Chapitre 12 : À l'Origine (Partie 2)
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Akhima, frotta lentement ses yeux. Elle sourit, d’un sourire blanc immaculé contrastant avec la noirceur du monde. Tous les regards étaient tournés vers elle, une tension palpable jouait avec les nerfs de l’auditoire encore en état de veille. Elle souffla doucement, plongeant ses yeux d’un noir de jais, contrastant avec la blancheur de la neige, dans ceux du jeune garçon en face d’elle et continua :
— On ne savait pas à ce moment là. On a vu les premières alertes sur nos... téléphones... Heu, ajouta t elle... Nos boites pour parler loin... avant que le contact ne s'éteigne pour toujours.
— Les derniers battements de cœur d'un monde qui n'avait plus aucune idée de comment s'arrêter. Compléta le vieux Fabricateur, d’une voix embrumée.
— Et puis... le silence du monde est venu... Murmura Joh, d’une voix pleine de douleur...
Akhima hocha la tête, le regard perdu dans la danse des flammes. Les enfants s'étaient blottis un peu plus contre elle, captivés par le timbre de sa voix qui contrastait avec le sifflement lointain du vent.
— C... C’était comment... avant... ? Re racontes nous...
La question venait d’une petite voix fluette installée de l’autre côté du feu. La Dam’ chercha du regard la source et ne distinguant rien d’autre qu’une silhouette floue au travers du rayonnement dansant des flammes, poursuivit.
— Heu... Le monde d’avant... Ok ! Répondit elle simplement. Gill lui assura d’un geste, tout son soutien en cas de...
La jeune femme laissa divaguer ses pensées pendant un court instant et souffla doucement, la gorge nouée par l’amertume :
— Avant... Avant on poussait les aiguilles de l’horloge du temps... Trop vite... Sans voir que le mécanisme était déjà en train de casser...
Dans la clairière qui leur servait de refuge, le cercle de fer et de chair, attendait dans une absence non feinte et totale de vent. Retenant leur souffle, les enfants-survivants attentif, étaient pendus à ses lèvres. Chacun connaissant l’histoire de nombreuses fois contée, sur le bout de leurs doigts gelés, mais tous étaient dans l’attente.
Joh bougea sur ses fesses, cherchant un confort chaleureux. Il poussa sa vieille amie d’une tendre pression sur la cuisse, à continuer.
— Wouai ! Ok... Le monde... Était beau mais fou et cette folie était contagieuse. Au début... « Y avait les dinosaures !! chuchota Gill, les larmes aux yeux de sa connerie, sous le regard dépité d’Akhima»... Les rires fusèrent dans la nuit.
— Vas y, petit malin lança t’elle avec malice à son vieux camarade qui baissa la tête, avant d’allumer une autre cigarette rigolote.
Space, ne la quittait pas des yeux, Concentré et déterminé à ne rien rater des détails.
— Pour répondre à ta question, mon chéri... reprit doucement Akhima en caressant les cheveux dreadés du gamin qui s’était rapproché d’elle. Oui, il y avait des milliers d'endroits comme cette... ruine, indiqua t’elle de la tête. Partout, des endroits comme ça, des... Comment dire... Des ruches, grouillantes de vie. Gill toussa.
Un court moment de répit, Akhima respira lentement, l’air glacée, fouettant ses neurone, chassant brutalement les quelques miettes de sommeil qui flottaient encore dans son esprit.
— Le monde d'avant était tellement lumineux que la nuit n'existait presque plus. Voir les étoiles étaient devenues un... privilège... On appuyait sur un bouton fixé au mur, et hop, de la lumière artificielle chassait les ténèbres.
Un oooh !, d’admiration générale parcouru l’assemblée infantile...
Elle continua, perdue dans les flammes de ses souvenirs :
— Les gens n'avaient pas froid. On vivait dans des boîtes en dur isolées, et l'eau sortait toute chaude d'un tube en métal, sans même avoir besoin d'allumer un feu.
Space la regarda, les sourcils froncés, essayant d'imaginer de l'eau chaude qui coule toute seule.
