11. Miller

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Oliver fut guidé à travers l’embrasure d’une porte, puis assis sur une chaise en bois simple, dont un pied était bancal.

Les lunettes et le casque audio lui furent retirés. Aussitôt, il se frotta l’arrière du crâne et massa la peau autour des globes oculaires, engourdie par la pression des lanières et le manque de luminosité. Un jeune homme glabre, vêtu d’un costume impeccable, posa une main sur son épaule et lui tendit un verre d’eau.

La pièce était petite, sans fenêtre. Les murs étaient peints d’une nuance de jaune très douce, légèrement teintée de vert. Malgré son exiguïté, un plafond haut et un éclairage apaisant donnaient à la pièce une illusion d’espace. Un lampadaire en laiton ainsi qu’une commode de style impérial, ternie par le temps, occupaient un pan de mur. Des livres aux reliures usées y prenaient la poussière. Au centre de la pièce se trouvait un bureau massif orné de moulures florales dorées. Sur le plateau étaient disposés une lampe de bureau articulable et une plante verte aux feuilles racornies.

Face à Oliver se tenait un homme trapu, au visage rond, fatigué et rouge, assis dans un fauteuil en cuir.

— Nous sommes désolés de vous avoir privé de l’ouïe et de la vue. Ce maudit protocole, vous savez… dit l’homme d’un air las.

Il se pencha légèrement en avant, un sourire aux lèvres, puis demanda :

— Hormis cela, avez-vous été traité convenablement ?

Muet, Oliver le fixa d’un air hagard. La chaise, bancale, oscillait vers l’arrière sous son poids.#

— Oh, excusez mon impolitesse. Je ne me suis pas présenté. Commissaire de la conformité, Boris Miller. Nous avons quelques questions à vous poser. Rassurez-vous, cela ne durera pas très longtemps.

Oliver resta impassible, cherchant à rester le plus calme possible. Pourtant, les vibrations de son bracelet trahissaient son anxiété.

— Oliver, vous permettez que je vous appelle par votre prénom, n’est-ce pas ? Vous avez trente-deux ans, vous êtes né… Ah, vous êtes un pur produit du Novyy Rodnik, félicitations.

Le commissaire s’interrompit et jaugea Oliver avant de reprendre immédiatement :

— Vous êtes un citoyen exemplaire, Oliver. Intelligence supérieure à la moyenne, études supérieures. Vous êtes responsable d’une cellule de recherche génique. Est-ce exact, Oliver ?

Oliver fit mine d’approuver.

— Répondez, Oliver, par oui ou par non. Est-ce exact ?

— Oui.

— Très bien. Avez-vous déjà été condamné ?

— Non.

— Vous êtes donc moralement irréprochable. N’est-ce pas ?

— Oui.

— Excellent. En conséquence, vous êtes socialement conforme aux valeurs de la Nouvelle Société ?

Oliver temporisa.

— Je… Oui.

Le commissaire fouilla dans la poche revolver de son veston et en sortit un carnet de notes à spirales, usé et écorné. Il examina minutieusement plusieurs pages, qu’il manipulait soigneusement avec le bout de l’index, en prenant soin de l’humidifier. Puis il le referma et le posa sur la table.

— Allez-vous régulièrement au Soprodzh ?

La chaise bascula sous lui. La question semblait avoir perturbé Oliver. Un voile de fébrilité s’abattit sur son visage. Miller ne cilla pas, puis reformula sa question :

— Excusez-moi si cette question vous trouble. La reproduction est-elle un crime ?

Oliver nia d’un mouvement de tête, avant que son inquisiteur ne formule la question suivante :

— Considérez-vous vos performances viriles comme satisfaisantes ?

— Je… compte tenu du succès de la dernière fécondation, je… Je crois bien, monsieur.

— Oliver, répondez simplement oui ou non aux questions, nous gagnerons du temps.

— Oui, monsieur…

Interrogatif, le regard figé sur Oliver, le commissaire releva les sourcils…

— En conséquence, vous êtes biométriquement conforme ?

— O… oui.

— Parfait, Oliver. Vous voyez bien, vous n’avez donc rien à craindre. Messieurs, vous pouvez disposer.

Miller observa Oliver se relever.

— Ah, attendez, j’oubliais ! plaisanta presque Miller. Il reste une formalité.
Oliver frémit. Miller enchaîna :

— Officier, conduisez notre invité en salle d’attente.

Le fonctionnaire régla les lunettes opaques ainsi que le casque, privant une seconde fois Oliver de la vue et de l’ouïe. Il le poussa plusieurs fois, pour changer de direction, passer une porte ou prendre un ascenseur. Oliver avançait d’un pas tremblant, manquant de trébucher à plusieurs reprises. Enfin, il se cogna contre un objet massif, sur lequel l’officier l’installa.

L’air ambiant était frais, dépourvu d’odeur, en contraste avec l’atmosphère complexe, subtilement musquée, du bureau de Miller. Inconfortablement assis sur une banquette en métal, Oliver patienta longuement, avant de finalement s’endormir, épuisé.

Une main ferme sur son épaule le secouait énergiquement. Il se réveilla les doigts engourdis, une fraîcheur métallique lui transperçant les bronches. Il sentit qu’on lui retirait, sans ménagement, ses entraves oculaires et auditives. Oliver n’eut pas le temps de reprendre ses esprits, la porte se referma, verrouillée.

Il était seul dans une de ces grandes pièces aux parois blanches, stériles, comme celles qu’il connaissait au Novyy Rodnik. Ses pupilles n’arrivaient pas à s’adapter à l’étrange luminosité qui régnait dans la pièce. Il maugréa d’inconfort. Oliver s’approcha d’un lavabo, dans un coin de la pièce, et voulut se rafraîchir la nuque. De l’eau glacée gicla brusquement du robinet, lacérant sa peau comme des milliers d’aiguilles.

Quelques notes de violoncelle s’élevèrent dans l’espace. Quelques notes aigües, presque dissonantes, semblables à un cri de désespoir. Puis le silence. Cela n’avait duré que quelques secondes. À nouveau, les notes résonnèrent. À nouveau, le silence. L’alternance du bruit et du silence était complètement asymétrique. Oliver en avait perdu le sens du temps.

La porte s’ouvrit. Accroupi sur le banc, Oliver leva les yeux et reconnut les deux officiers qui étaient venus le chercher à son domicile. L’homme dit :

— Miller veut vous revoir !

Oliver pria pour qu’on lui remît le casque et les lunettes. Ses vœux ne furent pas exaucés.

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