Chapitre 19 :

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Après avoir appuyé trois fois sur la sonnette, Hope daigne enfin m'ouvrir. Il m'accueille en me fusillant du regard, des cernes bien marqués sous ses yeux bleu gris.

Qu'est-ce que tu viens faire ici ?

Ce à quoi il ajoute :

Dégage

Je souris et me faufile entre son corps poisseux et l'encadrement pour pénétrer dans l'appartement.

- Moi aussi, je suis ravie de te voir ! je lui réponds d'une voix dégoulinante de sarcasme.

Je me poste au milieu de sa pièce principal, et inspecte les lieux. Hope a recommencé à mettre des post-it sur le mur, recouvrant progressivement les dessins réalisés au marqueur. Le sol, quant à lui est parsemé de dêchets et de poussières. Des sacs poubelles plein à craquer sont entassés dans les coins, certains formant des piles nauséabondes. Dans la cuisine, la vaisselle menace de déborder de l'évier, et le plan de travail doit supporter les carcasses vides des boites de conserve. Sans compter le canapé et ses coussins, tous tâchés de moitié par je ne sais quel aliment, boisson ou produit.

Une vraie décharge, cet appartement.

Sans plus attendre, je me retrousse les manches et commence à ramasser les emballages vides qui jonchent le parquet. Même si faire le ménage ne m'a jamais réjouie, je ne peux tout simplement pas fermer les yeux sur le dépotoir dans lequel vit mon ex petit ami dépressif.

Je trouve par chance en fouillant dans les tiroirs des sacs plastiques dans lesquels je rassemble mes trouvailles. C'est sans compter Hope qui se dépèche de tout remettre en bazar derrière moi. Je ravale tant bien que mal une envie de le secouer pour lui faire ouvrir les yeux sur sa condition. Il sort son carnet et écrit à toute vitesse.

C'est quoi ton problème à la fin ? Tu m'as espionné pendant des jours et des jours, et maintenant tu te permets de débarquer quand cela te chante alors que je ne te connais même pas pour faire le ménage ?!

Je prends un coussin sur le canapé et lui lance à la figure. Hope, surpris, n'a pas le temps d'esquiver et se prend le tissu rembouré en plein visage.

- Tu ferais mieux de te regarder avant de dire que j'ai un problème, je réplique froidement. N'importe quel inconnu aurait pitié de toi et des conditions dans lesquelles tu vis.

Je lui tourne le dos sans attendre sa réaction et me remets au travail.

Quatre sacs poubelles me sont nécessaires pour me débarasser de tout ce qui traîne. J'empile ceux-ci ainsi que tous les autres dans le couloir de l'immeuble, avant de m'attaquer au sol couvert de crasse. Armée d'une serpillière et d'un seau, je frotte jusqu'à ce que la couche de poussière et de saleté disparaisse. En conséquence, l'eau du seau se trouble pour devenir noiratre. Du jamais vu.

Hope me regarde m'affairer sans un mot.

Puis, je fais la poussière sur les meubles, dont l'état est comparable à celui du parquet. Je fais la vaisselle, m'aidant de mes ongles pour retirer les couches de graisse et d'aliments séchés. L'odeur nauséabonde qui s'en dégage me donne envie de vomir. La seule chose dont je peux me réjouir est le fait que mes cheveux, plus courts que ce dont j'ai l'habitude, soient hors d'atteinte.

Mais je continue malgré tout. Sans un mot.

Sinon Ash va s'arranger pour je le regrette. Il était déjà mécontent hier car je n'avais pas rendu visite à Hope, alors il venait à savoir que ce dernier nage presque dans ses déchets, je serais fichue.

J'essuie la dernière assiette, avant de la ranger avec les autres dans le placard. Puis, je me dirige vers la porte d'entrée pour aller jeter les ordures. Cependant, Hope me barre la route, son carnet déjà ouvert à la main.

Laisse, je vais le faire.

Surprise, je le regarde se s'emparer des premiers sacs. Avant qu'il ne disparaisse dans les escaliers, je lui lance.

- Au fait, je m'appelle Ruby.

Il se fige.

- Donc maintenant je ne suis plus seulement l'inconnue tordue qui te rend visite.

Et comme je le sens hésiter à faire de même, j'ajoute :

- Pas besoin de te présenter tout de suite, prends d'abord le temps de remettre ta vie en ordre, tu me diras ce que tu veux quand tu sera prêt.

Je l'abandonne à l'entrée pour me diriger vers la seule pièce que je n'ai pas nettoyée, notre ancienne chambre. Une fois Hope parti, je prends mon courage à deux mains, et pose une main tremblante sur la poignée. La porte s'ouvre en grinçant, révélant une salle envahie par la poussière. L'air en est si saturé que je ne peux m'empêcher d'éternuer. J'ouvre la fenêtre, pour me permettre de respirer et faire entrer la lumière.

Le soleil, déverse ses rayons à travers l'ouverture, chassant l'obscurité. Le lit au centre, les vêtements qui sortent des tiroirs de l'armoire, les feuilles éparpillées sur le bureau, rien n'a changé malgré les années. Cette chambre est restée telle que je l'ai laissée lorsque j'étais au plus bas.

