Partie 5 : "Monsieur le professeur n'est pas sans ignorer..."
LE JUGE (reprenant ses esprits). ˗˗ Où voulez-vous en venir,
en effet, monsieur le procureur ?
LE PROCUREUR. ˗˗ Monsieur le professeur n'est pas sans ignorer qu'il ne faut jamais tuer des gens qu'on ne connaît pas, de peur qu'ils ne soient de notre famille.
L'AVOCAT. ˗˗ Et monsieur le procureur n'est pas sans ignorer que d'après les plus grands philosophes, des crimes terribles peuvent parfois être commis à la faveur d'une tournure fatale sans qu'à aucun moment n'intervienne la volonté des protagonistes[1].
LE PROCUREUR (victorieux). ˗˗ Il s'agit donc dans ce cas d'irresponsabilité.
L'AVOCAT. ˗˗ Non ! De malchance !
LA FOULE (en chœur). ˗˗ De malchance ! C'est pas d'chance !
LE PROCUREUR. ˗˗ L'irresponsable est celui qui ne voit pas les conséquences de ses actes. Il n'est pas question de malchance mais bien d'aveuglement.
UNE PREMIÈRE VOIX. ˗˗ Un aveugle !
UNE DEUXIÈME VOIX. ˗˗ Le pauvre...
UNE TROISIÈME VOIX. ˗˗ C'est pas d'chance !
LA FOULE (en chœur). ˗˗ C'est pas d'chance ! C'est pas d'chance !
LE PROCUREUR (contrarié de constater que la foule ne comprend pas). ˗˗ Ce n'est pas une question de chance, ce n'est pas une question de hasard. C'est bien une question de volonté. Et les plus grands philosophes se sont trompés. Vous étiez à un carrefour. Vous deviez faire un choix. Vous avez fait votre choix, monsieur. Vous avez choisi l'orgueil. Vous qui êtes professeur de grec ancien, pouvez-vous nous rappeler quel était le pire des péchés dans l'Antiquité ?
L'ACCUSÉ (désemparé). ˗˗ L'orgueil, monsieur. L'orgueil était bien, pour les Grecs de l'Antiquité, le pire de tous les péchés. On le désignait sous le nom d'hybris, la démesure.
UNE PREMIÈRE VOIX. ˗˗ La démesure est le murmure perpétuel de nos faiblesses. L'homme sage n'écoute pas son chant.
UNE DEUXIÈME VOIX. ˗˗ La démesure est la pierre sur le chemin de l'honnête homme. Bienheureux est celui qui sait la voir et s'en détourner.
UNE TROISIÈME VOIX. ˗˗ La démesure est une erreur d'appréciation : aucun homme n'est supérieur à l'autre.
L'AVOCAT. ˗˗ Cela ne change rien au fait que le défunt n'aurait pas dû se trouver là.
LE JUGE. ˗˗ Où donc ?
L'AVOCAT. ˗˗ Au carrefour.
L'ACCUSÉ. ˗˗ Il avait pourtant fait son choix.
LE PROCUREUR (triomphant). ˗˗ Vous aussi !
L'AVOCAT. ˗˗ Non ! Pour mon client, c'est la fatalité, ce n'est pas de sa faute !
LA FOULE (en chœur). ˗˗ La fatalité ! La fatalité ! La faute à pas d'chance !
LE PROCUREUR (répondant au public). ˗˗ Tout est de sa faute, au contraire. Il a choisi de résoudre une énigme, il a choisi de se rendre auprès du vieil aveugle, il a choisi de s'engager sur le carrefour, il a choisi de foncer sur le défunt, il a choisi de ne pas se retourner ! Ce n'est pas de la fatalité : n'invoquez pas Aristote en vain !
Murmures dans la foule qui reprend en écho : « Aristote en vain ! »
L'ACCUSÉ (à voix basse). ˗˗ C'est ma foi vrai...
