La Malédiction des joyaux, livre 6 : La Joueuse

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Le livre 6 de La Malédiction des joyaux est encore en cours d'écriture. En attendant, pour vous faire patienter, voici le premier chapitre.


Deirane raffermit sa prise sur la lance. Debout, les pieds bien campés sur son perchoir, elle surveillait son adversaire. Quelques perches en dessous d’elle, les rameurs propulsaient son bateau de toute la vitesse qu’ils pouvaient obtenir.

Quand elle ne fut plus qu’à quelques perches, elle prit la posture qu’on lui avait enseignée : de profil, lance en avant, fléchie sur ses jambes écartées. Son adversaire avait fait de même. Et elle devait avouer qu’il était plus crédible qu’elle. Elle affrontait une combattante entraînée. En comparaison, elle donnait l’impression de se tenir comme un sac.

Autour d’elle, le silence se fit. La foule attendait de savoir ce qui allait se passer, qui allait remporter l’affrontement. Dans le ciel, des oiseaux tournoyaient, loin au-dessus d’elle. L’un d’eux, bien plus grand que les autres, entama une descente en piquet.


La pointe rembourrée de la lance la cueillit au creux de l’estomac, la projetant en arrière. Le temps d’atteindre la surface de l’eau, elle se mit en position pour un plongeon impeccable. Quand elle remonta à la surface, ce fut pour entendre la foule qui acclamait le vainqueur de l’affrontement. Si les Orvbelians avaient été déçus que leur reine ait été vaincue aussi facilement, ils ne le montraient pas. Bien au contraire, Nëjya recevait force de hourra et d’applaudissement. Mais après tout, ne faisait-elle pas partie de ces femmes qui avaient pris le contrôle du pays depuis la mystérieuse disparition du Seigneur Lumineux, quelques mois plus tôt ?

Nëjya rejoignit Deirane dans l’eau. En quelques brasses, elle fut auprès d’elle.

— Ça va ? Pas trop de bobos ? s’enquit-elle.

— Uniquement à mon amour propre, répondit Deirane.

Nëjya éclata de rire. Elle avait changé depuis la révolution. Elle avait maintenant le rire facile. Était-ce grâce à Dursun qui avait accepté de l’épouser, la menace de Jevin définitivement écarté, ou le fait qu’elle était maintenant une femme libre ? Peut-être les trois à la fois.

En quelques brasses, les deux femmes atteignirent le ponton flottant qui accueillait les participants au tournoi. Atlan, elle ne pouvait se résoudre à l’appeler Ivan, fils de Mudjin, l’y attendait. Il l’aida à sortir de l’eau, ce que, vu la carrure du jeune homme et la petite corpulence de Deirane, il effectua sans effort.

Il aida ensuite Nëjya. Le regard de la Samborren était focalisé dans une direction précise. Elle localisa Dursun confortablement enlacée entre les bras d’un homme mûr. Deirane savait que cette vision la réjouissait. Si son père accueillait ainsi la jeune femme, c’était qu’il l’acceptait au sein de sa famille. Dans un pays à la culture aussi homophobe que le Sambor, c’était quelque chose d’inconcevable. Et pourtant, Jaxal l’avait fait. Malheureusement, il était un cas spécial dans le pays. Les chances que Nëjya puisse y retourner un jour étaient infimes.

Atlan attira la jeune femme contre elle et l’enlaça. Puis il se pencha sur elle. Délicatement, il l’embrassa. Autour d’elle, les ovations de la foule s’élevèrent. Le peuple d’Orvbel adorait quand leur reine leur offrait un tel spectacle. De plus, elle s’était choisi comme prince un bel homme de haute stature, à la musculature développée. À chaque fois, que le couple s’embrassait en public, le peuple manifestait sa joie. Et Atlan ne se privait pas de la mettre en joie.

