L'inspecteur des nuages (concours Escargot 2025)

9 minutes de lecture

Crac !

Zut, encore une paire de foutue.

Miro ramassa ses précieuses lunettes réduites en miettes en s’excusant auprès du collègue qui l’avait bousculé. Ce dernier lui jeta un regard dédaigneux avant de rejoindre son bureau. Le garçon se coupa en ramassant les morceaux de verre. « Encore une énième bourde, microbe. »

— MICROBE !!! rugit une voix bourrue.

Le garçon se redressa en se cognant violemment contre son bureau, renversant un encrier sur les rapports qu’il était en train de traiter. Les feuilles voltigèrent dans la pièce, provoquant rires et soupirs exaspérés de la part de ses collègues.

— Elles viennent ces photocopies ? grogna son directeur en le voyant tituber jusqu’à sa porte vitrée.

L’homme ventru portait sa salopette du jeudi, une plume coincée derrière l’oreille, un mug de café dans la main droite, le journal dans l’autre. Multitâche, il analysait la météo du jour, signait les rapports de la veille tout en consultant ses mails. Un chef efficace qui gérait une entreprise réglée comme une horloge. Chaque rouage était parfaitement à sa place et fonctionnel, à l’exception de Miro. Derrière la verrière, une gigantesque baleine noire passa. Le mammifère au poitrail blanc posa un œil intimidant sur Miro ; ses poils se hérissèrent en la voyant voguer dans l’étendue azurée avant de disparaitre à travers un nuage.

— Allo la terre !

— Pardon, monsieur ! s’excusa Miro en ajustant ses binocles fêlées.

L’homme soupira en se pinçant l’arête du nez, le front plissé de contrariété.

— Écoute, dit-il avec sévérité. Tu n’es pas un mauvais bougre, mais je ne pourrais pas te garder à ce rythme.

La poitrine du garçon se comprima douloureusement. Il chercha désespérément un argument qui le sauverait d’un autre renvoi.

— Tu es là depuis deux mois, continua le directeur, et tu n’arrives toujours pas à remplir une fiche d’inspection. Tu ne sais pas faire le café ni de simples photocopies !

— Je peux être utile ! implora Miro. Seulement… si je pouvais changer de fonction… ce serait…

Comment avouer maintenant qu’il était dyslexique ? Qu’écrire des rapports à longueur de journée était un supplice ? Il avait espéré qu’avec des efforts et du temps il s’adapterait. Il croyait cela aussi pour ses cinq derniers jobs.

— Quoi ? répliqua son chef. Toi, aller sur le terrain ?

— Donnez-moi n’importe quoi, insista Miro, je vous prouverai que je peux le faire.

Le chef prit le temps de réfléchir ; envoyer Miro le plus loin possible des bureaux n’était pas une mauvaise idée. Tant qu’il ne risquait pas de causer plus de dommages.

— Bon, accorda le directeur. Un seul essai.

Les yeux de Miro s’illuminèrent.

— C’est un simple contrôle de routine, expliqua son chef, tu te rends sur le site du Cumulus 3b et tu fais des mesures. Ne touche à rien.

— Merci ! se réjouit Miro.

Il sautilla vers les casiers. Il revêtit la tenue des inspecteurs, suspendit un appareil photo à son cou, puis décrocha du mur un pistolet à l’embout en zigzag : un meteosensor. Il s’apprêtait à monter, quand un collègue l’interpella :

— Tu crois aller où comme ça, microbe ?

— Le patron m’a confié une mission, répondit Miro.

— A toi, le boulet ? Impossible, il va grêler ! Ne va pas tout casser.

Miro ignora la remarque, trop heureux de quitter les bureaux après des mois de paperasses ennuyeuses. Une brise agréable soufflait sur le pont. Les pales du dirigeable tournoyaient en sifflant gaiement. Miro huma l’air frais de la basse atmosphère. Il restait un aéronef disponible : une petite montgolfière à la voilure multicolore. Miro monta à son bord, dénoua la corde puis joua avec la vanne de gaz. Une flamme bleue s’éveilla au niveau de la chambre et la voile de la montgolfière s’enfla jusqu’au ciel. La nacelle s’éleva lentement.

