Transformer l’essai
Périgueux. 28 mai 1994. Loreleï, 17 ans. Vivian, 20 ans.
Pour la finale du Championnat de France de rugby à XV, le père de Vivian avait laissé la maison à son fils. Il irait voir le match chez des amis.
Ils étaient huit ce soir-là, essentiellement des anciens du lycée. Les cannettes de bière s’accumulaient déjà dans la cuisine, où Momo et Pat, nouveau dans le groupe, s’occupaient des pizzas. Stef en école de commerce à Toulouse, les autres à Bordeaux, mais dans des facs différentes : la bande de Vivian se retrouvait au complet en de rares occasions.
Loreleï et Nath, la copine de Momo, discutaient debout devant la porte du salon.
Thomas et Vivian avaient pris les meilleures places dans le canapé défoncé, réservant un espace entre eux à Loreleï. Tradition oblige. Tout le monde se rassembla devant la télé. La déco laissait peut-être à désirer, déclinant le marron et le formica sous toutes ses nuances, mais c’est ici qu’on trouvait le plus grand écran. Et un bar toujours plein.
Loreleï vint se blottir contre Vivian. Thomas la regarda tout en buvant.
- La semaine a pas été trop longue ?
C’est un sourire triste qui lui répondit. Quand elle se serra plus fort contre son amoureux, celui-ci passa son bras autour de ses épaules. Stef annonça excité :
- Si le Stade Toulousain gagne, ils auront le bout de bois pour la onzième fois ! Aussi bien que Béziers !
Loreleï s’étonna — même si elle pensait que dans ce sport, plus rien ne pouvait la surprendre :
- Ils gagnent un bout de bois ?
Stef était scandalisé :
- Le bout de bois, c’est lou planchot, le bouclier de Brennus ! Vivian, tu lui apprends quoi à ta meuf !
Loreleï, hilare :
- Le bouclier de Brennus ! J’imagine que ça vous donne la gaule !
Momo se tapa le front, navré. Vivian ricana, bon public. Pat, qui ne manquait pas une occasion de flatter Loreleï, leva le pouce dans sa direction. Nath intervint :
- Erreur Loreleï ! Rien à voir avec le chef gaulois ! C’est le nom de l’artiste qui a créé lou planchot. Et c’est aussi un des fondateurs de la fédé de rugby.
Momo embrassa fièrement sa copine :
- C’est qui la meilleure ?
Nath rougit et resta modeste :
- Mon père est arbitre fédéral. C’est normal.
Thomas balança, sourire en coin :
- Loreleï n’y connait rien. Faire courir une gazelle*, elle sait faire. Mais savoir quand gueuler « essai », y’a plus personne !
- Excusez-moi, môsieur le spécialiste ! Il y a quand même des trucs bizarres ! Je me souviens d’un match, pendant la touche — Tu remarqueras au passage ma maitrise du sujet, Luc a crié « cassoulet ! » ! Ça n’a pas de sens !
Luc expliqua, patient :
- C’était le nom de la combinaison. On peut dire « jambon-beurre » ou « Monique » : l’important c’est que les adversaires ne comprennent pas où on va lancer.
- À propos de ne pas comprendre… Vous pouvez me redire les bases pour les points.
Devant le brouhaha général, Loreleï cria :
- L’essentiel ! Vous battez pas pour m’expliquer les règles, je suis une cause perdue !
Pat, assis par terre non loin d’elle, tenta une percée :
- On ne peut pas être aussi belle ET intelligente, excusez-la !
Momo éclata de rire :
- Mec, tu crois faire un compliment, mais elle va te défoncer, fais gaffe ! — Il dirigea son attention vers son amie. — Loreleï, ma belle, regarde mes doigts. — Il montra sa paume ouverte — Un essai, cinq points : quand la balle est écrasée derrière l’en-but. — Il replia trois doigts. — Une transformation, deux points : quand la balle passe entre les poteaux. Pour le drop, les pénalités… Je laisse Vivian finir le boulot.
- J’ai abandonné. Tant qu’elle vient aux matchs…
Luc, ancien équipier au lycée et maintenant en STAPS avec Vivian, osa soulever le point qui fâche :
- Et le hors-jeu, on lui explique pas ?
Nath rebondit :
- Même mon père n’y comprend rien ! Sujet tabou !
Tout le monde rit.