Un peu gênée, Deirane s’écarta de son amoureux. C’était amusant, elle était depuis le début du tournoi, vêtue que d’une simple bande de tissu autour des reins sans éprouver la moindre gêne, alors que les acclamations de la foule l’intimidaient. Mericia avait raison, à partir du moment où se montrer nue ne serait plus une obligation, mais une décision personnelle, elle aurait plus de facilité à l’accomplir. Et là, du public, il y en avait. Tous les habitants du royaume qui avaient pu se libérer étaient rassemblés sur les quais, sans compter des Sangarens, des Naytains, des Helariaseny et même quelques edorians des villages frontaliers du pays. Et pourtant, quand elle fit face à la foule pour la saluer, un bras d’Atlan autour de la taille, elle n’éprouva aucune difficulté.

Un stoltzen quitta la barque qui l’amenait et grimpa sur le ponton. En s’approchant d’elle, il la dévorait des yeux. Il faut dire qu’il n’avait pas souvent l’occasion d’admirer cette composition à base de fils d’or et de pierres précieuses qui lui couvraient tout le corps. Cela aurait pu être atroce. Heureusement, celui qui lui avait infligé une telle modification était un artiste. Le résultat était magnifique.

— C’était un beau combat, la félicita-t-il.

— J’ai perdu, déplora Deirane.

— Contre une Samborren. C’est dans l’ordre des choses.

Deirane essaya de se remémorer le nom de l’homme. À l’instar de la plupart des stoltzt de l’assistance, il était orvbelian. Il était un descendant des pirates qui avaient fondé la ville avant que Bruna la leur enlève. Longtemps relégués dans le coin le plus pauvre du pays, ils étaient sortis de leur bidonville afin d’aider Deirane à conquérir le trône. En échange, ils réintégraient la société orvbelianne. Toutefois, ce n’était pas Deirane qui avait traité avec eux. Dursun s’en était occupée pendant le bref intérim qui avait fait d’elle la dirigeante de fait du pays. Deirane approuvait l’initiative. La façon dont les anciens pirates étaient traités la révoltait. Mais elle n’avait pris aucune part aux négociations et avait du mal à retenir les noms.

— C’est une petite Samborren, finit-elle par dire.

— Vous-même n’êtes pas très grande.

Atlan avait suivi la conversation, sans la comprendre. Il ne parlait pas l’Orvbelian. Il s’était promis d’y remédier. Mais vu que le pays maîtrisait à la perfection l’yriani et l’helariamen, il n’avait pas encore eu besoin de s’y mettre. Deirane remarqua ses hésitations.

— Zakas me félicitait sur ma prestation, le renseigna-t-elle.

Atlan envoya au stoltzen un sourire qui donnait l’impression qu’il allait le mordre. Il n’était pas dupe.

Heureusement, les cris de la foule détournèrent son attention. Le bateau adverse s’était remis en position. Un nouveau combattant avait pris place sur la plate-forme : un edorian qui portait les couleurs de l’Helaria.

— Je vais devoir y aller, suggéra Atlan.

— Sauf votre respect, quand l’honneur de l’Orvbel est en jeu, c’est à moi d’intervenir.

Deirane se tourna pour découvrir la silhouette massive d’Orkan. À quelque distance de là, sa compagne discutait avec Dursun et Nëjya, sans se préoccuper de lui.

La réaction de l’ancien champion de Brun avait surpris Deirane lors de la révolution. Tout le monde s’attendait à ce qu’il s’oppose aux insurgés afin de protéger les intérêts de son maître. Au lieu de cela, il était resté tranquillement chez lui, sans intervenir. Puis, quand l’esclavage avait été aboli, il avait quitté la maison que Brun lui avait donnée, y laissant toutes ses belles esclaves pour s’installer dans une petite maison du quartier pirate avec la seule qu’il avait gardé auprès de lui. Et ce n’était ni la plus belle ni la plus jeune. Tout le monde croyait qu’il adorait cette vie de luxe entouré de femmes dont la beauté n’avait rien à envier aux hétaïres du harem. En réalité, il la détestait. Dès qu’il le put, il l’envoya promener. Et cette vie presque ascétique qu’il menait actuellement, après le luxe qu’il avait connu, avait encore fait grandir sa légende.


