Seule
Assise sur un rocher, face à l’océan, elle regarde des hommes s’affairer au loin sur la barrière rocheuse.
Il est tôt et il fait encore frais pour être dans l’eau, pourtant, elle éprouve une forme de jalousie à leur égard.
Certains ramassent des oursins et des moules, d’autres préparent leurs cannes à pêche, et de temps en temps, un geste, une phrase qui réorganisent cette mélodie de vie maritime, comme un mot viendrait modifier le sens d’une phrase.
Elle les observe depuis deux minutes, peut-être même une heure et elle repense à lui. Il est un peu comme ça, lui aussi, un solitaire au milieu de ses frères.
Elle a toujours senti une différence entre eux à cet endroit-là. Peut-être qu’il faut être un homme pour vivre cela, que le privilège de la fraternité solitaire est un attribut masculin ? Mais l’anatomie seule ne peut expliquer ce fossé abyssal.
Cet espace qui les sépare ressemble à cette baie naturelle créée par les rochers au loin sur lesquels viennent s’écraser les vagues de l’atlantique. Ce n’est ni un océan, ni un lac, c’est un peu les deux.
A vrai dire, elle a toujours envié sa capacité à se sentir proche des autres, proche des gens. Elle a toujours envié son côté ‘’ordinaire’’.
Elle s’était toujours sentie comme un chrysanthème au milieu d’un champ de blé. Elle trône au milieu des épis, elle dénote avec le vert champêtre, et elle se fait remarquer par sa magnifique robe couleur solitude.
Il était UN épi, elle était LA fleur.
Elle sourit en se disant que le blé avait l’avantage de nourrir les Hommes, alors qu’elle n’avait d’utilité que pour celles et ceux sensibles à sa beauté.
Une autre idée lui ôta le sourire : Le chrysanthème avait besoin du blé pour le mettre en valeur et exister, tandis que le champ se suffisait à lui-même.
Comme d’habitude, ce tourbillon de pensées happait tout autour d’elle. Le son des vagues, les râles rauques de l’océan, le soleil qui commençait à percer à travers le voile humide du matin et qui venait réchauffer son corps.
Elle avait l’impression d’admirer le crépuscule derrière ses lunettes de soleil. Ça la protège, mais la prive du plaisir incommensurable et douloureux de regarder la beauté, les yeux dans les yeux.
Après quelques minutes, peut-être quelques heures à chevaucher le flot de ses pensées, elle commença à sentir ses bras autour d’elle, les mouvements imperceptibles de sa respiration dans son dos, l’odeur de café qui émanait de sa bouche collée à son cou et sa main posée délicatement sur sa cuisse nue.

Annotations
Versions