Le dirigeable de la compagnie météorologique s’éloigna pour ne devenir qu’un point minuscule. Un sentiment de plénitude envahit Miro. Autour de lui, une étendue infinie. Le ciel. Bleu. Ethéré. Son reflet dans l’océan turquoise ondulait à des centaines de kilomètres en contrebas. Des cygnes blancs défilaient au loin. Des baleines célestes voguaient paisiblement parmi les nuages ; leurs robes noires mouchetées de points blancs scintillaient sous le soleil, pareilles au ciel nocturne étoilé. Miro montait, montait, sans s’arrêter. Enfin, il perça une couche d’altostratus. Il aperçut enfin les montgolfières suspendues dans les cieux : les ballons météo. Une machinerie complexe de pistons et de rouages vrombissait dans chacune d’elles ; de la fumée blanchâtre s’échappait pour venir s’agréger aux nuages. « Les faiseuses de temps », comme on les appelait.

— Nord-Est, murmura Miro en consultant la boussole.

Soudain, un choc le renversa. Il se rattrapa in extremis au rebord de la nacelle en manquant de basculer dans le vide.

— Oh ! Toutes mes excuses !

Miro aperçut une créature pourpre à huit tentacules : une pieuvre céleste. Elle portait un chapeau haut-de-forme distingué.

— B-Bonjour, bredouilla le garçon chamboulé.

— Pourriez-vous m’indiquer le courant Delta ? l’interrogea la pieuvre en grattant son crâne luisant d’un de ses tentacules. Je me suis perdu.

— Oui, répondit Miro, monsieur…

— Bernardo, enchanté.

Le garçon consulta sa carte.

— C’est à l’ouest, indiqua-t-il.

— Mille mercis, dit Bernardo en soulevant poliment son chapeau.

Le poulpe s’envola avec élégance, repoussant l’air de ses tentacules souples.

Miro activa les pales directionnelles pour s’en aller dans la direction opposée. Muni de son appareil photo, il réalisa des clichés des nuages et de leurs « habitants » pour agrémenter son futur rapport. Dissimulée, la faune céleste l’observait discrètement : un couple de poissons ailés, des axolotls goliath, des merles rieurs, des tortues palmées, des méduses danseuses. Chaque jour, les inspecteurs de la compagnie météorologique s’assuraient que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes au domaine céleste. Ils garantissaient le beau temps, l’esthétisme des nuages, ou encore la biodiversité. Outre l’équilibre terre-mer, ils vérifiaient l’intégrité des ballons météo, comme Miro aujourd’hui. A l’aide du meteosensor, l’outil des inspecteurs des nuages, il devait mesurer la pluviométrie, la densité, la pression des agrégats nuageux formés par leurs machines à vapeur.

— Cet amas n’est pas censé se trouver ici, remarqua Miro, nerveux.

Il examina de nouveau sa carte en inclinant ses lunettes cassées pour mieux voir.

— MINCE !

Il inversa le sens de la carte. Paniqué, sa première inquiétude fut d’avoir donné la mauvaise direction au poulpe. Il fit demi-tour, espérant le rattraper avant qu’il ne s’égare davantage par sa faute. Après une demi-heure, il atteignit le site du Cumulus 3b sans avoir croisé le pauvre Bernardo.

— J’ai encore fait une bourde, se lamenta Miro. Pourquoi je ne fais rien correctement ?

Dépité, il amarra son aéronef au ballon météo et grimpa par l’échelle dans l’autre nacelle surélevée. Soudain, une voix familière le fit sursauter.

— Bonjour, pourriez-vous m’indiquer le chemin, je crains de m’être égaré.

C’était Bernardo.

— Tiens, c’est vous ! s’étonna le poulpe. Il semble que je n’ai pas su suivre vos indications…

— Non, c’est entièrement ma faute ! s’excusa Miro. Je vous ai indiqué la mauvaise direction.