Depuis, il était devenu un des plus fidèles soutiens de Deirane. Ou plus exactement, de ce gouvernement qui était en train de réformer le pays. Des réformes si profondes que des Orvbelians et des Helariaseny avaient réussi à organiser une joute nautique amicale dans le bassin du port. Chose impensable ne serait qu’une année auparavant. Quelle que soit la personne qui le dirige, ce n’était pas Brun, et pour l'Helaria c’était cela seul qui comptait.

Quand l’ancien gladiateur prit la lance, un concert d’ovation l’accueillit. Les Orvbelians étaient heureux de voir leur champion faire face à l’envahisseur helarieal. Les deux royaumes avaient été si longtemps ennemis que leurs habitants respectifs avaient du mal à se faire à l’idée qu’ils étaient maintenant alliés. D’où ces joutes, destinées à faire baisser la tension entre les deux nations.

Orkan grimpa jusqu’à sa plate-forme de combat. Quelqu’un retira l’échelle derrière lui.

— Souquez ferme, ordonna-t-il. Je vais me le faire.

Les rameurs n’avaient pas attendu son ordre. Les deux bateaux s’avancèrent face à face au centre du bassin.


La lance ennemie était bien positionnée. Orkan avait été gladiateur pendant plus de dix ans. Il esquiva sans peine. En revanche, son adversaire décolla. Il eut juste le temps de prendre une bonne position avant de fendre l’eau. Sous les acclamations et les hourras de la foule, Orkan réintégra son ponton.

Deirane jeta un coup d’œil sur le tableau des scores, planté sur un des quais : dix points pour l’Helaria, cinq pour la Nayt, quatre pour le Sängar, trois pour l’Orvbel et deux pour le Sambor. Le Sambor ! Ce petit pays de la Grande route de l’est n’avait que deux combattants à ce tournoi, et il faisait presque aussi bien que l’Orvbel qui avait toute sa population sur place. Quelle honte !

Deirane fonça sur Nëjya.

— Deux points pour le Sambor ! s’écria-t-elle. Tu joues contre nous ? Je te croyais alliée.

Face à la saillie de son amie, elle garda un air sérieux, sans toutefois parvenir à masquer le rire qu’elle éprouvait.

— Il est des cas où les alliances ne jouent plus, riposta Nëjya.

Deirane rejoignit Calas, le garde rouge affecté à sa protection personnelle. Le soldat avait fière allure depuis que sa compagnie avait abandonné les décorations ridicules que leur avaient infligées les anciens rois de l’Orvbel. Il avait remplacé sa moustache tombante par une barbe fournie qui le vieillissait un peu.

— Vous avez vu ça ! s’écria Deirane. On se prend une déculottée. Et par la Nayt et le Sängar en plus. Deux pays qui n’ont pas de mer.

Calas esquissa un sourire avant de reprendre l’attitude très sérieuse de garde du corps.

— Je vois qu’on se prend au jeu, lança-t-il.

— Que proposez-vous ?

— Que l’on utilise la procédure que vous avez mise en place pour résoudre tous les problèmes. On organise une réunion du gouvernement. On discute en criant fort pour faire passer ses arguments. Puis on se sépare sans avoir rien décidé.

Deirane lui tira la langue, ce qui fit rire le soldat. Elle retourna auprès d’Atlan se réfugier entre ses bras.

— C’est vrai que depuis que je règne, on passe son temps à discuter sans rien faire ? demanda-t-elle d’une voix plaintive.

— Je suis obligé de répondre ?

Elle leva la tête pour le regarder dans les yeux. Enfin, elle essaya. Sa position et sa petite taille rendaient l’opération difficile.

— Les choses bougent, tempéra-t-il, et dans le bon sens. Mais elles pourraient bouger plus vite. Ta peur de mal faire les choses te paralyse.