— Et pour le « mangé »... intervint Joh, sa voix rauque se mêlant au crépitement des bûches. C'était encore plus fou.... Les magasins étaient si grands qu'on pouvait s'y perdre. Des allées entières de nourriture et trucs pas utiles, venus du monde entier. Tellement de nourriture qu'on en jetait la moitié parce qu'on n'avait plus faim, ou juste parce que la boîte était un peu abîmée. Tu te rends compte ? On jetait de la viande et des fruits alors qu'on n'avait même pas fini de les cueillir...
Un murmure incrédule parcourut les quelques adolescents encore éveillés autour du feu. Jeter de la nourriture, dans leur monde de rationnement et de disette, c'était le plus grand des sacrilèges. C'était presque un péché... Même s’ils ne connaissaient pas la signification du mot.
— Le pire, grogna le Fabricateur euphorisé, le... le partage n’était pas une priorité. L’égalité n’était pas une valeur définie...
Un autre OOOh !! Outré, celui là, fit le tour du foyer.
— Et les gens ? demanda une petite voix semi-endormie, près de la marmite.
— Oh, les gens, sourit Akhima avec une pointe d'amertume. Ils étaient devenus paresseux, Space. On croyait que ce confort était éternel, que la Terre nous pardonnerait toujours de lui puiser ses forces, de sucer son sang, comme les Bats-des-grottes. Un frisson glissa sur les dos à l’évocation des chauves-souris. Elle appuya son dos contre les jambes de son vieux compagnon d’infortune.
— Et aussi, on passait notre temps à regarder des trucs débiles sur nos écrans nos boites à images... à vouloir le dernier gadget à la mode... Grinça t’elle...
Elle devina dans l’attitude qui semblait agacée du jeune Space, l’attente à son autre question... Le gamin fit tinter ses breloques en secouant la tête, peu soucieux des merveilles disparues. Il s’en foutait, de l'eau chaude et des lumières partout, c'était de la magie pour les morts. Lui, ce qu'il voulait, c'était comprendre le pourquoi, le comment et surtout, le monstre qui marchait depuis toujours, dans leur ombre.
— Mais, et la fin du monde... ? insista-t-il, la voix plus pressante. Pourquoi, on doit courir tout le temps ?... Pourquoi, on va pas dans les bâtiments ?... Pourquoi vous avez dit qu'on a tout cassé en trois jours ? Le flot de questions ne fût pas une surprise pour Joh. Il avait compris celui que tout le monde ne comprenait pas. Un garçon curieux dans un monde nouveau... Il comprenait... Et cela le réjouissait.
— Tu demandais pourquoi on ne s'arrête pas dans les bâtiments en dur... Écoutez moi bien, dit l’adulte au cheveux de jais.
— La planète était vivante, bruyante, pleine de lumières, surtout, elle était malade. Le monde, malgré les alertes, gardait les yeux fermés. Et puis, il y eu des famines, un mal qui rampait dans la crasse des villes et dans les racines de la terre.
Gill attisait le feu central avec un bâton, perdu dans ses souvenirs. Il ajouta calmement :
— Des guerres injustes, des maladies inconnues, et puis... Et puis, les sauterelles... Par milliers. Des nuages aussi monstrueux que celui de la Horde mais ne dévorant que... cultures et... Il songea à l’absurdité de son propos, prit un instant avant de poursuivre amèrement :
— Bref, les "gouverne et ment", comme on disait sur les Rézos, ont eu une idée de génie... Surtout... Immanquablement... de crétins.
— Ils ont pris des rats. Des millions de rats. Ils les ont modifiés, transformés en petits soldats biologiques. La "Solution Grise". Ces rats devaient parcourir les égouts et les routes pour dévorer ce virus, pour nettoyer le monde de l'intérieur. C’était censé être propre. Chirurgical...
— Puis... Ils les ont lâchés dans la nature... « sous contrôle... » Arf ! Il brisa la branchette d'un coup sec... CRACK !!
Les quelques courageux qui luttaient contre l’oubli et le froid, sursautèrent.
