Chapitre 7 :
Sa silhouette se découpe dans la lumière des phares, sans pour autant éclairer son visage. On reste là, lui à me fixer et moi à tenter de comprendre.
Il fait un pas. Mon corps réagit au quart de tour. Je recule tout en essayant de me relever, mais ne parviens qu'à trébucher et retomber misérablement par terre. Il ne dit rien, et je sens sans le voir son regard sur moi.
Totalement perdue, je n'ose rien dire.
Une douleur me traverse soudain le ventre, me pliant en deux. J'étouffe tant bien que mal un gémissement, mais je sais au fond de moi que c'est inutile. Il n'est pas dupe concernant mon état, ma vulnérabilité.
Le temps s'étire, même le conducteur de la camionette semble s'impatienter. Pourtant, l'homme devant moi ne se presse pas. Il s'afaisse lentement pour se mettre à ma hauteur, comme s'il ne voulait pas m'effrayer, et me tend la main.
Je la dévisage, l'esprit encore rempli de remarques salaces qui m'étaient adressées et de sous-entendus terrifiants. Voyant que je suis incapable de réagir, il se met enfin à parler.
- Si tu restes-là, tu vas passer la nuit dehors et dans le froid, à craindre que des gens aussi malintentionnés que ceux que tu as croisé te tombent dessus.
Sa voix calme, ses paroles rationnelles, son attitude, diffèrent complètement de leurs manières.
- Ce soir, je suis généreux, et te propose un endroit où te reposer en sécurité. Libre à toi d'accepter de me suivre... Ou pas.
- Qu'est-ce qui me prouve que tu n'es pas comme eux ? Je demande d'une petite voix.
Il se relève, et me tourne le dos pour rejoindre la voiture. Il marche d'un pas tranquille, sans se presser, ni même me lancer un dernier regard.
- Rien, me répond-il après en s'éloignant.
Une pure vérité, lâchée par quelqu'un qui se fiche complètement de moi. Il m'a fait une proposition, et il s'en va avant même que j'ai pu l'accepter ou la décliner. Et curieusement, c'est ce détail qui me fait basculer.
- Attendez !
Il ne s'arrête pas.
Je me lève en chancelant, et court maladroitement vers lui pour le rattrapper. Je manque de tomber et m'accroche à sa veste pourpre, ce qui a pour effet de le faire se figer. Désespérée, les larmes aux coins des yeux, révélant à quel point cette journée a été éprouvante pour moi, je craque.
- S'il vous plaît, laissez-moi venir avec vous... Je l'implore, sans me soucier de ma dignité.
- Je n'ai qu'une parole.
Dit-il en se dirigeant vers la camionette pour m'ouvrir la portière. Je m'engouffre à l'intérieur, puis il fait de même avant de refermer derrière lui. Le cliquetis de la ceinture me fait déglutir. Le véhicule démarre, et c'est tendue comme un piquet que je passe le trajet.
Tout semble... Luxueux.
Trop luxueux pour un homme vivant après la fin du monde.
Que ce soient la banquette en cuir blanc, les moulures en or discrètes sur la portière ou la propreté impeccable, tout transpire un confort qui détonne avec le chaos extérieur. Devant, une femme conduit. Son accoutrement sombre me fait presque penser à ceux des policiers ou des militaires. Je frissonne en comprenant. Une lumière tape soudain le rétroviseur central.
Quelqu'un nous suit.
J'ouvre la bouche, mais mon hôte me coupe.
- Ils sont avec nous.
Moi qui m'étais promise de ne pas lui jeter un coup d'oeil par pure crainte, je le dévisage. Qui est donc cet homme pour avoir avec lui un convoi de voiture et des gens prêts à le protéger ?
Qui est ce jeune homme ?
Dans l'habitacle en effet, je peux enfin voir son visage et réaliser qu'il doit avoir, comme moi, entre 25 et 30 ans. Ses cheveux blonds sont soigneusement peignés, si bien que pas un seul ne dépasse. Mais ce qui me surprend le plus, ce sont les lunettes de soleil qu'il porte.
En pleine nuit... ?!
Je n'ose pas lui demander pourquoi, préférant continuer mon inspection discrète. Sa tenue est composée d'un chemisier blanc et d'un costume trois pièces pourpre. Je n'avais vu personne porter une telle couleur, mais je dois admettre que cela rend l'ensemble plus élégant encore que s'il était noir ou gris.
Des faisceaux de lumières percant les vitres blindées me sortent de mon analyse. Je regarde par la fenêtre, et tombe des nues : devant moi, se dresse le Palais de l'Elysée. Non seulement le bâtiment semble être en bon état, mais en plus, les lourdes grilles que j'ai si souvent vu à la télé sont grandes ouvertes, comme pour nous inviter à entrer.
Les véhicules s'engouffrent à l'intérieur et se garent dans la cour, éclairée par deux projecteurs lumineux. La conductrice descend et nous ouvre la portière. En sortant, je remarque qu'elle n'est pas la seule à porter ce genre d'accoutrement. Une vingtaine d'hommes et de femmes habillés de la même manière s'affairent entre les voitures, arme à la ceinture.
Je déglutis. Sur quel type suis-je tombée pour me retrouver dans un endroit impressionnant et gardé comme celui-ci ?
L'inconnu en costume me fait signe de le suivre. Je lui emboite le pas, et deux hommes font de même, nous encadrant. Des gardes sans doute. Nous pénétrons ensemble dans le bâtiment principal, et je suis frappée une énième fois par ce mélange de luxe et de sobriété qui semble caractériser si bien mon hôte.
Le sol carrelé avec des blocs de marbre noirs et blancs est recouvert d'un tapis rouge qui s'enfonce dans les couloirs. Quelques tableaux, d'un style contemporain, décorent les murs immaculés, et un lustre impressionnant pend du haut plafont, éclairant le hall.