— Mais si je rate quelque chose…

— C’est bien ce que je dis. Tu devrais faire plus confiance à tes sujets. Tu n’as pas besoin de tout faire toi-même. Laisse les un peu se débrouiller. Ton rôle n’est pas de se substituer à eux, mais de donner une impulsion dans la direction où tu veux aller puis de laisser les choses suivre leur cours. De temps en temps, tu corriges. Mais délègue. Dursun est très compétente, et Ana aussi. Tu pourrais leur confier du travail.

Malgré le ton léger, Deirane sentit qu’il lui adressait un reproche.

— Mais je le fais, protesta-t-elle. Je leur confie des tâches.

— Des tâches. Pas une mission. Tu devrais leur confier tout un domaine à gérer et les laisser se débrouiller. Au lieu de lui donner des ordres, confie, par exemple, l’école à Dursun et laisse-la la gérer comme elle l’entend. Tu peux aussi charger Ana des finances ou de l’approvisionnement. Et tu ne t’occupes plus de ce qu’elles font. Tu peux en discuter avec elle, tu le dois même. C’est ton rôle de reine. Mais ne leur donne plus d’ordres.

— Toi, tu as parlé avec elles.

Il hocha la tête.

— Alors ?

— Savais-tu qu’à l’est du pays, il existe une plaine côtière très fertile et totalement inhabitée ? Le premier village se trouve à une dizaine de longes. Ana voudrait y créer des fermes pour diminuer notre dépendance vis-à-vis des autres royaumes. Certains marchands voudraient bien aussi prolonger la grande route du sud jusqu’ici.

— Prolonger la route jusqu’ici implique de traverser le Lumensten.

— Donc d’abandonner les alliés traditionnels de l’Orvbel dans la province et de laisser l’Helaria la reprendre en main. Voire de l’assister dans cette opération.

— De toute façon, ces alliés ne sont que des criminels. Je n’ai aucune envie de conserver une telle association.

— Alors, dénonce là. Maintenant, prends une décision ferme. Et ne perds pas ton temps à discuter avec des conseillers pour n’aboutir à rien.

— Dans l’immédiat, je pourrais tracer une route qui nous relierait à Elvangor.

— Non, tu ne peux pas. Une telle route traverserait diverses communautés qui auraient leur mot à dire sur la question.

— Je peux les convoquer et…

— Tu veux dire les inviter.

Deirane se renfrogna.

— Tu vois, je ne fais que des bêtises.

— Ceci est une question de diplomatie. Tu n’es pas une diplomate.

— Toi non plus.

— Pas officiellement. Cependant, mon père m’a éduqué pour en être un. Après tout, il rêve de faire du Sangär un véritable État.

— Tu crois qu’il y arrivera ?

— Non. Mais il reste son plan B.

— Un plan B.

— Séparer le territoire de sa tribu du reste du Sangär et l’ériger en État.

— Comment s’appellerait ce nouvel état ?

— Il a plusieurs idées : Sangär du Nord, Onus de l’Ouest ou Megharede.

— Megharede ? s’étonna Deirane.

— Ce ne serait pas le premier pays à prendre le nom de son fondateur. La Nayt est dans ce cas.

— Nate était le fondateur du pays. Ce n’est pas le cas de ta mère.

Atlan esquissa un sourire que Deirane ne put voir, mais qu’elle ressentit dans le ton de sa voix.

— Tu préférerais Ridimelide ?

— Tu as raison, Megharede sonne mieux.

Atlan, grâce à sa haute taille, repéra un homme à l’air décidé qui fendait la foule dans leur direction. Il n’avait pu voir Deirane. Mais il savait qu’elle était forcement à proximité du grand Sangären. De plus, après sa pitoyable prestation lors de sa joute, elle n’avait pu s’éloigner beaucoup.

— Les ennuis arrivent, annonça-t-il.

— Quels ennuis ?

— Jocar.

— Oh. Il est temps que je participe à un autre match.