LE PROCUREUR. ˗˗ Assumez vos responsabilités, assumez vos choix !
L'AVOCAT. ˗˗ Il n'a pourtant pas choisi d'être le fils de l'homme qu'il a tué. Il ne peut donc pas être accusé de parricide.
LE PROCUREUR. ˗˗ Mais il a choisi de le percuter. Il est donc coupable d'homicide.
L'ACCUSÉ (lointain. Il regarde la foule mais ne semble pas la voir). ˗˗ Je voulais seulement savoir qui je suis.
LE PROCUREUR (sûr de lui). ˗˗ Vous êtes le fruit de l'orgueil.
LE JUGE. ˗˗ Et pourquoi donc ?
LE PROCUREUR (il tire de son dossier une feuille d'analyses médicales et la remet au juge). ˗˗ Condamné à plusieurs reprises pour violences physiques, menant une vie dissolue, le défunt devait contracter dans sa jeunesse une maladie compromettant tout espoir de descendance, tout au moins d'une descendance normale. De son union avec la femme de monsieur, naquit cependant un enfant. Les médecins le prévinrent que cet enfant, fruit d'une union déconseillée, risquait, en raison de la maladie du défunt, de porter d'irréversibles séquelles. Le défunt et son épouse décidaient alors de s'en débarrasser en le confiant à l'adoption.
L'AVOCAT. ˗˗ La défense vous remercie de replacer les choses dans leur contexte. Car vous venez de prouver, monsieur le procureur, que mon client est la seule véritable victime de cette histoire : il était condamné bien avant de naître.
LA FOULE (en chœur). ˗˗ La fatalité ! La fatalité ! La faute à pas d'chance !
LE PROCUREUR (à la foule, haussant la voix). ˗˗ Mais on ne juge pas un homme sur les erreurs de son père ! On juge un homme sur le discernement dont il fait preuve et sur le respect qu'il témoigne à autrui. Pour quelle raison avez-vous foncé sur cette voiture ?
L'ACCUSÉ (il se frotte les yeux). ˗˗ Parce que j'étais dans mon droit.
LE PROCUREUR. ˗˗ Mais encore ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Parce que j'avais une plus belle voiture que lui. Parce que je suis un homme respectable et parce que je suis dans mon droit ! Il était vieux, il ne comptait pas.
LE PROCUREUR. ˗˗ Le jugement... C'est le jugement qui a guidé votre choix. Vous l'avez jugé insuffisant, négligeable, et c'est pour cette raison qu'il est mort. Sa vie ne valait rien à vos yeux. Votre orgueil l'a tué, de même que son orgueil vous avait condamné bien avant votre naissance. Alors bien sûr, ce n'était pas volontaire mais ce sont les faits. Votre orgueil a tué un homme, peu importe son identité. Le jugement nous aveugle. Comme un voile devant nos yeux, il nous empêche de voir la vérité de ce qui est. Tout homme, toute créature a droit à votre respect. Vous avez jugé la vie, monsieur, et c'est là un crime impardonnable. Tout être vivant, quels que soient sa position sociale, son âge, son visage, son pelage, son plumage ou son feuillage mérite que l'on respecte sa vie. Vous êtes aveugle, monsieur, vous l'avez toujours été. Là était probablement la tare dont vous étiez condamné à souffrir, transmise par votre père qui, s'étant rendu coupable de violences, était lui-même aveugle.
L'ACCUSÉ. ˗˗ Je suis aveugle ?
LE PROCUREUR. ˗˗ Vous êtes aveugle et c'est irrémédiable. Et c'est tout à la fois la cause de votre crime et le châtiment qui vous est infligé. Bienheureux ceux qui voient, bienheureux ceux qui croient, bienheureux ceux qui doutent. L'entêtement dont vous avez fait preuve vous a mené au jugement et le jugement ne pouvait qu'alimenter votre entêtement. Vous vous pensiez vivant, vous étiez déjà mort. Vous vous croyiez important et vous aviez bien tort. Vous estimiez que tout, votre vie et votre être, justifiait des autres que tous ils se soumettent.
