Eclore
Le vaisseau ronronne en toute tranquillité. Oleg parcourt les coursives avec lenteur, comme chaque fois qu'il est de quart pendant ce qu'il est convenu d'appeler "la nuit". Il s'immobilise en micro-gravité — ça lui rappelle son enfance à Mourmansk, dix degrés sous zéro et l'art d'attendre sans bouger. Ce n'était pas tout à fait de l'insouciance.
Il trouve le premier fil le 3 avril — enfin, ce qu'il est convenu d'appeler "avril", par convention, par nostalgie. Un fil rouge. Tendu entre deux rivets le long du couloir central, à hauteur de cheville. Le fil est parfaitement horizontal, noué avec soin. Oleg sourit. Il ne sait pas trop pourquoi.
Le lendemain, il y en a un deuxième. Bleu, celui-là, tendu parallèle au premier, dix centimètres plus haut. Le surlendemain, rien de nouveau. Puis les fils reprennent, deux, trois à la fois, dans des recoins inattendus — le long des cloisons, au-dessus des écrans, autour des poignées.
Une nuit, Oleg en découvre un autre, dans ce qu'il est convenu d'appeler "les toilettes", par pudeur. Un fil vert attaché à une extrémité. Qui se balance. Il reste un moment à le regarder. Peut-être pense-t-il à une algue.
Les fils se multiplient mais dans l'équipage, personne n'en parle. C'est la règle tacite qui s'installe, plus étrange encore que les fils eux-mêmes.
Oleg comprend le jour où il surprend Jiang en train d'en ajouter un, violet, avec une concentration de chirurgien. Elle lève des yeux sans expression. — C'est la floraison, dit-elle simplement. — Pourquoi cette année ?, demande Oleg. — Parce que Suraj a arrêté de siffler.
Oleg se renfrogne. Suraj, du poste de navigation. Qui répond aux questions par monosyllabes. Depuis... depuis combien de temps, exactement ? Le renouveau par l'habitude aveugle : on s'adapte, on compense, on ne voit plus.
— Il regarde les fils chaque matin, ajoute Jiang. Il a sifflé, hier. Deux notes seulement.
Ils sont à 298 millions de kilomètres de leur destination et quelqu'un a fabriqué un jardin de fils rouge et bleu et vert parce qu'une âme commençait à dépérir. Ici, l'amitié s'entretient à la main.
La mutation, pense Oleg, ce n'est pas la destination. Ce sont les accommodements minuscules qu'on invente pour continuer à exister ensemble.
Il sort de sa poche le fil jaune qu'il garde depuis quelque temps — pour quelle raison, il n'aurait pas su le dire jusqu'à présent.
Il le tend à Jiang. — Montre-moi comment tu noues.

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