La petite taille de la jeune femme lui permettait de s’échapper facilement des bras de son amant. D’autant plus qu’il ne la retint pas. Elle n’avait pas mérité qu’il l’oblige à écouter les récriminations de ce raseur. Il l’aurait bien suivie. Mais il allait devoir le retenir le temps qu’elle disparaisse pour de bon.

Le dénommé Jocar arriva devant le grand Sangären. Son premier geste fut de porter son regard à droite et à gauche à la recherche de Deirane.

— Serlen n’est pas avec vous ? s’enquit-il.

— En effet, la reine Deirane n’est pas avec moi. En ce jour de festivités, il est normal qu’elle s’amuse.

Atlan avait lourdement insisté sur le titre et le prénom de sa compagne. Le commerçant n’était pas stupide, il comprit immédiatement là où il avait péché.

— C’est fort dommage, déplora-t-il. J’avais des choses importantes à signifier à la reine.

— Faite comme tout le monde. Sollicitez une audience auprès de l’administration. Si elle juge votre affaire importante, elle vous recevra rapidement.

Le marchand se dressa sur ses pieds.

— Justement, je la vois là-bas qui se prépare à un nouveau duel. Je vais la rejoindre.

— Attendez ?

Atlan attrapa Jocar par le bras.

— Faites-moi part de votre problème. Je pourrais lui en toucher deux mots.

Le marchand hésita. Du fait de son inexpérience, Deirane était relativement facile à manipuler. Il en allait tout autrement du fier guerrier qui, conscient des lacunes de sa compagne, s’était érigé en féroce gardien de ses intérêts. Et au palais même, elle avait de nombreux conseillers qui veillaient au grain. En fait, la seule chance d’obtenir quelque chose d’elle était de la coincer loin de toute assistance. C’est pourquoi la pression des doigts d’Atlan sur le biceps du marchand ne se relâcha pas.

— Très bien, céda Jocar, je voulais lui faire part d’un problème de concurrence déloyale.

— De la concurrence déloyale ? De qui donc ?

— Vous savez qu’une des premières décisions de notre reine a été d’abolir l’esclavage. Un décret signé dans le mois qui a suivi son entrée en fonction.

— En effet. Cela a pris du temps parce qu’elle voulait que le texte soit irréprochable afin qu’un juriste procédurier ne puisse le contourner et rétablir l’esclavage d’une façon ou d’une autre. Cela remonte à deux mois déjà. Où se trouve le problème ?

— Le problème c’est la maison Biluan…

— Venaya, corrigea Atlan. Elle s’appelle maintenant la maison Venaya.

— Bien sûr. Le problème avec cette maison de négoce est que quand le décret est passé, elle avait déjà préparé la transition. Elle avait déjà affranchi ses esclaves et elle a pu continuer son exercice avec une modique perte de revenu. Ce n’est pas notre cas, à nous autres qui avons été pris de court. Nos pertes ont été considérables.

Atlan détailla le costume du marchand. Il avait adopté une tenue yriani, et pas n’importe laquelle, celle des rois et des nobles : une longue blouse boutonnée sur le devant par de multiples boutons de nacres. Si on ajoutait la soie utilisée pour la tailler et les multiples broderies qui la décoraient, ses pertes ne paraissaient pas si évidentes que cela.

— Que Deirane peut-elle y faire ? Elle a toujours manifesté son hostilité à l’égard de l'esclavage. Du temps où cette maison lui appartenait, elle avait donné des ordres pour en changer l’activité. Venaya s’est montrée très efficace. Avant même que le décret passe, elle avait transformé ses esclaves en employés liés à elle par contrat et leur a versé un salaire. Elle a aussi transformé son sérail en foyer pour travailleur. Qu’est-ce qui vous empêche de faire la même chose ?

— Le temps. Venaya a eu des mois pour se préparer.

— Vous l’avez eu ce temps. Dès son intronisation, Deirane a annoncé son désir d’abolir l’esclavage. Vous n’avez rien fait, juste objecté l’impossibilité d’une telle décision et la ruine de l’Orvbel si elle persistait dans cette voie. Or, le décret est passé et l’Orvbel survit. Les seuls touchés sont les marchands tels que vous qui ont voulu se raccrocher au passé.