Nous marchons en silence à dans les couloirs, et je ne peux m'empêcher d'admirer les sculptures qui sont exposées à intervalles réguliers. Nous débouchons finalement dans une grande salle, aménagée de la même façon que le reste. Au milieu, trône une table imposante aux moulures dorées, sur laquelle sont déjà disposés deux sets de couverts argentés, des bougies et des bouquets de fleurs.
Dans quel monde ai-je sérieusement mis les pieds ? J'ai l'air d'une jeune femme crasseuse sans foyer à côté. C'est vrai, l'état de mes vêtements jure avec toute cette richesse.
Le bruit d'une chaise que l'on tire me sort de mes pensées. Le jeune homme me fait signe de m'assoir, un sourire aux lèvres.
- Votre siège, précise-t-il en voyant que je ne bouge pas, stupéfaite.
- C'est...
- Pour vous, oui, finit-il. Ce soir, vous dinez avec moi.
Je m'assois, mon cerveau tournant dans le vide pour tenter de trouver un sens à ce qu'il m'arrive. Il s'assoit en face de moi, et l'instant d'après, un groupe de serveurs sont déjà en train d'apporter des assiettes. Ils soulèvent les cloches, révélant à ma grande surprise des boites de conserve fumantes.
Je n'y comprends plus rien.
- Si vous vous attendiez à de la haute gastronomie, navré de vous décevoir. Les produits frais sont une denrée rare depuis quelques temps.
Un rire à la fois nerveux et incrédule m'échappe.
- Si je m'attendais à mieux ? Je lui demande en reprenant ses mots. Sans blague ! Je n'ai jamais mis les pieds dans un tel endroit, même en rêve. Alors, cessez de me prendre pour une idiote et dites-moi qui vous êtes et ce que vous voulez de moi.
Je sens son regard me transpercer à travers ses lunettes de soleil, et j'ai presque l'impression qu'il arrive réellement à lire en moi. Un silence chargé de tension s'installe avant qu'il ne daigne répondre.
- Je m'appelle Cole... Mais l'on me connaît comme étant le Collectionneur, propriétaire du Palais de l'Elysée et du musée du Louvres, et du plus grand gang qui se soit formé depuis la fin du Monde. Et par rapport à ta deuxième question, disons que tu me fais penser à quelqu'un que j'aurai voulu mieux connaître quand j'en avais encore l'occasion.
Il fait une pause avant d'ajouter :
- Je ne pouvais tout simplement pas fermer les yeux et rester indifférent.
J'encaisse les informations une par une. Une claque mentale. Voilà ce que je viens de me prendre.
Je parle avec un chef de gang. Le plus puissant de Paris.
Dans quel bourbier me suis-je fourrée...
Je m'apprête à me lever, mais Cole, devinant mes intentions, m'arrête d'un geste.
- Je t'ai fourni les informations que tu voulais, alors si tu ne comptes pas faire de même et te présenter, fais moi au moins le plaisir de manger et de dormir ici comme on avait convenu. Ce n'est pas parce que je suis à la tête d'un grand réseau que je suis un sauvage dénué de manières.
Ses paroles, ainsi qu'un coup d'oeil discret en direction de la porte, gardée par deux gardes, et je me ravise. Je prends une bouchée de ratatouille, et gémis presque en sentant la nourriture atteindre mon estomac, soulageant enfin la douleur qui me tord le ventre depuis des heures. En quelques minutes, j'engloutis le contenu de la boite de conserve, sous l'expression amusée de Cole.
- J'ai eu raison d'insister. Tu n'aurais pas tenu dehors, affamée comme tu l'es.
Je ne l'écoute même pas, occupée à vider la corbeille de pain. Il me propose du vin, et je m'empare de la bouteille, les yeux brillants d'émotion. Enfin, je vais pouvoir souffler !! Je me sers hâtivement, renversant quelques gouttes au passage. Une seconde, et je pose déjà le verre, attendant avec impatience que la brume envahisse mon esprit pour engourdir mon coeur meurtri.
Seulement, rien ne vient.
Je suis toujours aussi lucide.
Inquiète, je m'enfile un deuxième verre, sans effet. J'examine la bouteille, vérifiant le taux d'alcool. Le vin ne doit pas être aussi fort que celui que j'avais l'habitude de boire au royaume des morts. Tremblante, je finis la bouteille. Cole me regarde faire, silencieux. Mais à part un léger étourdissement, j'ai toujours cette douleur logée au fond de mon coeur qui pulse.
- C'est pas de l'alcool, je marmonne, c'est du jus de raison ce truc.
Je me tourne vers Cole.
- Vous n'auriez pas quelque chose de plus fort ?
- Pour que vous le buviez d'une traite et que je doive gérer un coma éthylique ? Non merci, rétorque-t-il en se levant. Laissez-moi plutôt vous conduire à votre chambre étant donné que vous semblez avoir fini de manger.
Et c'est ainsi que j'en suis résignée à le suivre de nouveau à travers les couloirs. Il m'indique une porte et je rentre sans un regard en arrière, lâchant un vague "merci" avant de refermer derrière moi. Je ne prends même pas la peine d'allumer la lumière ou de me déshabiller. Le lit est grand, confortable.
Je fixe le plafont pendant quelques minutes, ressassant les évènements de la journée. J'ai l'impression qu'il s'est écoulée une semaine depuis ma réincarnation. Si seulement, je pouvais revenir au royaume des morts, là où tout est plus simple, plus confortable, moins effrayant...
Si je pouvais mettre la main sur un alcool qui égale celui des dieux...
Pour éclipser la souffrance au creux de ma poitrine...

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