Grand-mère Kal
Définitions
* Gramoun : personnes âgées, anciens (en créole réunionnais)
* Marmailles : enfants
* Varangue : galerie ou terrasse couverte d’une maison créole
* Filaos : grands arbres typiques des zones côtières de La Réunion
* Zot y connaît : « vous connaissez »
* Cases : Maisons
___________________*__________________
Il est une légende que nos gramoun* nous racontaient à nous, les marmailles*… la légende de grand-mère Kal.
Je m’en souviens comme si c’était hier.
On était assis par terre, parfois sur une vieille natte, parfois sur les marches fraîches de la varangue*. La nuit était déjà tombée, épaisse et tiède, et les bruits de la campagne montaient doucement : les grillons, le vent dans les filaos*, le souffle lointain de la mer. La lampe éclairait mal, juste assez pour dessiner des ombres sur les murs.
Alors les gramoun prenaient la parole. Leur voix était lente, grave, comme si chaque mot venait de loin, d’un autre temps.
— Zot y connaît* grand-mère Kal… ?
À ce moment-là, on se rapprochait un peu plus les uns des autres. On faisait semblant de ne pas avoir peur, mais nos pieds se touchaient, nos yeux brillaient déjà.
Grand-mère Kal, disait-on, vivait loin des cases*, là où la forêt devenait plus dense, là où les chemins se perdaient dans les ravines. Personne ne savait vraiment d’où elle venait. Certains disaient qu’elle avait toujours été là. D’autres qu’elle était née d’un chagrin trop grand, d’une colère oubliée.
On la décrivait comme une vieille femme très maigre, courbée par le temps, avec de longs cheveux blancs emmêlés et des ongles si longs qu’ils semblaient gratter la nuit elle-même quand elle passait. Mais attention, disaient les gramoun, grand-mère Kal savait se cacher. Elle pouvait prendre l’apparence d’une vieille dame gentille, ou se changer en oiseau silencieux, ou devenir une simple ombre entre deux arbres.
Ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était les marmailles qui n’écoutaient pas.
Les enfants qui sortaient après la tombée de la nuit. Ceux qui s’éloignaient de la maison malgré les appels. Ceux qui se moquaient des anciens, qui répondaient mal, qui oubliaient les règles.
On racontait que grand-mère Kal les appelait doucement, avec une voix sucrée, presque rassurante.
— Vien voir, marmaille… viens, j’ai quelque chose pour toi…
Certains disaient qu’elle promettait des bonbons, d’autres qu’elle offrait des fruits brillants comme jamais on n’en avait vus. Et quand l’enfant s’approchait trop, quand il faisait un pas de plus dans l’ombre… grand-mère Kal disparaissait avec lui, avalée par la forêt.
Mais les gramoun disaient aussi autre chose, plus bas, presque à regret.
Ils disaient que parfois, grand-mère Kal ne faisait que perdre les enfants pour quelques heures. Qu’elle les ramenait juste avant l’aube, tremblants, sales, les yeux grands ouverts. Des enfants qui, après ça, ne sortaient plus jamais sans demander, qui saluaient toujours les anciens, qui restaient bien près de la maison quand le soleil disparaissait.
Quand l’histoire se terminait, il y avait toujours un silence.
On regardait la nuit autrement. Chaque bruit devenait suspect. Chaque ombre semblait bouger.
Puis le gramoun souriait doucement.
— Faut pas croire tout ça, hein… mais quand même.
Aujourd’hui, c’est moi qui raconte cette légende. Aux enfants qui m’écoutent avec les mêmes yeux que j’avais autrefois. Je sais bien que grand-mère Kal n’est qu’une histoire, un conte de campagne, transmis de bouche à oreille. Une légende faite pour faire frissonner, pour faire rêver un peu, pour donner à la nuit un mystère.
Mais surtout, je sais maintenant pourquoi on nous la racontait. C’était pour nous apprendre à ne pas sortir la nuit. À respecter les anciens. À rester près de la maison, là où la lumière est encore allumée.
Et parfois, quand le vent souffle un peu plus fort dans les arbres, je repense à ces soirs-là… et je me dis que, quelque part, grand-mère Kal veille encore sur les marmailles trop téméraires.
Juste au cas où.

Annotations