— Vous admettez que notre niveau de vie à tout de même bien baissé.

Atlan porta son regard sur la chaîne en or qui ornait le cou du marchand.

— Je vois ça, dit-il simplement.

À ce moment, une ovation s’éleva depuis les quais. Atlan leva les yeux en direction de l’aire de combat et il découvrit Deirane, sa lance à la main, fièrement campée sur sa plate-forme, alors que celle de son adversaire était vide. Malgré sa petite taille, elle avait gagné.

— Elle a réussi à foutre ce bâtard d’Helariasen à l’eau ! s’écria Jocar.

— Et vous au fait, combien en avez-vous mis à l’eau ?

— Moi ! Je ne suis pas un combattant…

— Elle non plus. Et la plupart des jouteurs non plus. Aujourd’hui, on s’amuse. Vous devriez y aller.

— Je ne peux pas.

— Et pourquoi ? Vous êtes jeune, en bonne santé. Et puis, il y va de l’honneur de l’Orvbel. Vous ne voulez pas travailler pour la gloire de votre pays.

Le marchand hésita. S’il disait ce qu’il voulait vraiment, il passerait pour un mauvais citoyen. Il pouvait faire confiance à Atlan pour répandre cette réputation dans la ville. Il risquerait alors de perdre des affaires importantes. D’un autre côté, grimper en haut de cette plate-forme l’effrayait. Il avait une peur panique du vide. Et ce perchoir minuscule, même s’il n’était qu’à deux hauteurs d’homme, rien que s’imaginer dessus lui donnait des sueurs froides.

— Laisse cette lavette tranquille ! s’écria une voix féminine bien connue. Je vais me charger moi-même de flanquer la pâtée aux Helariaseny.

De sa main valide, Mericia attrapa la lance rembourrée que tenait Atlan. Le Sangären fut surpris de découvrir l’ancienne concubine vêtue d’un simple pagne. Depuis qu’elle était devenue ministre de Deirane, elle avait adopté une tenue en accord avec son nouveau statut. Elle s’habillait normalement. En fait, quand il y pensait, c’était la première fois qu’il la voyait ainsi. Lors de leur excursion dans la savane, elle portait une tenue de voyage. Et quand il avait pénétré le palais d’Orvbel pour établir une ambassade, elle avait déjà renoncé à ses pagnes. En fait non, ce n’était pas la première fois. Il y avait aussi cette journée, qu’il avait occultée parce qu’elle avait failli en mourir, quand Brun l’avait suppliciée sur le pilori en plein hiver. Le fait de s’habiller et de cacher son corps ne lui avait pas fait pour autant renoncer à ses pratiques, elle était toujours aussi magnifique. Un moment, il se demanda si elle n’avait pas emprunté quelques sorts cosmétiques à Deirane. Il chassa l’idée, ces sorts n’avaient qu’un effet de courte durée, guère plus de deux calsihons. Or, la joute durait depuis le lever du soleil. La réserve de Deirane n’était pas si importante, elle aurait été épuisée depuis longtemps.

— Puis quand j’aurai fini, Dursun prendra la suite, ajouta Mericia.

Une manchote et une boiteuse. Deux femmes, qui plus est handicapées, valaient mieux que lui pour sauver l’honneur du pays. Pétri de honte, il emboîta le pas à la femme.


Mericia était peut-être manchote, mais elle était terriblement habile avec la main qui lui restait. Calant la lance sous le bras mutilé, elle grimpa à l’échelle qui menait à la plate-forme de joute d’une seule main. Puis une fois au sommet, elle cala sa lance sur la hanche afin de compenser son handicap. Elle avait cette attitude altière qu’Atlan avait souvent vue chez sa sœur. Plus que leur silhouette, cette posture évoquait leur gémellité à elle et à Ciarma.

