Impro’bable
Elle ne s’y attendait pas. Elle ne s’y attendait plus.
Il faut dire qu’il avait le regard perçant. Il avait une manière de plonger au fond des autres, puissante.
Il faut dire qu’il avait le regard vulnérable. Une manière de regarder avec les yeux au bord des larmes.
Il faut aussi dire qu’elle se sentait encore plus timide avec lui, et paradoxalement, elle se sentait pousser un élan d’existence envers lui.
La première fois déjà, elle a eu du mal à détacher ses yeux amandes de son visage ovale. Elle a eu toutes les difficultés du monde à ne pas l’observer, à ne pas rester cloitrée dans ce personnage qui lui collait à la peau.
Elle, qui s’était barricadée à l’intérieur d’elle-même, sentait son cœur s’ouvrir tendrement à sa présence.
Leurs regards se croisent. Il se dirige vers elle pour lui faire la bise. Il pose délicatement sa main sur le haut de son bras.
Elle avait étudié, disséqué, analysé le processus de domination masculine depuis des années et elle savait, au fond de son cerveau, que ce geste anodin était l’expression la plus sourde et la plus vicieuse de cela.
Son bras sentait la chaleur de sa main et ses oreilles entendaient ; « Je pose ma main sur ton bras, je pose mon corps sur le tien ; sans te demander ; avec le naturel de celui qui ouvre la porte de chez lui pour y entrer. »
Pourtant ce contact la touche et l’électrise.
La douceur de la petite fille fissure la carapace de femme froide et sûre d’elle.
Le temps de se remettre de cet instant, le temps que le passé retourne là où il n’a plus accès au présent, Il s’en va. Elle surprend son regard en train de le chercher.
Sa peau le retrouve avant ses yeux, une vibration, une douce chaleur derrière elle, au loin. Il est là, assis, entouré d’autres femmes. La conversation est animée et les éclats de rire fusent.
Elle s’approche doucement, intimidée et excitée. Elle s’assied.
La rapidité des échanges, la fulgurance des réparties la figent.
Elle a besoin de temps. De temps pour sentir, pour observer et pour organiser ses pensées.
Elle ose un trait d’esprit. Il l’entend et sourit.
Son sourire est un bain chaud qui sent la fleur d’oranger, il lui enveloppe tous les sens.
Elle ne peut s’empêcher de le regarder du coin de l’œil. De le sentir du bout du cœur et de l’effleurer derrière sa peau.
D’un coup, il tourne la tête vers elle.
Ses yeux se baissent par réflexe et son visage se met à rougir. Elle a chaud et elle fait mine de regarder ailleurs.
Trop tard…
Elle sent qu’il sait.
Il sait qu’elle sent.
Ce qu’ils ne savent pas tous les deux, ce qu’ils sentent tous les deux, c’est qu’elle a toujours aimé les femmes et qu’il a toujours fréquenté des hommes.

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