L'ACCUSÉ. ˗˗ Je suis aveugle ?
LE PROCUREUR. ˗˗ Pour asseoir votre pouvoir, votre position sociale, vous avez pris une femme et refusé de voir qu'elle vous ressemblait. Non ce n'était pas l'âge le véritable problème. Vous auriez pu la prendre de quarante ans votre aînée, cela n'aurait rien changé si vous l'aviez aimée. Mais l'amour ne vient pas aux aveugles volontaires. L'amour ne se vit que s'il peut se voir. L'amour n'épanouit que s'il vous abat. L'amour en somme n'existe que parce qu'on s'y soumet. Et toute votre vie, vous n'avez que soumis. Vous soumettez les énigmes à votre cerveau vainqueur tout comme vous soumettez les gens sans écouter votre cœur.
L'ACCUSÉ. ˗˗ Je suis aveugle.
LE PROCUREUR. ˗˗ Vous êtes responsable et vous avez choisi. Seul compte le choix qui régit notre vie. Vous ne le saviez pas ? La belle affaire ! Votre cerveau si docte, vos talents et vos forces ne vous ont pas gardé du danger qui nous guette tous autant que nous sommes : l'orgueil. Cette folle conviction que nous valons mieux qu'eux, bien mieux que tous ces autres qui croisent notre route, mieux qu'un vieil entêté qui nous refuse la voie. Vous avez fait un choix parce que vous n'avez pas vu. Vous avez refusé à celui qui refusait, vous n'avez pas cédé. Êtes-vous fort pour cela ? Êtes-vous respectable ?
L'ACCUSÉ. ˗˗ Je ne voyais rien. J'étais aveuglé par le soleil.
LE PROCUREUR. ˗˗ Vous étiez aveuglé par votre propre brillance, par votre conviction d'être meilleur qu'autrui. Ce n'est pas la fatalité qui mène aux pires crimes.
L'ACCUSÉ. ˗˗ C'est mon aveuglement qui a tué cet homme...
LE JUGE. ˗˗ Accusé levez-vous ! Vous ne serez condamné ni pour l'inceste ni pour le parricide, qui ne sont pas le fruit de votre volonté. Toutefois, pour n'avoir pas respecté la vie, pour n'avoir écouté que vous-même, pour n'avoir considéré que votre propre satisfaction, pour avoir fait passer votre orgueil avant le respect de la vie, et enfin pour avoir refusé de voir, vous êtes condamnés à rester aveugles, vous et votre descendance. Aucune médecine, aucune magie, aucune repentance ne pourra vous guérir. Et vous assumerez votre tare aussi longtemps que vous aurez la prétention d'une descendance. La séance est levée.
La foule se disperse et chacun retourne à ses occupations. Des hommes tiennent dans leurs bras des femmes qui pleurent. On entend quelques bribes de conversation : « C'est tout de même terrible, cet orgueil grec, Dieu m'en préserve ! », « On est coupable de tous les crimes qu'on commet, quelles qu'en soient les circonstances. Le juge aurait dû être plus sévère. » Un adolescent cède le pas à son père qui lui lance : « J'espère bien que tu ne me tueras jamais par orgueil, mon fils. D'ailleurs si tu dois m'assassiner un jour, je te préviens, que ce soit par choix et non par accident. »
Un homme en interpelle un autre pour l'inviter à prendre l'apéritif. Il est vrai que midi sonneront bientôt au clocher. La foule va sûrement se retrouver au marché et narrer au boucher, au maraîcher ou au traiteur, l'incroyable aboutissement de cette histoire peu commune.
Au plafond, la muche se frotte les pattes.
Décembre 2019
[1]Michel Bréal = une « combinaison fatale peut amener à commettre les plus grands crimes indépendamment de la volonté ».

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