D’ailleurs, cette dernière, en voyant sa sœur prendre la place de combattante, n’avait pu résister au désir de l’affronter. Elle avait incité le Sangären qui aurait dû participer à lui céder sa place. Elle n’avait pas éprouvé de difficulté : quel Sangären aurait refusé la requête d’une matriarche.

Comme tous les participants – hommes comme femmes – de ce tournoi, elle n’était vêtue que d’une simple bande de toile enroulée autour des reins et passant entre les jambes. Les Sangärens n’avaient pas l’habitude de voir leur matriarche aussi peu couverte.

Atlan ne put s’empêcher de comparer les deux sœurs. Elles se ressemblaient beaucoup, bien que leur vie différente ait rendu impossible de les confondre. Il était incapable de dire laquelle des deux était la plus belle.

Il sentit une forme fraîche de son bain récent se glisser entre ses bras. Deirane venait de le rejoindre. Sans y réfléchir, il enveloppa un sein de la main. Elle chassa l’inopportune, il se contenta alors de lui passer un bras autour des épaules.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle. Tu admires ma ministre et ta matriarche ?

— Eh ! Ce sont mes sœurs.

— Et alors ! Elles sont belles l’une comme l’autre.

Il se pencha sur elle.

— La seule femme que j’admire, c’est toi, déclara-t-il.

Elle rit.

— Tout à l’heure, quand Nëjya est passée, tu l’as suivie du regard.

— Tu es jalouse ? D’une femme qui n’aime pas les hommes en plus. Et une amie à toi.

Deirane piqua un fard face à cette accusation.

— N’aie pas peur, la rassura-t-il. Nëjya ne m’intéresse pas. Pas plus que Dursun, Terel ou n’importe quelle ancienne concubine du palais.

Deirane se renfrogna.

— Elles te tournent toutes autour, déplora-t-elle.

— Cela ne servira à rien. Elles ne m’intéressent pas. Et aujourd’hui, elles ont toute la ville à disposition. Beaucoup d’anciens esclaves ont été contraints à l’abstinence pendant des années. Si des femmes sélectionnées pour leur beauté s’intéressaient à eux, je doute qu’ils résisteraient longtemps à leurs avances.

— Beaucoup ont peur de sortir du harem.

— De moins en moins. Et puis, de toute façon, le harem est maintenant ouvert. Si elles ne vont pas à eux, ils peuvent venir à elles.

Deirane hocha la tête, mais elle ne répondit pas. Elle suivait des yeux les deux bateaux qui s’approchaient à la force des rames. Les deux adversaires avaient pris leur posture de combat. Deirane remarqua que Mericia avait adapté la sienne à son handicap.

La lance cueillit Mericia en pleine poitrine, la projetant loin en arrière. Ciarma possédait ses deux mains. Et en digne fille de la savane, elle avait appris à se battre dès son plus jeune âge contrairement à Mericia. Pourtant, la lance adverse l’avait touchée aussi. Et sur cette plate-forme mouvante, elle ne parvenait pas à retrouver son équilibre. Finalement, elle tomba à son tour.

— Match nul ! s’écria Deirane.

— Eh ! Ana est tombée à l’eau la première. Le Sangär a gagné.

— Tu contestes le résultat ?

— Je peux faire tout ce que je veux, tu es à ma merci.

Et pour confirmer son affirmation, il la chatouilla au ventre. Deirane se crispa en éclatant de rire. Heureusement pour elle, Atlan ne poussa pas plus loin le supplice.


Pendant qu’on l’aidait à remonter sur le ponton, Mericia observa le couple. Depuis qu’elle avait intégré le harem, jamais elle n’avait vu Deirane aussi heureuse, alors qu’elle l’avait vue souvent pleurer. Le départ de Brun avait apporté beaucoup de bonheur au harem. Elle se remémora toutes ses années. Après avoir été concurrentes, puis alliées et enfin amies, elle allait devoir se faire à une nouvelle facette de leurs relations, celle de belle-sœur.


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