Le spleen n'est plus à la mode - Réponse à "Bradbury déconfiné"- Semaine 13 ( du 5 juillet au 12 juillet 2020)"

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Depuis le début des vacances, Lucille se faisait prier pour tout. Toujours à la traîne pour se préparer, pour sortir, pour se baigner. A la plage, elle restait calée sous le parasol et ne lâchait pas son téléphone, dédaignant le paysage paradisiaque qui s’étendait à ses pieds.
Mais ce jour-là, à peine eurent-ils posé leurs affaires qu’elle se jeta à corps perdu dans l’étendue remuante. Depuis la veille un vent violent soufflait, la mer était démontée, les rouleaux déferlaient creusant le fond et le courant avait charrié les algues jusque sur le sable. Celles-ci formaient à présent, un tapis spongieux qui ne rebuta pas Lucille. Le temps d’ôter ses vêtements, elle s'élança dans les flots déchaînés sous le regard effrayé de sa mère qui lui hurla de revenir vers le rivage. Mais ces cris furent étouffés par le déferlement des vagues. Des montagnes d’eau dissimulèrent la jeune fille, la mère sentit son ventre se contracter, elle ne supportait pas ce jeu de cache-cache et craignait que sa fille ne puisse lutter contre le reflux. Elle échangea un regard entendu avec son mari. Celui-ci se jeta à l’eau, son corps massif heurta le mur de vagues puis plongea dans les ondulations sauvages. Il rejoignit sa fille et la traîna à contre courant, jusqu’à une distance où il put se tenir debout. Il la hissa en sécurité dans ses bras, elle s'y blottit comme lorsqu’elle était bébé, ses longues jambes pendant dans le vide.

Une fois tous les trois réunis sur leurs serviettes, le cœur maternel s’apaisa. Mais l’esprit tourmenté de la mère tournait en boucle : sa fille avait-elle eu conscience du danger ? Était-ce un acte délibéré ? Le doute allait s’insinuer en elle, encore et encore.


Alain, Noémie et Lucille vivaient un passage difficile. Depuis la rentrée en quatrième de l'adolescente, leurs relations s’étaient dégradées. Ces quelques jours au soleil, sur les plages corses leur offraient une pause et peut-être le moyen de se rapprocher.

Les derniers mois écoulés avaient révélé une nouvelle Lucille. Enfant sage et timide, bonne élève et studieuse, elle s’était muée à treize ans en une harpie exigeante et rebelle. Rien de très alarmant pour l’entourage qui avait déjà connu de nombreuses crises adolescentes. Mais Noémie ne pouvait oublier les fines lacérations dissimulées sous la collection de bracelets portés par sa fille. Elle regrettait sa réaction à leur découverte. Horrifiée, elle cria plus que de raison, provoquant le mutisme de l’adolescente. A chaque tentative de dialogue, les parents se retrouvèrent face à un mur. Les copines, devenues rares, qu’ils avaient interrogées ne purent les aider. Craignant une influence des réseaux sociaux, Alain décida de pirater l’ordinateur de la gamine. Il y trouva des écrits tourmentés et glauques dans lesquels Lucille y développait le thème du suicide et du dégoût de la vie. Suivirent des semaines de surveillance inquiète, d’interdictions en tout genre, de maladresses et de paroles malheureuses qui finirent de braquer l’adolescente. Désespérés et angoissés, le couple s’adressa à un psychologue. Les séances auxquelles Lucille se rendit les mirent sur des charbons ardents. Rien ne filtrait du sacro-saint bureau de la psy qui ne leur fit qu’un compte rendu succinct, les laissant dans l’expectative. Puis Lucille décréta qu’elle ne souhaitait plus être suivie et sans son accord, plus de thérapie.

La culpabilité rongeait Noémie et Alain. Ils n’avaient pas décelé le mal être de leur enfant. Ils ne virent pas de danger à ce que leur fille écoutât de la musique gothique, se vêtît et se fardât de noir. Eux-mêmes, adolescents avaient traîné leur mélancolie en écoutant des chansons déprimantes et avaient arboré des looks bizarres. Interrogés par leur fille sur leurs goûts de l’époque, ils lui firent découvrir les poèmes de Baudelaire, de Nerval, l’univers de Tim Burton ou encore des groupes de musique tels que Joy Division, Bauhaus et Dead Can Dance.

Étaient-ils à l’origine de cette fascination macabre ?

Ils jurèrent en devenant parents d’être à l’écoute de leur enfant, de lui permettre de s’épanouir et ils n’avaient su que lui transmettre leur noirceur. Ils mirent en doute leurs personnalités, leurs comportements, disséquèrent la moindre de leurs actions. Noémie ressassait les propos de Lucille qui auraient dû l'alerter, les disputes avec les copines, les mauvaises notes... A fleur de peau, la mère n'était plus que l'ombre d'elle même. Alain s'en voulait de ne pas avoir eté assez présent, un père distant.

Aux vacances corses, parenthèse étouffante, succéda une période d'accalmie. Alain, avec patience raisonna Lucille. Au début par de longs monologues qui évoluèrent petit à petit en de véritables échanges. Il réussit à renouer un lien. Puis la rentrée scolaire arriva et Lucille sortit de sa léthargie. Elle voulut se teindre les cheveux en bleu, traîna sa mère dans les boutiques pour dénicher des tenues ultra colorées et abandonna son maquillage outré. Une nouvelle phase commençait pour l’adolescente. Après avoir touché le fonds, elle semblait remonter à la surface. Noémie et Alain respirèrent à nouveau. Lors d’un entretien parents-professeurs, l’enseignant de français félicita Lucille pour sa participation en classe et sa personnalité joyeuse devant une Noémie perplexe. Quand celle-ci songeait à cette année passée en apnée, elle ne pouvait s’empêcher de voir un lien avec les deux sauvetages de Lucille. Alain avait lutté par deux fois et avait ramené leur fille à chaque fois.

Contemporainpèremal-êtreadolescencemélancolie
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En réponse au défi

Bradbury déconfiné"- Semaine 13 ( du 5 juillet au 12 juillet 2020)

Lancé par Enigma

Votre mission, si vous l'acceptez, consistera à écrire une nouvelle par semaine jusqu'au 12 avril 2021 (pas à ressortir des textes de vos tiroirs, hein.)

- Écrire une courte nouvelle (à chute si possible) de 5 minutes de lecture maximum.

- Sujet libre.

- Publication au plus tard dimanche à minuit.

C'est un exercice d'écriture enrichissant, pas facile mais formateur, et où l'esprit d'équipe est un puissant moteur, cela implique donc d'aller se lire les uns les autres :)

Voilà comment procéder :

- Chaque dimanche un défi sera lancer (vu qu'on ne peut en lancer que 3 par mois, on le fera à tour de rôle en gardant le même titre, et en modifiant le n° de la semaine, afin de le trouver facilement.)

- Chacun des participants accepte le défi et dans sa réponse met un lien sur le chapitre de l'oeuvre créer dans son profil pour le Bradbury déconfiné ou met un lien dans les commentaires du défi.

Le but est de ne rien lâcher et d'arriver au bout, mais le plus important est de participer, donc n'ayez pas peur ;))

Pour lancer un défi merci de vous signaler ici :

https://www.scribay.com/talks/19022/partant-pour-un-bradbury-jusqu-a-la-liberation--#comment_134844%22

(discussion à l'origine de ce challenge commencé pendant le confinement :)

Hop, hop, hop c'est parti ! à vos claviers ! :)

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