— Et ça a marché, ils ont nettoyés le monde. Tout allait bien... Les dirigeants se touchaient la nouille... Applaudissements, congratulation et feux d’artifices... Hum, la Dam’, cœur du convoi coupa son vieux bougon d’ami :
—Sauf qu'au troisième jour, les rats n'avaient plus d’insectes à manger. Et quand un rat a faim, Space, il ne s'arrête pas... Ne retourne pas tranquillement dans son nid... Ils ont muté, se sont multipliés. Ils ont commencé à goûter à autre chose. À tout ce qui était chaud. À tout ce qui vivait et... Son ton devint plus grave... Et ils y ont prit goût....
Le silence autour du feu était devenu si épais qu'on aurait pu le couper au couteau. Gill, dans l'ombre, tira une dernière latte de son pétard et jeta le filtre dans les braises, sa silhouette restant immobile, songeuse.
— On a cru que les murs nous protégeraient, reprit Joh d'une voix sourde. On s'est enfermés dans ces fameux bâtiments "en dur". Mais pour la Horde, un bâtiment n'est qu'une boîte de conserve géante. On était à l'intérieur, Space. On attendait les secours, on attendait que les sirènes nous disent que c'était fini. Mais les sirènes se sont tues. Et le grondement a commencé.
Il désigna du menton les ombres chinoises de la capitale au loin.
— Mais ces bâtiments en dur dont tu parles... ce sont des cages. La ville, c’est un entonnoir à malheur.
— On a essayé, au début. Des milliers de gens se sont barricadés dans ces « abris ». Ils pensaient que le béton les protégerait de la faim de la Horde.
Gill laissa échapper un sifflement entre ses dents, un bruit sec qui fit frissonner le gamin curieux. Il remarqua qu’ils n’ étaient plus que quatre encore réveillé, les autres avaient rejoins le royaume des sans-peurs.
— Ils ont juste fini en conserve, dévorés vivant, sans aucune portes de sortie, Space, lâcha-t-il sans détour et cruellement direct....
— Gill ! gronda Akhima avec un regard noir.
Joh reprit, sa voix plus douce mais tout aussi ferme :
— Ton oncle a une façon brutale de le dire, mais il a raison. S'arrêter, c'est mourir. C'est ce qu'on a appris le Jour de la deuxième bataille sensée nous sauver. Les bataillons formés des dernières armées encore debout... ont étés balayés en quelques secondes... Pchiiit, plus de défense... Dans un claquement de dents... Des larmes coulaient sur les visages des trois Grands. Space, se forçait lui aussi à ne pas laisser ses émotions profondément enfouit dans le cœur du Né dans le convoi.
— Avant ça, on croyait encore aux informations, aux types en costumes ridicules qui nous disaient que la « Solution Grise » allait tout régler.
Il se pencha vers Space, les lueurs du feu dansant dans ses prunelles fatiguées.
— Tu veux savoir pourquoi on ne s'arrête jamais ? Parce que la désolation de pierre et de métal que tu vois là-bas, c'est une prison... Un buffet à volonté pour les rongeurs. Ils n'attaquaient plus seulement les parasites, ils nettoyaient tout. Absolument tout. Les récoltes, le bétail... et puis le reste.
Space ouvrit de grands yeux, sa tête-brocante tendant de légers bruits métalliques.
— Le reste ? C'est... nous ?
Akhima posa une main douce sur la joue peinte du gamin.
— Tout ce qui générait de la chaleur, Space. Tout ce qui vivait. On a appris plus tard, par des bribes de radio avant le noir complet, que cette « Solution » se multipliait à une vitesse aberrante. Ce n'était plus des animaux, c'était une mécanique, une marée. L'humanité a perdu le contrôle en moins de quarante-huit heures. Quand les costumes-cravates ont enfin voulus utiliser l'armée, les casernes étaient déjà vides. Dévorées.
Elle marqua une pause, la marmite d'infusion lançant un dernier sifflement avant qu'elle ne la retire du feu.
— C'est pour ça qu'on l'a appelée la Horde. Vingt ans qu'elle avance en ligne droite, poussée par un instinct qu'on a nous-mêmes programmé dans leurs cellules. Vingt ans qu'on lui sert de gibier.