J'ai fui pour une seule raison. La même qui me paralyse encore aujourd'hui : mes propres souvenirs, qui ressurgissent pour réduire en miettes mon coeur déjà en morceaux. Ma peau se hérisse alors que des baisers fantômes remontent le long de mon cou. Les sensations m'assaillent, traçant des courbes sur mon ventre avant de descendre vers mes cuisses. J'ai beau secouer la tête, tenter d'arrêter ces réminiscences, mais même ma vue finit par me lâcher, projetant devant moi ce visage d'ange aux yeux orageux. Mon corps se met à trembler, si bien que je peine à rester debout. Hope esquisse un sourire auquel je réponds, à deux doigts de pleurer.

Puis, ses lèvres se mettent à bouger. Aucun son ne sort de sa bouche et pourtant les mots résonnent à mes oreilles.

- Je t'aime Perle, tu m'as manquée.

Mon cœur fond à l'entente de cette déclaration tandis que je m'illumine. Je m'élance vers lui pour me jeter dans ses bras. Je voudrais lui dire qu'il m'a manqué aussi, qu'il n'aurait pas du m'abandonner, que j'ai souffert, que je... Son image disparaît subitement, et je m'écrase contre l'armoire. Le choc me fait grimacer. Je me retourne, et comprend.

Ce ne sont que mes souvenirs qui me jouent des tours.

- Mais non Perle, tu ne le vois pas ? Je suis juste là, contredit-il près de la fenêtre.

Il sourit tendrement.

- Je ne t'abandonnerai plus, c'est promis.

- Arrête, tu n'es même pas réel, je marmonne en me détournant.

- Mais...

- Disparaît de ma tête, merde ! J'explose.

Il s'évapore, alors que je m'applique à le gommer de mon esprit. Tant pis pour la chambre, je ne pourrais jamais la nettoyer dans cet état. Même en voulant passer à autre chose, finir ce chapitre de ma vie, impossible de tourner la page. Il me hante trop.

Je rebrousse chemin et, après avoir jeté un dernier coup d'oeil à l'intérieur, ferme la porte. Celle de l'entrée s'ouvre au même moment, me faisant sursauter.

- Salut gamin ! Tu t'es enfin décidé à faire le ménage à ce que je vois. Moi qui croyait que tu étais un cas désespéré, je me suis trom...

Le vieil homme lâche ses sacs de courses en me voyant. Je n'ai pas le temps d'esquisser un geste qu'il s'approche, son index pointé vers moi de façon accusateur.

- Qu'est-ce que tu fiches ici ? Tu me suis pour me demander de te racheter un autre canif c'est ça ?

- Un canif !?!

Je m'étrangle presque. Il se permet de traiter ma dague favorite de gadjet ?

- Fais pas l'idiote, tu sais très bien de quoi je parle ! Alors, dégage, parce que je ne vais aller te racheter de couteaux suisses.

Ses paroles dégoulinantes de sarcasme et son regard hautain me sortent de mes gonds. Je l'attrappe par le col et le plaque contre le mur. Qu'importe son grand âge, je ne vais certainement pas me laisser insulter de la sorte.

- Répète un peu pour voir, je gronde, des éclairs dans les yeux.

Il se contente de me jauger, avant de répondre :

- Je me disais bien que tu étais dérangée.

C'est la goutte qui fait déborder le vase. Mon poing fuse vers lui mais on me tire en arrière avant que j'ai pu sauver mon honneur. Je me débats tentant d'échapper à la poigne de Hope.

- Lâche moi, que je règle son compte à ce connard !!

Le vieil homme, nullement effrayé par mon comportement, se contente de secouer la tête. Son attitude me donne l'impression de n'être qu'une petite fille qui se comporte pour attirer l'attention. Et cela me fait bouillir. Je me tortille sans succès, prisonnière des bras de Hope.

Mon regard assassin croise le sien.

Et ma haine se brise en mille morceaux. Toutes les émotions se battent dans ses iris orageux, menaçant de nous submerger tous les deux. Il est peut-être incapable d'écrire sur son carnet pour me faire part de son point de vue, mais cet échange silencieux est bien plus clair que de simples mots. Je ressens sa déception, sa colère, son exaspération, sa tristesse, et celles-ci viennent se loger dans mon coeur, balayant toutes les autres.

Je me fige, alors qu'une pluie de souvenirs innondent à nouveau mon esprit. Sa voix grave qui résonne dans ma tête, ses mains sur ma taille, son odeur qui sature l'air, ses caresses, tout se mélange à m'en faire perdre la raison. Je m'imagine cadenasser toutes les images parasites. J'entoure celles-ci de chaines, de cordes, avant d'enterrer le tout dans le coin le plus reculé de mon palais mental.

J'inspire pour me reconnecter à la réalité, et réalise que Hope m'a lâché. Il saisit son carnet pour noter quelque chose avant de l'agiter devant moi.

Si tu veux vraiment m'aider, ne tue pas celui qui m'a empêché de sombrer ces cinq dernières années.

A la mention du papi qui n'a fait que me sortir de mes gonds depuis qu'il est arrivé, je me renfrogne.

- Seulement s'il arrête de me provoquer.

Hope me lance un regard appuyé. Je lève les bras en signe de reddition.

- Très bien, mais je ne peux pas te promettre de ne pas l'amocher s'il recommence encore à me critiquer.

Je tente tant bien que mal de repousser toutes mes émotions pour aborder un visage impassible. Cependant, je n'arrive pas à replonger dans ce vide froid auquelle je me suis habituée. La journée a été trop éprouvante, bien plus que je ne le pensais en venant ici.

Il vaudrait mieux que je parte, avant d'exploser une deuxième fois.

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