Chapitre 8 : Le Réveil du Serpent
Le silence camouflé derrière le grondement lointain, ne fut pas brisé par un ordre sec, mais par le sifflement strident d'une fusée de détresse. Le vieux chef de la colonne, le visage sculpté par les ombres du brasero, venait de presser la détente d'un vieux lance-fusée dont le phosphore rouge déchira la nuit sans lune, projetant un négatif du convoi sur le sol, le temps d’une seconde. En haut, très haut, l'éclat sanglant illumina un instant le mur de poussière qui dévorait déjà les contreforts des montagnes au loin. C'était le signal de départ.
Aussitôt, le campement s'anima d'une précision chirurgicale. Pas de panique, pas de gestes inutiles. En deux décennies de traque la peur au ventre, aussitôt remplacé par un ardent désir de continuer à vivre. Pour les trop rares survivants du monde, l'exode était devenu une seconde nature, un réflexe instauré dès la naissance. Courir avant de savoir marcher, persister avant de disparaître, un avenir tout tracé...
Sous cette lueur écarlate, le "serpent qui se mange la queue" sembla prendre vie. Chacun, chacune savait ce qui devait être fait.
Herv, le cuistot en chef, même si le concept de hiérarchie était mort en même temps que le reste du monde et son équipe cuisine, remballèrent, marmites et ustensiles dans une pratique remorque de forains. Grand, mince, joviale et amusant comme dans les clichés sur les chefs étoilés décrit par les images-qui-bougent passées certains soirs par les Grands.
La chorégraphie engagée amusa Joh qui supervisait le tout de son siège soudé sur le toit de la remorque-réserve et fourre tout qui lui servait de domicile.
Il avait rencontré Herv, lors d’une chasse aux sangliers, quelque part dans le Nord de l’Italie du passé. Il était blessé, fatigué, seul survivant de son groupe surpris en pleine nuit par l’attaque de loups autant affamés qu’eux.
Klair rejoignit son chez soi, une désuète caravane qu’elle partageait avec Dav et deux autres Veilleurs, Vinz et Ginah. La moyenne d’age de leur groupe était de dix-huit ans. Elle aimait ses compagnons, toujours prêt à aider, toujours prêt à s’aimer... Les deux garçons attelaient quatre magnifiques rennes à leur dortoir sur roues.
Au cœur de cette agitation millimétrée, le vieux bus scolaire jaune s'ébroua sous la traction d'un attelage de bœufs fort et lourds. À l'intérieur, les nouveau-nés et les plus jeunes étaient réunis sous la houlette de Dam’ Akhima. Plus jeune de douze ans que Joh, elle était l'âme protectrice de cette crèche mobile. C’était une magnifique jeune femme aux cheveux crépus, d’un noir de jais, seulement marqués d’une mèche blanche — vestige éclatant d’un drame qu’elle évoquait rarement.
Son regard débordait de douceur lorsqu’elle se penchait sur la nouvelle génération, mais pour qui savait observer, une tristesse incommensurable siégeait au plus profond de ses pupilles. Elle était le pont entre ce qui avait été perdu et ce qui devait être sauvé.
Alors que les rennes de Dav et Vinz commençaient à tendre les traits de la caravane des Veilleurs, Gill, le Fabricateur, passa près du bus. Il frappa deux coups secs sur la tôle pour signaler à Akhima que l'essieu arrière tenait bon. Un échange de regards suffit : le Fabricateur et la gardienne de l’avenir savaient que le destin du convoi reposait sur la solidité du lien qui réunissait une centaines d’âmes en peine.
À quelques mètres de là, Herv, tout en maugréant avec son habituelle jovialité sur le fait qu'il n'avait pas eu le temps de finir de trier ses herbes séchées, grimpa sur le toit de la remorque-réserve. Il s'installa près de Joh, qui, de son siège soudé, scrutait en arrière, l'horizon où la poussière soulevée par un nombre ne cessant de grandir, commençait à avaler les étoiles après avoir dévorée l’horizon.
— L’équipe s’occupe des quatre gibiers... Il semblait soucieux. D’un geste de la tête Joh, l’incita à continuer. Et... Heu... nos récoltes sont maigres. C’est de plus en plus dur de trouver de la bouffe... Je fais de mon...
— Je sais que tu fais de ton mieux mon grand... Le coupa Joh. Dans un mois au mieux, nous serons aux portes de la zone froide. Ça va les ralentir et nous laisser un peu plus de temps pour chasser.
Le Cook, lança un regard dubitatif, mais l’air rassurant de leur guide le rassura.
Le Serpent était désormais en mouvement. Une colonne hétéroclite de cuir, de fer et d'espoir, glissant sur la plaine comme un négatif photographique dans la nuit, fuyant une ombre qui, elle, ne se reposait jamais.
La fusée « du désespoir » finissait de nourrir la nuit de sa lumière sanglante avant de toucher le sol et de s’éteindre dans l’obscurité.
— On part vers l'Est, par l'ancienne rocade, ordonna Joh aux responsables de véhicules. Si on ne franchit pas le viaduc avant minuit, la Horde nous coupera la route.
Le convoi s'ébranla dans un vacarme de grincements, de meuglements d’efforts des bêtes de somme et de coup de sifflets. Ils ne roulaient pas vite, entravés par l'état de la chaussée et la fragilité de leurs attelages, mais ils avançaient. Toujours, droit vers l’Est, à travers les plaines de l’ancienne Europe centrale. Personne au sein de la procession, ne savait vraiment ce qu’avait été le pays traversé...

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