— Inutile de vous excuser ainsi, répondit Bernardo surpris, cela arrive de se tromper.

— Je vous conduirai moi-même au courant Delta, promit le garçon.

— C’est fort aimable ! le remercia le poulpe. Néanmoins, vous êtes un inspecteur, n’est-ce pas ? Cela ne risque-t-il pas de vous retarder ?

— J’ai seulement une vérification à faire et j’ai terminé. On ne me donne pas beaucoup de responsabilités, vous voyez…

— Non, je ne vois pas, répondit Bernardo. Pourquoi ?

— Je fais tout de travers, dit Miro, le café, les photocopies, et même donner une direction.

Bernardo se frotta le menton d’un tentacule, songeur.

— En tout cas, vous essayez d’aider.

Miro inspecta le cumulus. Il braqua son meteosensor vers la masse nuageuse grisâtre, un peu sombre pour un joyeux cumulus annonciateur de beau temps. 70 % : pluviométrie élevée. La machinerie qui produisait la vapeur grondait comme le ventre d’un ours affamé. Les engrenages tournaient de manière effrénée, trop rapidement. L’aiguille du baromètre mesurant la pression interne du nuage semblait vouloir s’échapper du cadran.

— Oh non… marmonna Miro. Ce n’est pas bon !

— Un souci ? questionna Bernardo.

Bientôt, le cumulus se changerait en cumulonimbus. Une violente tempête menaçait d’éclater ! Ce n’était pas prévu. La faune locale risquait d’être frappée de plein fouet par l’ouragan.

— Pourquoi ne pas réduire la pression ? suggéra le poulpe.

— Je ne dois rien toucher, rétorqua Miro.

Pourtant, s’il n’agissait pas, ce serait la catastrophe. « Encore une énième bourde, microbe. » Non ! Comme s’il avait soudain englouti une potion de courage, Miro remonta ses manches et tira le levier pour relarguer un peu de pression. La machine libéra un nuage de fumée noire en crachotant. Un banc de méduses de passage tressaillit face au chaos sonore. Elles se dispersèrent lorsque la pompe entra en éruption. Un grondement terrible résonna dans le ciel. Le levier resta dans les mains de Miro. Oups !

— Attention ! hurla Miro en plaquant Bernardo au sol.

Une violente bourrasque arracha la nacelle amarrée au ballon et un amas ténébreux se forma : un cumulonimbus menaçant. Des éclairs jaillirent, le vent gifla la voile de l’aéronef qui fut emporté au loin avec les deux passagers. Les méduses affolées tournoyèrent autour d’eux. La masse de nuages s’étendit dans toute la région tel un virus. Catastrophe !

— Aux abris ! cria Miro en essayant de secourir les méduses entrainées par le courant.

Heureusement, les dames aux voiles de dentelles parvinrent à se blottir dans la nacelle. Le calme revint après plusieurs minutes de terreur. Miro se releva, tremblant.

— Par tous les saints, souffla Bernardo en observant la tempête qui grossissait au loin.

— Je suis un incapable ! sanglota Miro.

— Mais non, le rassura Bernardo en posant un tentacule bienveillant sur son épaule, rien n’est irréparable. Il doit y avoir un moyen d’arrêter cette tempête… Auriez-vous une idée ?

Miro renifla bruyamment.

— Sniff… Il faudrait inverser la polarité des ballons autour du cumulonimbus. Mais, c’est trop tard.

— Rien n’est jamais perdu ! s’exclama Bernardo. Mes petites amies, un coup de tentacules ?

Les méduses enroulèrent leurs longs filaments souples autour des cordes de la montgolfière pour la tirer. Bernardo les aida à mouvoir la nacelle contre le vent. Miro fut stupéfait. Les voyant s’activer, d’autres créatures célestes tapies dans les nuages quittèrent leur cachette pour se joindre à l’effort commun. Elles poussèrent, poussèrent, jusqu’à parvenir aux ballons météo au cœur de la tempête.

