Envolées enclavées
L’année d’avant, Lazare avait obtenu un rendez-vous au consulat des Etats-Unis. Les démarches de sa mère avaient enfin abouti et il irait la rejoindre rapidement. Ainsi au rendez-vous, il lui suffirait de présenter son passeport auquel on collerait un morceau de papier avec des lettres brillantes. Il y aurait également des caractères en filigrane, comme lorsqu’il était tombé sur le passeport de sa mère et lui avait demandé ce que c’était qu’elle avait répondu un visa.
Ça tombait bien, il était à bout : il fallait quitter Haïti ! La paralysie du pays. Les rues menaçantes. Les chaussées enflammées. La vie endiguée. Le broiement des tripes à chaque déflagration. La pénurie de gaz et d’eau. L’électricité versatile. Les bouillis de céréales au goût d’espoir affadi. Et l’attente. L’attente de quoi ? De qui ? Pour quoi ? Et l’incertitude. Quelle date de péremption ? Quelle date de rédemption ? Quelle issue ? Quel lendemain ? Et l’enfermement. Et ces disputes sans fin avec une tante vaincue. Et ces voisins qui ne se parlaient plus que pour vomir leur haine quand ils ne se cognaient pas dessus. Et les voix de ses petits cousins psalmodiant des leçons mal conçues. Et son inspiration incarcérée. Le dernier peyi lòk[1] avait été dévastateur pour Lazare. Pas sûr de croire en la cause ! Pas sûr de croire en au combat. De toute façon, juste après le consulat, il s’envolerait !
La veille du rendez-vous, il commence sa tournée d’adieux par le Centre d’Art. De discussions en querelles avec d’autres artistes sur les processus créatifs, les courants picturaux et les techniques de production, entrecoupées de débats passionnés sur les courbes, l’allure et la sensualité de femmes aspirées ou avalées, Lazare avait fini par y passer la journée. A la fermeture, il s’arrêta saluer ses amis de la Grand-Rue.
Lazare ne reconnaissait plus la Grand’Rue, le quartier de son enfance. Un spectacle de désolation marqué par les stigmates du peyi lòk ; partout des restes de barricades et des impacts de balles sur des façades en ruine. Le ballet des gangs avait pris la suite de la paralysie. Des quadrilles fébriles et zélés du Bel-Air, de Village de Dieu ou du Bicentenaire vidaient leurs chargeurs dans les airs. Quelques fois, une balle mal agile finissait dans le corps endormi d’un habitant du bidonville.
Lazare se hâtait. Il circulait de corridor en corridor pour saluer ses mentors. Le dédale était mouvant ; des pans de murs et des planches rongées fermaient des entrées de couloirs autrefois raccourcis. Devant ses yeux, défilaient des enchevêtrements de feuilles métalliques prétendues baraques. Il enjambait les sillons d’eaux usées verdâtres et les fatras bleutés. Il se réceptionnait aux murs de béton noirci. Il piétinait les sciures de bois jaunes et la poussière rouge. Un labyrinthe miro-esque mais rien pour s’enorgueillir. Une Rue Case nègre, pullulement de bicoques en ferraille sur le Boulevard Jean Jacques Dessalines ! Il fallait partir !
Ce soir-là encore des grêlons de plomb fondaient sur la ville ; Lazare décida de rester dormir chez un ami. Assis dans le petit containeur, il buvait un thé. Il attendait la coupure du courant emprunté pour éteindre leurs téléphones puis se coucher.
Plus tard, réveillé par l’excitation, Lazare relut son portfolio à la lueur d’une lampe à huile. Il corrigea les tournures, chercha les mots qui feraient plus anglais et retravaillait les lignes de ses dessins. Demain, il laisserait un peu de monnaie à son ami pour l’huile de la lampe ; il n’achèterait pas de pâté sur la route, voilà tout ! Ah les pâtés de Madan Fifi ! Il n’en retrouverait pas là où il irait. La pâte feuilletée qui croustillait sous la dent et s’évaporait sur la langue. La viande effilochée baignant dans son jus onctueux, rattrapé par l’acidité du pikliz croquant et piquant. De ce pâté, il n’en garderait plus que le réconfort qui le berça jusqu’au sommeil cette nuit-là.