Le garçon tremblait, un mélange terrifiant, entre le froid sibérien et les images créées par son imagination. Il glissa à voix basse, une question qui le tiraillait :
— Et ?... Et c’est comme ça que... Joh coupa court, il connaissait la question.
— Oui, assura t-il au jeune garçon, le fixant intensément... Oui, c’est là qu'on a vu les premiers changement. C'est là qu'on a compris que le remède qu'ils avaient créé pour nettoyer leurs erreurs, leur propre avidité, était devenu plus vorace que la maladie elle-même... Et il était déjà trop tard.
Un frisson, qui n'avait rien à voir avec Éole, parcourut l'échine de Joh. Akhima cessa son mouvement, ses doigts restant posés sur la main du guide. Autour du feu, quelques yeux endormit s’ouvrirent, réveillés par le silence dramatique qui pesait sur la clairière et l’avenir en marche.
Space se tourna vers le "Grand", impatient d’obtenir des réponses à la multitude de questions qui l’empêchait de dormir..
— On ne s'arrête pas dans une tombe, Space, répondit Joh d'une voix qui semblait venir du fond des âges.
— Mais pourquoi une tombe ? On pourrait les réparer, non ? insistait le gamin avec cette logique innocente qui faisait parfois plus de mal qu'une blessure.
Joh soupira, redressant son buste. Il plongea son regard dans celui de Space, y cherchant un moyen d'expliquer l'inexplicable.
— Parce que c'est là que tout a fini de brûler, reprit-il. Au Jour -3. C'est là que j'ai compris que ceux qui avaient inventé la "Solution" ne viendraient jamais nous aider. Ils étaient trop occupés à être dévorés par leur propre remède...
Gill, posa ses mains rugueuses sur les épaules du jeune garçon, bien trop observateur pour son âge. Il serra doucement, une pression ferme pour l'ancrer dans le présent, pour empêcher son esprit de se perdre dans les ruines d’un là-bas trop lourd à porter pour un enfant d’après.
— Laisse tomber les "si" et les "pourquoi", gamin, grogna le Fabricateur d'une voix adoucie par la fatigue. On ne répare pas un monde qui a choisi de s'autodétruire. Le vieux Maurice nous l'a dit dès le premier jour, quand on a monté les premiers blindages sur les camions : le mouvement, c'est notre seule armature. Le Serpent ne doit jamais mordre sa propre queue, et il ne doit jamais s'arrêter de ramper.
Space baissa les yeux vers ses capsules de boisson gazeuse qui ornaient sa chevelure, les faisant tinter une dernière fois, comme s'il refermait un livre d'histoire trop lourd pour ses dix ans.
— Alors... on marchera toujours ? souffla-t-il, la voix étouffée par un début de bâillement qu'il tentait de retenir.
Akhima tendit le bras et l'attira contre elle, l'enveloppant dans un pan de sa lourde fourrure d'ours. Le gamin ne résista pas. La chaleur de la Dam’ et les vapeurs odorantes de l'infusion aux herbes eurent raison de sa farouche curiosité.
— Tant qu'il y aura de l’espoir sous nos pas et un horizon devant nous, mon grand, chuchota-t-elle en déposant un baiser sur ses cheveux sales. Sshh... Dors maintenant. Les fantômes du passé ne traverseront pas notre... royaume ce soir.
Joh les regarda faire, le cœur serré mais apaisé. Le silence feutré reprit ses droits sur le campement, lourd de vérités partagées, tandis que les sifflements lointains des guetteurs rappelaient que, pour cette nuit encore, le Serpent veillait sur les Morts-Debout...
..........
Le crépitement du compteur Geiger s’emballa brusquement. Klair fît un pas en arrière. Les rues de l’ancienne capitale encombrées de carcasses de voitures rouillées et de façades d’immeubles effondrés avaient forcés le groupe de Veilleurs à emprunter des passages difficiles entre débris et poches de radiations...
La suite est toujours en cours d'écriture...

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