance et jette un rapide coup d’œil à travers la vitrine. Le bijoutier s’approche, mais par chance il saisit un autre bijou me lançant au passage un sombre regard. Soulagée, je m’éloigne de cette boutique. Puis, je repars déambuler dans les ruelles marchandes éclairées par ces lumières de Noël.
Mince, à cause de ce maudit bijou, j’ai oublié d’aller à l’essentiel, nous sommes le lundi 08 décembre de l’an 2098, l’ère est devenue si froide, et l’air glacial. Je fais partie des Errants, le reste d’une classe sociale déchue. Autrefois, nous vivions dans des maisons presque bourgeoises et avions une vie plutôt bien remplie voire agréable. Or, depuis des décennies, on a été bannis de la société et traités comme des parias sous prétexte que nous n’étions pas assez importants pour le gouvernement. Seules les hautes classes sociales sont restées sur leurs trônes, intouchables. Même si nous avons été reléguées à la place des pauvres, les autres classes inférieures ont été détruites. Quant à nous, les derniers Errants, ils nous gardent en vie, seulement, parce que nous sommes tous d’une manière ou d’une autre reliées à cette très haute bourgeoisie. Pour ma part, la seule chose qui me lie à ce monde est l’union de mon fils avec une femme riche et puissante.
Le soir venu, je me retrouve dans mon petit appartement : l’un des nombreux biens immobiliers de mon fils Lucas. Je me dirige vers la salle de bain et pose mon regard sur le miroir. Mais je ne suis pas fière de ce que j’y vois. Quelle affreuse mine pensée-je, et aussitôt je tourne le robinet. Je plonge mes mains pour me rincer le visage. Je m’observe de nouveau, mais rien n’a changé, hélas. Je décide de prendre une douche. Quand le flot ruissèle sur ma tête, je me perds dans mes songes un long moment. Durant mon évasion onirique, je fais machinalement ma toilette.
Une sonnerie vient me rappeler à la réalité. Je coupe le robinet afin de mieux l’entendre. Ça va ce n’est qu’un mail, pas de pression. Je me sèche tranquillement…, et je me regarde à nouveau dans le miroir. Cette fois-ci, je me trouve potable, je peux enfin continuer à mes occupations. Je me dirige vers le salon et frappe des mains pour que la lumière s’allume. Je marche lentement vers la table basse de mon salon où y est posée ma tablette. Je m’installe confortablement sur mon canapé. Je croise mes jambes et j’ouvre enfin l’onglet de messagerie avec le timbre de ma voix. Lire le dernier mail à commencer par ordre décroissant ordonné- je à ma tablette, qui aussitôt s’exécuta. Je la pose à côté de moi, saisis le paquet de cigarettes qui est sur la table basse. Je le secoue, il m’a l’air bien vide, j’y jette un coup d’œil, par chance il m’en reste une. Je saisis un briquet et l’allume. Je tire une bonne latte et mes nerfs s’effacent lentement. Je repense à ce vendeur de la bijouterie et j’en déduis : quel connard ! Je souffle la fumée. Tape la cendre dans le cendrier. Un Putain m’échappe, c’est bon de fumer, cher, mais si bon.
Lorsque je finis de prendre mon pied avec Nicotine, trois messages ont été dictés par la tablette, dont deux sont si peu importants que je ne m’en rappelle plus. Un seul m’interpelle, celui de mon fils :
"Bonjour maman, je viens prendre de tes nouvelles, car ça fait longtemps que tu ne prends plus des miennes. Je sais que nous vivons dans une époque frustrante et je sais que c’est difficile pour toi de vivre comme tel, mais ne laisse pas ta peine te détruire, je t’en prie. J’ai parlé à un ami proche de tes talents analytiques, il semblait bien emballé et veux te rencontrer, il m’a certifié qu’il te joindrait. C’est aussi l’objet de ma venue vers toi. Prends soin de toi, je t’embrasse, Lucas."
Quel ingrat, pensé-je, même si je lui dois un certain confort, par rapport aux autres Errants. Je me lève de mon canapé et me dirige à nouveau vers la salle de bain. J’enlève la serviette qui me serre la tête, et dévoile mes longs cheveux noirs ondulés. Je me regarde encore dans le miroir et je me dis qu’il va falloir ravaler cette façade si je veux me faire embaucher. En m’habillant, je médite sur les hommes, et j’en conclus : qu’on a beau parler sur eux, heureusement qu’ils sont là, et s’il faut le redire, je le dirais encore. Je commence donc par m’appliquer du fond de teint sur ma peau beige romantique. Je passe ma brosse à blush, et fais le contour de mes yeux vert réséda. Les boucles de mes cheveux ne sont pas si mal ce soir, même si elles ne sont point parfaites. Je clôture le tout d’une pointe carmin.
Une fois la porte verrouillée, je me dirige vers l’ascenseur et lance l’appel. Visiblement, il descend. Les portes coulissent vers la droite. Un homme. Il semble avoir tiqué sur ma beauté, et en ce moment je sais ce qu’il pense, comme la plupart d’entre eux quand je me prépare. Je rentre en lui jetant un coup d’œil, histoire de se sentir lui aussi désiré. Ça m’amuse. Lui, c’est un grand timide et sûrement trop gentil, il n’ose même pas mater le décolleté plongeant de ma robe vert empire, trop facile…, je sors tout de même en lui souhaitant une bonne soirée, histoire de nourrir un peu ses fantasmes solitaires.
J’oublie de vous dire que parmi les mails vocaux inutiles, j’ai reçu l’invitation de Julian Bales, l’ami de mon cher fils. D’après le dynamisme de sa voix, il doit approcher les trente- cinq ans… pour ce qui est du reste, je me réserve, mais j’ai la bonne intuition que la femme que je suis remporta cet emploi.
Mon nom est Phœnix d’Argent, une femme fatale, je suis la plus sulfureuse de toutes les Errantes.
FIN

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