— Que doit-on faire ? questionna Bernardo.

— Descendez la pression à 10 % ! cria Miro par-dessus le brouhaha des éléments déchainés.

Ses cheveux fouettaient son visage. Les éclairs zébraient le ciel chaotique, suivis du rugissement du tonnerre. Bernardo et les méduses s’occupèrent de quatre stations météorologiques, tandis que Miro tentait de s’amarrer à la dernière. Il parvint à hisser l’échelle malgré le tumulte. Il posa un pied après l’autre en se plaquant contre elle. Il craignait de glisser à tout moment. Il ne fallait pas que sa maladresse le desserve à un moment aussi crucial. Un pas… après l’autre… Soudain, son pied glissa du barreau. Il perdit l’équilibre.

— Aaaaaaaaaaaah ! hurla-t-il en basculant dans le vide.

— Petit ! s’écria Bernardo impuissant.

« Encore une énième bourde, microbe. » Celle-ci allait lui coûter la vie ainsi que celle de nombreux habitants des nuages. Tout était encore sa faute.

— Uhuhuuhuuuuu !

Un sifflement mélodieux résonna dans le ciel. Tout à coup, une ombre gigantesque s’étendit sous Miro. Une immense baleine constellée ! Son œil brillant braqué sur lui, comme si elle sondait son âme. Un jet d’eau puissant jaillit de son évent. Miro fut propulsé par ce courant ascendant de vapeur et de gouttelettes. Une chose visqueuse s’enroula autour de son bras : Bernardo l’avait attrapé.

— Ouf ! s’exclama le poulpe. C’était moins une ! Merci, ma belle.

Il hissa Miro sur le ballon météo.

— Plus qu’un levier à actionner ! l’encouragea Bernardo.

— Faites-le à ma place, suggéra Miro. Je risque encore de tout faire capoter.

— Non, mon garçon, tu peux le faire, répliqua le poulpe. Je crois en toi.

Miro grimaça. Il inspira, et de nouveau, cette potion de courage… Grande inspiration. Il tira le levier afin de diminuer la pression : 60 %, 45 %, 25 %… 10 % ! Soudain, une résonnance harmonieuse, toutes les machines fonctionnant à l’unisson. La vapeur se résorba dans les voiles des ballons. Le cumulonimbus se dispersa en fumée blanche, le vent retomba, la pluie cessa. Bleu. Ethéré. Le ciel était de retour. Les méduses tournoyèrent joyeusement dans l’azur pour célébrer leur victoire.

— Bravo ! le félicita Bernardo. Tu vois, rien n’est irréparable tant que tu essaies. Tu es peut-être maladroit, mais ton cœur lui est droit.

— C’est grâce à vous tous, déclara Miro. Merci ! Je vous dépose ? demanda-t-il à Bernardo. Le courant Delta, c’est ça ?

Le poulpe inclina la tête, grée de son offre.

Un arrêt plus tard, Miro était de retour au dirigeable de la compagnie météorologique.

— MICROBE !!! éructa son chef. C’est quoi cette histoire ?! Une tempête ! Cette fois, je vais devoir te renvoyer !

Les yeux du garçon s’emplirent de larmes. Il avait enfin cru être à sa place ici. Le directeur avait été magnanime de le recruter, quand personne ne voulait de lui. Sa plus grande peine était de l’avoir déçu. Le téléphone sonna. Le patron décrocha, les oreilles fumantes comme un volcan sur le point d’entrer en éruption.

— Quoi ?! rugit-il avant de se radoucir. Vraiment ? Je vois, dit-il en raccrochant. Il semble que ce soit ton jour de chance.

— Je ne suis pas viré ? demanda Miro avec espoir.

— Si. Cependant, on veut t’embaucher au département de préservation de la faune céleste situé près du courant Delta.

Miro écarquilla les yeux stupéfait.

— Leur vice-directeur a une terrible propension à se perdre et aurait bien besoin d’aide de temps à autre pour retrouver son chemin.

Annotations

Vous aimez lire Shelly Yun ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0