Pendant la première mi-temps, après avoir réchauffé d’autres pizzas, Loreleï s’étonna à voix haute :
- Les commentateurs parlent de possession et d’occupation territoriale, de charge, de conquête… Sérieux, vous faites la guerre ? Vous êtes le chainon manquant entre le sanglier et le Viking !
Thomas ricana :
- Tu te rends compte que c’est un compliment ?
Momo acquiesça, tout en essuyant de la sauce tomate coulant sur son menton :
- C’est clair ! Nath m’appelle son sanglier d’amour !
Sa copine lui donna son habituel coup de coude dans les côtes :
- Hé ! C’est intime !
Le regard de Loreleï pétilla.
- À propos d’intime, je me disais…
Momo soupira : - Non, pitié, pas encore une de tes théories !
- Désolée Momo, mais c’est quand même troublant. Vous inventez un sport uniquement pour le plaisir de vous plaquer au sol. Vous mettez votre tête dans le cul de votre voisin — soi-disant pour attraper un ballon… Je dis juste qu’il faut pas refouler comme ça ! C’est pas bon pour la santé !
Pat en recracha sa bière.
- Vivian, ta copine est géniale ! Elle vient de dire que le rugby est un sport de pédé !
Loreleï rectifia :
- Non, un sport d’hommes qui s’aiment. Dans un monde qui n’accepte pas que les mecs aient besoin de câlins. On parle de « joueur de tempérament » ! C’est juste un gros baraqué en manque de contact et qui sait pas comment le dire !
Nath leva sa bière vers Loreleï :
- Bien vu ! — Elle se tourna vers son copain. — Tu devrais aller plus au contact avec moi, c’est moins dangereux. Je comblerai toutes tes envies de tendresse.
Pat fixa Loreleï :
- Tu sais, en sport, tout ce qui n’est pas interdit est autorisé. Ça peut donner des idées.
Vivian intervint :
- Pat, je crois qu’on a tous compris le message. Fin de mi-temps ! Le match reprend !
Alors qu’un Viking courait après un sanglier qui tenait l’objet de toutes les convoitises serré contre sa forte poitrine, Loreleï s’installa sur les genoux de Vivian, ses pieds calés sous les cuisses de Thomas. Celui-ci était assez proche pour entendre ce qu’elle glissa à l’oreille de Vivian.
- Je me demandais…
Elle eut toute l’attention de son copain, qui savait que ces quelques mots annonçaient en général des idées… intéressantes.
- … et si j’étais le ballon et toi la mêlée ?
Il sourit et répondit, doucement.
- Je dois faire le travail de deux équipes ?
- J’ai confiance en toi. Et j’ai des propositions pour adapter les règles…
Loreleï glissa de ses genoux quand il se leva d’un bond :
- On revient !
Stef et Luc lancèrent en même temps :
- C’est ça, ouai !
Pat soupira :
- Il a de la chance…
Momo ricana :
- Cinq minutes sans me faire traiter de pédé, je sais pas si je vais supporter.
Coup de coude de Nath.
- Cinq minutes ? T’es pas gentil !
Loreleï et Vivian grimpèrent rapidement à l’étage. Après avoir fermé la porte de sa chambre, Vivian prévint :
- C’est une finale importante…
Loreleï répondit en se déshabillant, imitant Vivian :
- Je sais. Je t’explique les règles vite fait. Je compte sur ton efficacité pour la suite.
Ils étaient nus, elle assise au bord du lit, lui entre ses genoux.
- Tu dois marquer un essai. Comme au rugby, uniquement avec tes mains… Mais ! — Elle leva un doigt, sérieuse. — Comme tu ne peux pas utiliser tes pieds, il faut bien les remplacer par autre chose.
- Je comprends, une question de justice rugbystique., approuva-t-il, les yeux brillants.
- Exactement. Donc très logiquement, ta bouche sort du banc des remplaçants. Et une fois l’essai marqué… — Elle s’allongea et désigna tout son corps. — … tu peux le transformer. Comme tu veux. Combinaison de ton choix.
- Je vais éviter de crier « Monique » quand même.
Au cours de la partie, l’arbitre ne signala aucune pénalité, malgré quelques plaquages vigoureux.
Vivian eut un doute : le cri « essai ! » venait-il du salon ou de Loreleï ?
Elle aussi : que signifiait la combinaison « feria » ? Les grandes paumes de son amant les guidèrent.
* Gazelle : surnom donné aux arrières qui doivent remonter le terrain pour marquer un essai.

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