Une balle creva la tôle d’entrée. Lazare ouvrit de grands yeux sans dire mot.
« Va te faire foutre, sale chienne ! Démerde-toi pour cracher l’oseille. Le bureau de l’électricité me paye, les petites marchandes me payent. Et puis toi, non ? »
Un membre de gang rançonnait la propriétaire dans les latrines ! Si Lazare bougeait, ils sauraient qu’il était là. Ils entreraient pour le tuer, c’est sûr ! Mais s’il ne bougeait pas, la voisine risquerait de se faire tuer.
Elle hurlait de douleur ; et explosaient dans la tête de Lazare tous ses éclats de rires chez la voisine après l’école. Il fallait l’aider ! Mais non, il ne pouvait pas ! Il devait se préserver. Les sanglots de la voisine submergeaient les pensées de Lazare. Il fallait l’aider ! Non, il ne pouvait pas mourir ce soir-là. Il serait un grand artiste, le plus grand qu’Haïti eût donné. Un jour, on le verrait ! Et de son vivant ! Un gémissement qui sonna comme le dernier. Lazare s’affranchit de l’attaque et croqua, dans son esprit, les lignes de perspectives de son rêve américain.
Lazare se mit à murmurer :
Le silence enveloppe le bidonville de son surréalisme.
Voici nous deux, immobiles et pétrifiés,
Le silence finit par siffler l’indicible.
Le chant du coq abolit l’inintelligible,
Lazare s’approche de la porte cartouchée.
Il regarde par la métallique percée,
Les étoiles émoussées abdiquent de la nuit,
Les baraques ombres dans l’horizon plongés,
L’azur rosé délie l’opacité violine.
Il ressasse ses autres aux prises de l’oubli,
De l’indigence qui assaille ses rétines
Un œil, mort, scellé sur son avenir,
Un œil, las, largué sur sa destinée,
Gorge serrée, tombeau de ses désirs,
Une joue en enfilade emperlée :
« Adieu cote vertigineuse !
Adieu ascension sociale !
Adieu Grand Aigle passeport ! »
De l’enclave, jamais il ne s’envolera.
Tout à l’instar de ses autres exempts de pouvoir.
Quel malheur, quelle disgrâce que de La percevoir !
La Beauté des entrailles à l’âme il montrera.
Au matin, le fils de la voisine la ramassa et l’amena à l’hôpital. La ronde des parents accompagnant leurs écoliers se forma au niveau des vestiges de la torture nocturne. Chacun racontait, la voix montant sur les autres, la scène que pourtant tous n’avaient que trop vécu la veille. Lazare se faufila rapidement pour avoir le temps de passer se changer chez lui. Au consulat, il arrangea et réarrangea son costume. Il vérifia et revérifia tous les documents de son dossier.
Lorsque qu’un agent le prit en entretien, Lazare expliqua son projet de vivre aux Etats-Unis, d’y rejoindre sa mère et de faire des études de médecine, comme le Dr Cliff Huxtable. Il s’y achèterait une maison ainsi qu’une voiture neuve puis fonderait une famille. Sur le chemin du retour, il trainait des pieds et s’arrêtait de temps en temps vomir la peur qui lui avait broyé les tripes dans la nuit.
Quelques semaines plus tard, il feuilleta son passeport. Aucune lettre brillante, aucun filigrane. Son dossier comportait la mention refus. Cette même semaine, il prit part à sa première séance de rencontre du Chansonnier. Là, on lui demanda de choisir entre les arts plastiques et la littérature car « on ne peut exceller que dans une seule forme d’art. » Lazare ne touchera plus jamais à ses fusains.
[1] Peyi lòk: semaines de paralysie du pays engendrées par des grèves totales et nationales

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